CHAPITRE I
PRÉLIMINAIRES DIPLOMATIQUES, PRÉPARATIFS MILITAIRES DE « l'incursion NAPOLITAINE »
Mai 1798 — décembre 1798
Quatre jours avant que la seconde commission eût été supprimée par le Directoire, les troupes du roi de Naples Ferdinand IV franchissaient les frontières de la République romaine : c'était le début de la seconde coalition. Gomme c'est elle qui met fin à l'état éphémère dont nous étudions l'histoire, et comme c'est; celui-ci, peut-être, qui est la véritable cause de la formation de celle-là, on nous excusera sans doute si nousvoulons ici en rechercher l'origine et en esquisser le rôle
Le concours des deux ambitions parallèles et rivales de Bonaparte et de Siéyès, la survivance de tradition^; séculaires ravivées par l'enivrement de récentes vie-! toires expliquent la nouvelle rébellion de l'Autriche, contre la suprématie française et l'alliance que lui offrirent, dans la lutte qu'elle entreprenait, l'Angleterre et la Russie.
Sauvée à Léoben et à Campo-Formio par l'ambition de Bonaparte qui voulait avoir les mains libres afin de mieux profiter des occasions qui devaient naître de iM l'anarchie française, l'Autriche avait consenti une trêve : elle n'avait pas signé une paix. Bien loin de renoncer à l'Italie et à l'Allemagne, elle entendait restaurer son influence en Allemagne comme en Italie :
et c'était pourtant le contraire qu'elle voyait se réaliser chaque jour. Comme si la France eût hérité de ses ambitions, la France travaillait chaque jour à établir son protectorat dans l'une et l'autre de ces deux contrées. Travaillés par la haine héréditaire qui avait opposé les Bourbons aux Habsbourgs, les Français continuaient de détester ceux-ci, quoiqu'ils eussent rejeté ceux-là; malgré la royauté déchue, l'ancien régime disparu, la Révolution triomphante, les traditions royales persistaient parce qu'elles étaient vraiment les traditions nationales; parce que, pendant des siècles, le Roi, c'avait été vraiment la France. Ce n'est pas tout. Depuis 1791, l'esprit national avait subi en France des transformations profondes : à l'amour de la patrie qui animait seul les volontaires de 1792 s'était joint chez les vainqueurs de 1794 l'esprit de propagande. Et voici qu'en 1798, fière des victoires remportées sur l'ennemi, fière de la Révolution imposée à son roi, la « grande nation » était travaillée d'un ardent désir de gloire et d'un besoin profond de domination : l'hégémonie qu'elle rêvait, n'était-ce pas la consécration de cette mission humaine, dont elle se croyait chargée comme l'Italie au xvi" siècle, l'Allemagne aujourd'hui, la Russie demain, l'Angleterre toujours. Et c'est pourquoi, malgré les reproches qu'elle adressait au Directoire, elle était avec lui, elle était derrière lui, lorsqu'il s'engageait dans une politique d'agression et de conquête, lorsqu'il annexait Rome, confisquait Gônes, agitait le Piémont, révolutionnait la Suisse, réunissait la Hollande. L'orgueil révolutionnaire poussait les Français à entreprendre la conquête du monde : ce qui devait un jour liguer le monde contre eux; et, comme c'était par l'Italie et par l'Allemagne qu'ils entendaient commencer cette conquête, et qu'en Italie comme en Allemagne c'était l'Autriche qui nourrissait les mêmes prétentions et caressait les mêmes espérances, il était inévitable que ce fût à l'Autriche qu'ils se heurtassent tout d'abord.
324 l'équilibre de l'italie
La Prusse et les princes, jaloux de son hégémon s'étaient rapprochés de la France, au congrès de Rastadt. Après lui avoir refusé, le 16 février et le 3 mars, tout agrandissement au-delà de la Nèthe et de la Moselle, la diète germanique avait cédé aux efforts d'Albini et du baron de Weitz et lui avait reconnu la rive gauche du Rhin tout entière (9 et 11 mars) : les sécularisations et l'abaissement de l'Empereur étaient le prix de cette concession. Le 18 mars, le Moniteur annonçait que, grâce au concours de la Prusse, la France était rentrée dans ses frontières naturelles ; le 20 mars, comme l'Autriche n'avait pas ratifié les décrets des 9 et 11 mars, la diète déclarait qu'elle interprétait son silence comme une ratification. Et de fait elle n'avait pas protesté, elle n'osait pas, elle ne pouvait pas : contenue par la Prusse et par les princes faisant bloc avec la France, quelle autre espérance pouvait-elle nourrir que celle de prendre part à la curée des sécularisations?
En Italie, au contraire, elle entendait se dédommager. Son appétit italien semblait s'être accru de tout ce que les circonstances lui avaient refusé en Allemagne; la conquête diplomatique de Venise l'avait mise en goût ; et puis, n'était-ce pas là, plus que partout ailleurs, que les acquisitions françaises avaient rompu l'équilibre, que la justice politique réclamait, pour le cabinet de Vienne, des compensations territoriales, la ligne de rOglio par exemple, avec les Romagnes, les Légations et les Iles Ioniennes ^ ? Le Directoire a beau prétendre, par la bouche de son ambassadeur, le général Berna- ' dotte, qu'il n'a pas conquis Rome afin de s'agrandir, mais afin de se venger, Gobenzl ne se déclare nullement satisfait; et, fort de l'article 7 du traité du 17 octobre, il continue à demander des compensations précises. Le j Directoire n'en a cure ; le 28 février, il fait déclarer à Thugut, par son ambassadeur Treilhard, qu'il n'y a pas