PAS DE VIOLENCES 49S
» doit)... je ne me complais point à entendre le mensonge formé pour frauder un autre » de ses redevances '. »
Le chef du trésor, louiou, se défend de l'homicide où mène la cupidité : « Je n'ai pas tué un humble à cause de ses biens ^. »
Le Livre des Morts contient des déclarations analogues, avec des nuances qu'explique la condition des défunts ; c'est un écho affaibH ou déformé par la nature du milieu traversé. Dans la confession négative, le défunt dira donc :
« Je n'ai fait perfidement de mal à aucun homme ; je n'ai pas rendu malheureux » mon prochain ;... je n'ai, comme chef d'hommes, jamais fait travailler au-delà de la
» tâche ^ Il n'y a eu par mon fait ni craintif, ni pauvre, ni souffrant, ni malheu-
» reux... Je n'ai point fait jnaltraiter l'esclave par son maître *. Je n'ai point fait avoir » faim ; je n'ai point fait pleurer ; je n'ai point tué ; je n'ai point ordonné de tuer traî-
» treusement ^ Je n'ai pas éloigné le lait de la bouche du nourrisson. Je n'ai pas fait
» main basse sur les bestiaux dans leur pâturage «.... Je n'ai pas endommagé les terres » cultivées 7.... Je n'ai pas fait de mal à un malade *. »
Malheur au violent ! Malheur à tout détenteur d'une parcelle d'autorité publique, si petite soit-elle, qui en abuse ! Malheur à l'homicide, quelques prétextes qu'il mette en avant. Malheur au concussionnaire, au collecteur d'impôt infidèle, à l'auteur d'exactions ! Malheur au soldat maraudeur et au chef qui commande des réquisitions inutiles ! Malheur au chef de corvées qui fait succomber l'ouvrier sous la tâche, ou à celui qui comble les vides de ses équipes en dérobant ou en débauchant les esclaves d'autrui ! Malheur au maître qui séduit ou ravit la fille ou l'épouse de son serviteur, comme à l'homme qui viole la femme d'un compagnon ; c'est vilain ! et c'est dangereux !
Un jour le châtiment viendra®. La victime se plaindra et criera vengeance. L'opinion publique notera d'infamie le coupable. La justice s'ébranlera sur une dénonciation. Les supérieurs informe-
1 Stat. d'Amonhotpou, f, d'Hapou, Karnak (Maspero, Note, Ann. Serv., II, 1901, 284).
- Statue de Jouiou, Louvre A 116 (Pierret, Rec, I, 33).
3 Livre des Morts, ch. cxxv, 1. 3-5.
*Cf. Ibid.A. 31 B.
s Jbid., 1.5-7; cf. 1. 18.
6 Ibid., 1. 9.
7 Ibid., 1. 31 A.
8 Ibid., 1. 26 B.
9 « La rétribution atteint l'acte mauvais (la rapine) de l'homme sans vergogne qui » prend pour lui-même ce qui vient à lui ». Phibefhor, Pap. moral de Leide, ch. vi, § 18 (Revillout, J. As. 1905, p. 200).
ront, jugeront, châtieront. Le roi même, s'il le faut, interviendra. Les dieux à leur tour appliqueront leurs sanctions. Tôt ou tard, la puissance légitime réfrénera la force déréglée.
Si haut que l'on se voie placé, on dépend toujours de quelque autorité qui demandera des comptes. Le vulgaire s'imagine que le grand fait tout ce qu'il veut^ Interrogez ce grand lui-même : il se plaint davoir au-dessus de lui quelqu'un, devant qui il lui faut courber le dos ; il voudrait se livrer à ses passions ; la loi, le roi, la divinité le gênent. Mais cette gêne est utile à Tensemble de l'humanité, et lui-même celui qui la subit à regret en profite d'autres fois :
« Tu es attaché à la maison du roi ; ta maison est solide en sa fortune, et tes profits » sont comme il convient. (Cependant) on est gêné d'avoir une autorité au-dessus de » soi et l'on passe le temps de sa vie à en être ennuyé... « Ne pille pas (te dit-on) la » maison des voisins ; ne prends pas de force les biens qui sont à côté de toi. » Ne » t'exclame pas alors contre ce que tu entends et n'en sois pas humilié. Il faut réfléchir » quand on est entravé par elle, que la gène de l'autorité se fait sentir aussi au voisin 2.»
Belle leçon de solidarité sociale ! Ce n'est pas seulement la consolation mesquine par la considération du mal d'autrui. Ne croiraitont pas plutôt un pressentiment de la formule Kantienne du devoir : « agis de telle sorte que tu souhaites que ta volonté » serve de loi universelle » ?
La force n'est pas sa fin à elle-même. L'emploi auquel elle sert la fait juger. Brutale, capricieuse, égoïste, on la hait, on la honnit. Au contraire, mise au service de l'inteUigence et de la justice, on la loue comme un mérite.
Avant tout, le rôle du puissant est un rôle protecteur. La force lui est donnée pour repousser la violence coupable, non pour l'exercer. La délégation d'une part de la toute puissance royale ne va pas pour lui sans une participation correspondanle à la divine bienfaisance. Son devoir est donc de meltre à l'abri de finjustice, non le détenteur de la force, mais le faible, le déshérité, qui ne peuvent se défendre eux-mêmes. Tous les grands, s'ils comprennent leurs devoirs, se vantent d'agir ainsi à l'imitation du
1 Cf. PïAH-HOTPOu, I 7 (supra, p. 470).
2 Ptah-hotpou, § 31 (Pap. Prisse, xui,10 à xiv,4).
PROTECTION AUX FAIBl.ES 497
dieu même, Hor-Behoud « qui protège le faible contre le fort » ^ C'est Antef qui « fait retomber la violence sur qui violente les » pauvre paysans; ...redouté dans le repaire du malfaiteur, il » protège le pauvre : il est le sauveur de celui qu'un plus puissant » a dépouillé de ses biens » -. C'est sous le deuxième empire Thébain, Rekhmarà qui « protège les faibles de bras » et « réprime les auteurs de troubles et de violences » ^ « retourne » à son auteur le mal fait au pauvre, au vieillard, à l'affligé » ^. C'est, au temps de la xxn^ dynastie, Zodkhonsou qui, « protège » le bien des misérables, leur donne la force de son seigneur, re- » poussant la main qui s'en empare » ^ C'est, sous Psammitik, Horarââ « un protecteur qui sauve le misérable du puissant » ®. C'est encore Ounnofris, fils de Néftis, « qui défend les pauvres » contre les puissants pour aider tout le monde à passer en paix » '. C'est Ouzaliorrisinti qui a « protégé le faible contre le bras du » fort » ^ Ce sont enfin tous ceux qui accueillent, écoutent, et « font prospérer les suppliants » ^.
Contre l'ennemi du dehors, les grands aident le roi à protéger l'habitant du pays. Ils portent la guerre au loin ; ils repoussent l'invasion. Mais les heures sombres viennent aussi : l'étranger pénètre sur le sol égyptien ; il réussit à implanter sa domination. Alors le devoir des grands est d'arracher aux fantaisies de l'ennemi triomphant les misérables vaincus, de sauver ce qui n'est pas irrémédiablement perdu. Les Pasteurs autrefois abattirent la monarchie et s'installèrent solidement au moins dans la Basse Egypte pendant plusieurs siècles. Les Assyriens parsemèrent de ruines la contrée jusqu'en Thébaïde. La conquête des Perses l'éprouva à plusieurs reprises et pour plus longtemps; surtout Cambysès et
1 Nez mar m user : Edfou (Naville, Textes, xxii, 18; Mél. d'arch., l, p. 300).
2 St. d' Antef (Louvre G 26, 1. 17-18).
3 Tomb. de Rekhmarà, xvni« d. (Newberry, Rekhmarà, pi. vu, 20-21, p. 19). ♦ Jbid. (ViREY, M.M.C., V, p. 13 et 165 ; supra, p. 485, n. 8.
6 Stat. de Zodkhonsouaoufânkh à Louqsor (R. Tr., XVI, 59).
6 Stat. d'Horarâà, xxvi« d. (Mariette, M. D., 29, A 3 et C 6-7 ; Piehl, jE. Z., 1887, 122).
7 Sarcophage d'Ounnofris (M.\riette^ M. D., pi, 59, p. 19; Brugsch, Dict., p. 829).
8 Statue naophore du Vatican {Rev. Èg., p. 76; infra, p. 498).
9 Roud nekh : Ilonnéhhâtij xm» d. (Mariette, M. D., pi. 30, p. 11). Cf. supra, p. 484-485.
Artaxerxès-Okhos se rendirent odieux par leur tyrannie, leurs persécutions, leurs attentats contre la tradition, les mœurs et la religion nationale. Des patriotes se rebellèrent et tentèrent, parfois avec succès de chasser les envahisseurs. D'autres cherchèrent dans la soumission un point d'appui pour défendre, avec les leurs propres, les intérêts de leur clientèle. A l'une et l'autre conduite, plusieurs princes locaux gagnèrent la couronne royale, ce qui montre bien qu'un bienfait n'est jamais perdu. Sans s'insurger, ni flatter, il y en eût qui usèrent de leurs restes d'autorité et d'influence pour résister pied à pied au vainqueur par des moyens pacifiques : ils ne perdirent pas toujours ni la vie, ni leurs biens, ni leur considération, et gagnèrent la reconnaissance de leurs compatriotes. Tel Zahô, fils dOuahabrà :
» chef dans sa ville, grand dans son nome, résident du Tanitique (Sokhit-Zan) un » brave défenseur de son nome, qui a protégé son nome après la conquête. Il a rempli » le cœur des chefs de sa ville, protégé celui qui n'est rien ; faisant appliquer les lois » sans prendre de milieu entre l'amour du vrai et la haine du mal. C'est un illustre, » grand premier de la ville, donnant la récompense à chacun. Palmier qui fait vivre » tous les gens, asile de qui vient du dehors, le désir du craintif devant les supérieurs » est de le voir tel quel (?). Palme d'amour, grand donateur... i. »
Tel aussi, sous Cambysès et Darios, le grand prêtre de Saïs Oiiza-Hor-risi-nti. Il a souffert la persécution et l'exil, puis obtenu la faveur et la confiance : il en a usé pour faire le bien autour de lui, en commençant il est vrai par ses proches, mais ensuite aus.si en étendant ses services à toas ceux qu'il put de ses compatriotes :
« J"ai sauvé, dit-il, ses habitants dans la très grande calamité qui a eu lieu sur la » Terre-Entière, telle' qu'il n'y en a jamais eu de semblable dans ce pays ; arrachant le » faible de la main du fort, sauvant par ma crainte ce qui en restait et leur permettant » d'exister, bref leur faisant tout le bien au moment convenable pour le leur faire... Je » leur ai conféré la dignité de prophètes (à mes frères). Je leur ai donné la meilleure » terre, selon l'ordre du roi à tout jamais. — J'ai fait des tombeaux à ceux qui n'en » avaient pas. J'ai élevé leurs fils. J'ai rétabli leurs maisons. Je leur ai fait tous les biens » comme un père le fait pour son fils, pendant la calamité qui eut lieu sur cette terre 2. »
A lintérieur aussi, même dans les temps de paix et de prospé-
1 statue de Zahô, fils de Ouahabrâ, 1. 3, ép. ptol. (Mariette, M. Z)., pi. 107, I a; Brugsch, Dict. fjéofj., p. 303 ; Daressy, II. Tr., XV, p. 153).
2 Statue naophore du Vatican, côté droit (Brugsch, Thés. III, 636-642 ; de RougiÎ, Rev. arch. 1851 ; Revillout, Rev. Eg., 1880, I, 29 et 76).