LE TITRE DE SCRIBE
hautes positions pour l'habile homme qui, unissant la science et l'expérience, donnera des preuves de ses capacités. Ainsi l'instruction conduit-elle à tout: par elle les vieilles familles se maintiennent, car « c'est la doctrine d'autrefois qui fait le mérite des » enfants des grands » ' ; et par elle aussi un enfant du peuple, un petit, peut-il espérer qu'un jour il marchera de pair avec les grands^.
Sur ce premier fondement, avec de l'intelligence et de l'activité, de l'initiative ou de la docilité selon les circonstances, le jeune égyptien édifiera sa fortune. Une fois formé à l'école des scribes, la mémoire exercée et l'esprit ouvert, il acquerra vite les connaissances nécessaires à chaque profession et portera dans toutes celles qu'il exercera, l'ordre, la ponctualité, le zèle quïl aura déployé dans l'une. Les qualités de son esprit et de son caractère le serviront mieux que des notions spéciales. Les bonnes occasions, les relations personnelles, peut-être la faveur et l'intrigue feront le reste.
D'autres demeureront toute leur vie dans les emplois subalternes. Des grands aux petits on passe insensiblement. Entre eux s'échelonne une foule d'intermédiaires. Tout ce monde a reçu les leçons des sages et revit dans les correspondances des scribes. Que nous en possédions les originaux, les minutes enregistrées dans un copie-lettres, ou des recueils de morceaux choisis, elles reflètent encore la vie dans les diverses administrations publiques ou privées.
Toute la vie sociale en Egypte, est, en effet, organisée administrativement. Armée, religion, travaux pubhcs, justice, finances, agriculture dépendent du palais royal ou de la « double maison » grande » par une série de ministères, dhôtels (plr) et de bureaux (as) subordonnés les uns aux autres. L'intendant militaire, le capitaine de recrutement, ont autant d'importance que le
' Ptah-hotpou, Préceptes, % 1 (Pap. Prisse, pi. v, 1. 5).
2 Tel ce disciple à qui son maître dit : « Tu es un enfant de manouvrier (samdot); tu » n'es pas un chef; je t'ai amené d'un autre lieu pour te mettre à mon service. » (Pap. Anastasi V^ xxvi, 6; Ghabas, Mél., iV, 156).
chef de troupes qui fait campagne. Le prophète est avant tout un régisseur des biens divins, veillant à la régularité des services du temple. Une ferme est moins une terre à cultiver qu'un service administratif : son nom a pour déterminatif la maison et non le champ ; et en effet, c'est un bureau de direction où Ton donne des ordres au personnel, où l'on suppute toutes les entrées et sorties, où l'on tient note de la quotité des récoltes, des provisions emmagasinées et des dépenses dentretien, et d'où Ton envoie à qui de droit des rapports que contrôlent des inspecteurs. Les maisons privées ne diffèrent point sous le rapport des services. Dans tous ces postes pullulent des fonctionnaires de tout grade.
Tout Egyptien est donc ou désire être fonctionnaire. Comme le titre de scribe ouvre Taccès à toutes les fonctions et les ouvre seul, tout jeune Egyptien aspire à ce titre; quiconque le possède méprise qui ne l'a pas. Et en effet, qui ne l'a pas ne compte pas dans la société : « le scribe prime tout », comme on aime à le répéter. Entre le lettré et l'illettré, il y a une différence plus profonde qu'entre l'homme libre et l'esclave. Peut-être est-ce la seule vraiment sensible; l'homme libre qui n'est pas fonctionnaire, travaille des mains comme l'esclave, et l'esclave vit comme le travailleur libre, tous deux jouissant à peu près des mêmes droits.
Le travail des ouvriers, qu'ils fussent libres ou non, citadins ou ruraux, était surveillé de près par un grand nombre d'employés, auxquels la correspondance des scribes recommande l'activité et l'exactitude. Les surveillants étaient eux-mêmes hiérarchisés, maîtres et contremaîtres, chefs et sous-chefs de divers grades.
Les titres de ces chefs ne donnent pas toujours une idée juste de leur condition sociale. Aujourd hui, nous connaissons des chefs de division aux ministères, des chefs d'escadron, et des chefs de cuisine. En Egypte, un mir pouvait être un grand seigneur, un parent du roi, ministre ou général; ce pouvait aussi n'être qu'un esclave, chargé de surveiller un petit groupe de compagnons.
Dans tous les métiers ou toutes les administrations, on peut distinguer la foule des travailleurs, les scribes qui tiennent les écri-
HIÉRARCHIE RURALR 525
tures et les chefs qui dirigent le travail. Ceux-ci d'ailleurs ne portent pas partout les mêmes noms et se groupent différemment selon les professions. Il y a lieu en particulier d'étudier à part, à ce point de vue. indépendamment de l'armée ^ la ferme et l'atelier ou le chantier.
A la tête d'une exploitation agricole (aouhit). d'un domaine (haït) royal ou seigneurial, est un hiq ou chef de domaine. Hâtons-nous de remarquer que ce mot a été pris dans des sens plus relevés, seigneur suprême ou prince, que le dieu Gab (Sib, Terre) a été nommé « hiq, des dieux », que plusieurs rois, dans leurs cartouches même, se sont intitulés « hiq de Thèbes », ou « hiq d'Héliopolis ». Mais le sens qu'il a couramment au temps de l'ancien empire, est celui de fermier, de tenancier d'un fief rural, nommé parle roi et non héréditaire'.
Le hiq nouït est le directeur, l'exploitant, non le propriétaire du domaine. Ainsi Amden (Meten) est hiq des domaines royaux, dont il jouit, mais qui ne lui appartiennent pas; ses fils y sont nommés employés par rescrits royaux ; ces fermes ne lui font pas d'apports funéraires. Au contraire, les Amden chir il, qu'il tient de son père Anoup-m-ànkh et dont il est propriétaire, lui font apport, ainsi que les douze Amden-chit^ . Eux-mêmes les hiqou de chaque domaine viennent rendre hommage à leur seigneur, et guident les subalternes et les ouvriers qui apportent les produits des champs. La scène est représentée et expliquée par le titre : « Amener » ou « enregistrer les chefs des domaines '. »
La surveillance du hiq est effective et redoutée. On se cache de lui pour mal faire et on craint d'être surpris, comme ces deux fellahs du tombeau de Ti. qui, en train de labourer, s'arrêtent et
1 Cf. Brlgsch, ^gyptologie, p. 232-262.
^'Cï. },i\%vY.Ko, Nouït et haït : Pr. S.B.A., XII, 236, sq.; Culture : Et. Eg., II, 79; Deux fonctionnaires, II, 162; sqq.
■• Mastaba d'Amden (L. D., II, 6, 7. Cf. Maspero, Et. Eg., II, 217 et 239).
* Ap hiqou : Mastaba de Snozemab-Méha (L. D., II, 74 c); — Heseb hiqou : Mastaba de ? (Maspero, Et. Eg., II, 79 : référence inexacte) ; — Dit hiqou nouïtou r heseb : Mastaba de Ti (B.Ei)EKER, Egypte, 1908, p. 150, fig. 3; Erman, Mg., p. 148); — Ant hiqou nouïtou heseb : Mastaba de Sabou (Mariette, Ma.itabas, 145 ; Maspero, B. Eg., VIII, 354) ; — Cf. supra, p. 279, n. 3.
traient une vache ; Tinscription les avertit de se hâter : « Fais, » tandis que vient ce chef de domaine ^ » L'œil du maître fait peur, comme dans ces autres scènes où l'on annonce « l'arrivée » du chef Pihiri », prince et gouverneur d'El-Kab : « Dépêchons! » est-il dit, « le bœuf de tête qui précède les autres! le » chef est là qui regarde '. »
La responsabilité des chefs agricoles les expose même à des châtiments corporels. S'ils jouent du bâton pour activer le travail des serfs et des corvéables, ils ne sont pas à l'abri des coups : à leur tour ils deviennent humbles et tremblants, quand ils viennent rendre des comptes à leurs propriétaires, grands seigneurs ou représentants du roi. Des tableaux dans les maslabaa nous font assister à cette scène. Les hiqoii nouïtou, chefs de domaines ou anciens de village, sont amenés au recensement devant des scribes, jetés à genoux pour faire leurs déclarations, d'autres fois à plat ventre. Autour d'eux se tiennent des chaouiches armés de solides gourdins et prêts à frapper si le contribuable regimbe, sïl dissimule une partie de sa récolte, si le maître ne trouve pas suffisant son apporta
Au-dessous du hiq\ ou peut-être le remplaçant en certains cas, nous rencontrons dans les textes, le « chef de culture » hir ahouït. Il est responsable de tout ce qui se passe sur sa terre. Le
1 Ountou, zir iii-ro-f hiq pou : Tombeau de Ti (Maspeuo, Et. Eg., II, 78-79).
2 Mdk, pa hd, àhâ her pian : Hypogée de Pihiri à El-Kab : (L. D., III, 10; Maspero, JE. Z., 1879, S9).
•^ Cf. supra, p. 525, n. 4.
* S'il fallait en croire Ghabas, comme les soldats suivent des sergents, et les ouvriers des contre-maîtres, les cultivateurs obéiraient encore à des « chefs de corvée » nommés menh ou menhet. On trouve cette mention parmi les Libyens prisonniers de Rarasès III (Médinet-Habou, l"'- pylône, face est ; Dûmichen, H. /., 2(); Chabas, EL, p. 242; Daressy, M.-H., 78) mais ce n'est certainement pas un titre militaire. Un scribe, vérifiant le personnel et les produits d'un verger royal sous Séti II, note la présence de 21 agents sous l'autorité d'un supérieur du verger hir kamou; parmi eux il compte 4 menhet (Pap. Anastasi IV, pi. vu, 1. 2-3 : Chabas 3Iél., IV, 81). Ces menhet participent au travail, n'ont jamais beaucoup d hommes avec eux et mettent la main eux-mêmes à la besogne. En etfet Bokniamon, écrivant à son père au sujet de la moisson, escompte par deux fois le travail d'un menhet avec celui des hommes : « J'ai trouvé 3 hommes et un menhet, » ensemble 4 personnes, faisant 800 mesures »; et un peu plus loin, évaluant la tâche d'un homme à 200 mesures, il conclut : « Il te faut 2 hommes et un menhet faisant » 600 mesures. » (Pap. de Bologne 1086 : Chabas, Mél. III, 233). — Mais Brugsch, observant dans ces textes le voisinage avec des mentions de vieillards et d'enfants et le parallélisme avec les nofrilou ou jeunes filles, conclut pour notre mot au sens de « jeunes » gen^ » (jE. Z., 1876, 71-77).