RÉVOLTE DE LA MONTAGNE
brigades amaigries renversent les bataillons innombrables de l'armée chrétienne : dans l'orgueil de leur victoire, ils s'oublient, et les patriotes plus encore; du reste les réquisitions sont nécessaires afin de pousser en avaat. El; c'est pourquoi, au moment môme oii, s'enfonçant dans le sud, ils abandonnent à leurs instincts de révolte les départements romains, ils les pressurent plus durement qu'ils ne l'avaient fait, lors de la déclaration de guerre. Et les Jacobins les narguent dans lears croyances et les atteignent dans leurs intérêts : les réquisitions de Championnct sont contemporaines de la persécution dirigée contre les nobles et les prêtres. Ce pays retiré est semé de vieux sanctuaires, peu connus sans doute du resjte du monde, mais qui n'en sont pas moins des centres d'une vie religieuse intense : à Magliano, la madone « di Giuliano » est célèbre par ses miracles : le 23 avril 1557, elle ressuscitait un enfant et recollait les membres épars d'une servante assassinée^. A Cantalice, au cœur de la Montagne, un obscur capucin, le P. Félix, a laissé un prestigieux souvenir en raison de l'austérité de ses pénitences et de l'éclat de ses visions 2. La foi simple et profonde de ces cœurs farouches est blessée par les émissaires du Quirinal; leur pauvreté est atteinte par les agents de l'armée française : comme dans le Circeo au mois de juillet, c'est ici la double révolte en l'honneur de la Vierge et dans l'intérêt de la bourse.
Chose remarquable, la ligne de l'insurrection suit la frontière napolitaine. C'est que les troupes s'y étant
1. « Sabina nin/ra e profana, antiea e moderna, os$ia raccoUa di notisie del paese sabino, divisa in dieci capitoli, con carte corografiche, appendice ed indice délie materie, dedicata ail' timo et Rmo Princine. Il signor cardinal Andréa Gorsini, vescorodi Sabina e profetto délia Signatura (Roma, Giovanni Zempel., 1790, in-4), par Francesco Paoio Sperandio, archiprétre de Magliano, p. 205.
2. Il était né en 15i5, était mort le 18 mai 1587, avait été béatifié en 1625 et canonisé en 11 VZ {Abrégé de la vie de saint Félix de Cantalice, capucin, tiré des actes de sa canonisation (à Paris, Jacques Josse, rue Saint-Jacques, à la Colombe royale, proche Saint- Yves, 1713, in-lB), par Philibert du Bourg cajtucin, avec une épitre dédicatoire d'une platitude exquise adressée à Me'' de Voyer, marquis d Argenson.
concoiitrt'cs, y ayant sf\journc davantage, contributions et réquisitions s'y font plus lourdement sentir; c'est aussi que le pays, plus sauvage et plus pauvre, se prête mieux que les autres à la petite guerre : la poursuite est malaisée à travers ces gorges abruptes aux embuscades faciles, et parmi les rocs rongés par l'action de la chaleur et des eaux : les coups de fusil y sont aussi fréquents que les pièces de blé y sont rares. C'est enfin que le voisinage du royaume en révolte assure aux insurgés un double appui : les nouvelles, propres à relever leur courage, leur parviennent, rapides et sûres ; et puis leurs bandes sont grossies de déserteurs napolitains ou de brigands poursuivis, en môme temps qu'elles sont armées des fusils et des sabres tirés des arsenaux de Ferdinand.
Bien avant que le cardinal Ruffo débarque en Calabre (février), ou que les troupes de Rodio et de Chiarpa battent la caaipagne, les troubles ont commencé le long de la frontière, près de Tivoli, de Terni, d'Ascoli. Gomme les dernières colonnes de Mack se replient sur San Germano, la municipalité de Tivoli ordonne à Benedetli, le commandement de sa garde nationale sédentaire, de réorganiser toutes les gardes nationales du canton. Ce Benedetti n'est qu'un hardi chenapan : à Gastel Madama, les 20 hommes qui l'accompagnent et lui-même commettent mille rapines; le peuple se contient à peine, à la prière de Giustini et de Caltarelli, qui promettent de tout payer. A Cicigliano, Benedetti ne se gêne pas davantage : il vole des draps, il vole des couvertures, il lutine les femmes; ici encore la foule gronde : on a grand' peine à la contenir. Benedetti veut la délier et quitter le village au son du tambour; le marquis Teodoli, qui, d'accord avec l'archiprôtre, l'a sauvé jusqu'ici de la colère du peuple, cherche à l'en dissuader; mais comme il parle, voici qu'il reçoit une balle dans la jambe. D'où vient-ell(î? On assure que c'est un garde national, d'une gaieté suspecte et qui sent
CICIfiLlANO ET ASCOLT
le vin. La foule, à ce coup, ne se contient plus; elle se rue sur les Jacobins, massacre Benedetti et sept de ses hommes ^ Tivoli veut se venger; elle députe à Rome; elle obtient du consulat et du commandant de la place 18 cavaliers romains commandés par le capitaine Borgia et 150 légionnaires, avec 20 gendarmes que commande l'adjudant-major Olivieri : le tout est placé sous les ordres du colonel Ordioni. A la nouvelle de leur approche, le peuple de Cicigliano fuit dans la montagne, les paysans de San Vito volent à son secours; attaqués le 26 janvier par les Tiburtins, ils les mettent en déroute, tuent Alexandre Veleno et L'édile Giorgi; le préfet consulaire Sestile retourne à Tivoli épouvanté. Mais les troupes régulières arrivent, brûlent le village, soumettent le pays-.
Le mouvement d'Ascoli est plus grave que les tumultes de Cicigliano. « Lorsque les Napolitains ont « envahi une grande partie du département du Tronto, « écrit aux consuls le général Rusca, la plus grande c( partie de la population de ce département était pour <( eux. Le nombre de ceux qui ont été fidèles... a été « très petit, et je ne puis en citer qu'une douzaine (( environ -^ » Le fait est que, comme le général Duhesme
1. C'est peut-être une affaire de ce genre qui se passa dans les Monts Albains, à quelques kilomètres de Genzano. Gibafries (?;, chef de bataillon de la 30" demibrigade, président de la Commission militaire, écrit à Championnet, le 15 janvier (26 nivôse. Archivio, 40) que, la veille, la Commission a condamné à mort sept individus de Gività Lavinia, et trois autres à huit mois de prison : l'un des condamnés à mort s'est enfui immédiatement avec Negri, un autre chef de la sédition. Le document porte une note de Championnet : « Punir sans piété les royalistes et les anarchistes ; le rapport que Gibafries (?) adresse ne contient que de vagues dénonciations contre de malheureux cordonniers; il n'y a pas de mesures sévères à prendre ; c'est au gouvernement romain à surveiller le pavs. »
i. Galimberti, Memorie, I, 241-'?4?, après le "27 janvier. Championnet au ministre de la Guerre, 14 pluviôse (Dépôt, 2 février). La chronologie des deux textes ne concorde pas. Championnet donne deux dates, 5 et (5 jjluviôse (24 et 25 janvier) pour le départ des colonnes. Galimberti donne une date, 4 nivôse (24 décembre), jour du combat. Tous les autres détails concordants, il ne peut s'agir que d'une seule et même expédition. J'ai suivi Championnet, parce que te récit de Galimberti est inséré dans son diario, entre le 27 et le 28 janvier, ce qui s'explique, si l'on admet la chronologie de Ch..., mal si l'on admet la sienne ; d'autre part, on s'explique qu'il ait, par inadvertance, écrit nevoso i)Our i)iovoso. L'écart subsistant entre les deux textes (4, 6 piovoso) est faible: une inexactitude, excusable de la part de Galimberti, qui ne parle que par oui-dire, peut en rendre compte.