LES PETITS : ESCLAVES ET PROLÉTAIRES LEURS MISÈRES ET LEURS DEVOIRS
§ 1. L'esclavage : captifs, sebfs, pkolétaires; possession, noms, enregistrement. — § 2. Les travaux manuels : option, métiers, misères. — § 3. Travailleurs libres ET corvéables : salaire, thaitement, bans et réquisitions, usurpations. — §. i. Dignité des plus humbles : personnalité, famille, honneur, droits civils, grèves. — Misères et pitié.
Au bas de Féchelle sociale, le menu peuple travaille et peine.
Ce petit monde n'a pas écrit ses mémoires. Ses sépultures sont sans faste. Il croit et espère en une autre vie ; mais un embaumement sommaire, un trou dans le sable à la limite des cultures lui suffisent; un puits briqueté, près de la tombe d'un grand, comble ses ambitions. Point de monument, de chapelle funéraire, de syringe ! Point de stèle ou d'inscriptions personnelles ! Le silence de l'histoire lui garantissait-il le bonheur, en ce pays où l'on considérait la survivance du nom comme une condition de survie et de félicité ?
Il nous faut chercher des notions sur les petites gens dans les monuments des autres. Les inscriptions officielles mentionnent des prisonniers réduits en servitude. Les tombes des grands personnages montrent leurs serviteurs au travail. Les compositions des scribes raillent les travailleurs manuels. Les notes de police, les dossiers judiciaires les présentent sous un jour désavantageux.
I !*••. — Esclavage ou prolétariat.
La première question qui se pose à leur sujet est celle de la condition des personnes et du régime du travail. L'esclavage existait-il ? enserrait-il la majorité de la population et pesait-il lourdement ?
Tous les travailleurs n'étaient pas libres; mais tous n'étaient pas esclaves.
Les Grecs ont trouvé l'esclavage en Egypte. Hérodote et Diodore, énumérant les diverses classes delà population, distinguent dans les rangs inférieurs les agriculteurs, les artisans, les pâtres ; ils ne nomment pas à cet endroit les esclaves ; mais les porchers leur apparaissent comme des sortes de parias tenus à l'écart par tous les autres. Ailleurs, Diodore cite comme une preuve de la douceur des mœurs, une loi qui interdit le meurtre d'un esclave sous les mêmes peines que celui d'un homme libre et celle qui assimile l'enfant d'une esclave à celui des femmes légitimes*.
L'esclavage était-il autochtone en Egypte ou d'importation étrangère, récent ou antique ? Y était-il héréditaire ?
Pour les temps les plus récents, la réponse n'est pas douteuse -'. Les Égyptiens possédaient des esclaves : ils se les transmettaient par vente ^ ou par héritage* ; et chez eux, le fils de l'esclave héri-
1 Diodore, Bibl., I, 80.
2 Pour l'esclavage au temps des Perses et des Grecs, d'après les papyrus démotiques, cf. Revillout, Cours de droit égyptien, !•' vol., L'état des personnes : 2« leçon (p. 61-114) l'esclavage et la liberté.
3 « Je te cède Thrinéfcrrekh, fille de Hélou; K6rou,liIs du laboureur Bal; etc., lesquels
» sont tous dans le lieu de tes demeures Ils sont tes gens depuis le moment ci-
» dessus. Personne au monde ne peut les écarter de toi à partir de ce jour. Je ne puis
» moi-même écarter aucun d'eux Je ne puis emmener aucun de ces gens bors de
» tes lieux d'habitation depuis le moment ci-dessus. » Contrat de Petkech, an 17 d'Évergèle 1" (Pap. dciBot. : Revillout, Rev. Eg., I, 119; Droit ég., l, U\; Patubet, Z.a Femme, p. 72).
♦ « Tu viendras eu partage avec mes enfants...., pour tous mes biens présents et à » venir, maisons, terrains, esclaves mâles et femelles, argent, etc. » Reconnaissance d'enfant par Pétésé (Pap. dcmot., an V de Darius : Revillout, Droit ég., I, 102 et 222).
HÉRÉDITÉ DE l'eSCLAVAGE 555
tait de son esclavage. Cependant Diodore ' signale une demi exception : l'enfant d'une esclave et d'un homme libre était l'égal des enfants légitimes, libre par conséquent; à moins d'expresse stipulation contraire, comme dans le contrat de Zénési - et à l'inverse de ce qui se passait en droit romain, l'enfant suivait donc la condition du père. Mais l'enfant d'un esclave naissait esclave lui-même comme en témoignent certains contrats démotiques ^ Cet esclave confirme la vente qui lui donne un nouveau maître et son adhésion comporte même pour ses enfants la renonciation pour eux à tout droit sur eux-mêmes'.
L'hérédité de l'esclavage ne date pas des nouvelles époques du droit et ne provient pas d'une tardive influence étrangère. Nous pouvons remonter au moins aux beaux temps de l'empire thébain. Dans le conte de Thoti, le général, une fois maitre de Joppé, envoie au roi Thotmès III ce message :
« Que lu remplisses la maison de ton père Amon-Rà, roi des dieux, d'esclaves et de » servantes qui soient sous tes deux pieds pour toujours et à. jamais. '^ »
Quoique bien antérieur aux contrats démotiques, ce texte, légendaire mais conforme au langage et aux mœurs du temps, est, à vrai dire, postérieur de quelques siècles au roi nommé et l'expression reste dans le vague : la perpétuité en question pourrait s'arrêter à la mort des donateurs. Il en va autrement des termes de la donation d'Amonhotpou-Houi, fils d'Hàpi, datée de Tan XI d'Aménôthès 111 :
1 Diodore, I, 80 : « Selon la croyance commune, le père est l'auteur unique de la » naissance de l'enfant auquel la mère n'a fourni que la nourriture et la demeure. »
2 Pap. démot. du Louvre, an IV de Psamitik III (Revillout, Reo. Eg., III, 191; Droit égyptien, p. 105-106) : « Je ferai t'appartenir tout argent, tout blé, toute chose au » monde et mes enfants que j'enfanterai et tout ce que je possède. »
ï Une vente est ainsi conçue : « Tu m'as donné l'argent du jeune homme Psen
» mon serviteur que je t'ai donné pour te servir Il sera à toi ton esclave encore,
» ainsi qUe ses enfants à jamais. » Pap. démot. du Louvre, an V de Darius (Revillout, R. Eg., III, 192; Droit ég., I, 102-103).
* <( Je suis ton serviteur ainsi que mes enfants et totalité de ce qui est à moi et de ce » que nous produirons. Ils ne pourront s'opposer à l'état d'esclave ci-dessus à jamais. » An VI de Darius (Ibid., p. 193).
» Pap. Barris oOO, m, 11 (Maspero, Et. Eg.., I, p. 66; Contes, p. 160; J. Baillbt, Noms de l'esclave, p. H).
« Il a fait constituer son temple de Kak avec des esclaves des deux sexes, pour les » siècles, fils de fils, descendant de descendant, afin qu'on n'en suborne pas la popu- » lation à jamais et qu'il soit pourvu au service d'Amon-Râ. ^ »
A moins de supposer que cette mention expresse consacre en faveur de la divinité une dérogation à l'usage général, il faut admettre pour ce temps que les enfants d'esclaves naissaient esclaves comme leurs auteurs.
Au temps du premier empire thébain, au moins pour une certaine classe d'individus, parents ou serviteurs voués au service religieux d'un mort, leur nom de zaatiou', « les éternels », indique la perpétuité du lien qui les tient, eux et leur descendance. Ce lien perpétuel comporte pour eux une réelle infériorité civile, une deminutio capitis, car on les voit, dans un papyrus de Kahoun, déclarés et recensés avec les femmes de la famille d'un khri-habi et sans doute soumis comme elles à une sorte de tutelle ^
En dehors même de ces cas de consécration perpétuelle à un culte divin ou funéraire, il semble bien indéniable que, fort avant le temps où les écrivains grecs virent l'Egypte, l'esclavage y régnât. Si, dans de certaines circonstances, les ouvriers agissent en personnes libres, il en est aussi où évidemment on dispose d'eux sans eux et au besoin malgré eux.
La guerre apparaît de tout temps et surtout sous, les dynasties conquérantes de Thèbes comme la grande pourvoyeuse d'esclaves. Ouni, le ministre des Pépi, n'oublie pas de mentionner les prisonniers vaincus vivants, qu'il a ramenés en grande foule après ses victoires en Asie \ Les Senouserit, dans leurs razzias en Ethiopie, enlèvent bêtes et gens. De tous ces prisonniers, les chefs seuls tombaient quelquefois sous le couteau des sacrifices ; les autres servaient leurs vainqueurs. Les Annales de Thotmès 111 énu-
1 Si n si, wd n wd : Stèle d'Amonhotpou, 1. i (Bril. Mus., n" 138; Bihcu ap. Cuabas, Mél. II, 329 ; J. Baillbt, Noms, p. 14). — Les captifs donnés par Ramsés III à Plah « exé- » culeront les ordres jusqu'à l'éternité. » (Gr. Pap. Harris, pi. 47, 1. 9 : J. Baillet, Noms, p. 12 et 38).
- J. Baillet, Noms, p. 47-48. — Cf. un hon zati sous les Memphites (ibid., p. 14, n. 12).
s Pap. de Kahoun (Maspero, B. Eg., VIII, 428-429).
* Acht urt m saq-ànkh : Insc. d'Ouni, I. 27.
CAPTIFS ASSRRVIS 557
mèrent ses prises et ses dons à Amon en esclaves, chevaux, bestiaux, objets précieux ^ Que fit-il de tous ces captifs des deux sexes, sinon des esclaves?
Saisis sur le champ de bataille, pris dans le sac des villes, ou amenés en tributs, on répartissait les captifs en plusieurs lots. Une grande partie, donnée en hommage aux dieux, les servirait dans les temples ou leurs dépendances -. Thotmès III ramena ses prisonniers^ « pour bâtir le temple de son père Amon », il lui donna, pour remplir son ergastule', tisser des étoffes et cultiver ses terres, des Asiatiques des deux sexes, des Nègres et Négresses^. Aménôthès lîl fit bâtir un temple à Amon, sur la rive ouest de Thèbes, par des prisonniers Libyens, établit à côté des colonies syriennes et nubiennes, et en remplit l'ergastule de « serfs et » serves, enfants des chefs de tous pays par lui subjugués » ^. Ramsès I \ Séti I ^ Ramsès 11^ et Ramsès IIl"' ont ramené de
< Il ramène tantôt 51 esclaves des deux sexes, tantôt 171, tantôt 494 {Annales de Thotmès III; Mariette, Karnak, pi. 13, 1. 5, 8, 9, 15, 27; Sethe, Urk., IV, 686-701). Au récit de la campagne de Mageddo, il compte parmi ses prises dans Mageddo 441 prisonniers, dans le tribut de trois autres villes 2303 têtes humaines dont 1796 esclaves mâles et femelles avec leurs entants, enfin 65 esclaves ou serves donnés par les chefs des Rotennou (Lotanou) avec la fille de l'un d'eux et 30 domestiques. (Annales de Karnak; L. D., III, 32 ; R. Tr., 148-149 r= B. Eg., VII, 238-240: Sethe, Urk., IV, 663-672; J. Baillet, No7ns, p. 10-12).
2 Cf. supra, ch. ii, p. 72, n. 4; ch. v, p. 195-196 et 199.
3 Haqou, kaqit.
* Arrit, dépôt, magasins, ateliers, ferme, selon le cas. (Cf. Brugsch, Dict., p. 749-750; Mgypt., p. 268: Virey, R. Tr., VII, 32-46; M.M.C., Y, 9, 15, 24, 46; Maspero, Et. Eg.,
II, 29-30; Hypogées, p. 26: //. 0., I, 327, n. 3).
^Annales, an XXIII (L. D., III, 30 b, 1. 6-7; Sethe, Urk., IV, 742). — Tombeau de Rekhmarâ : « Captifs (haqit) que S. M. a amenés pour travailler au temple de son n père » (Virey, M.M.C, V, 61, pi. xvn) ; « Défilent les serfs (miration) du domaine » divin, prisonniers vivants (saq ânkh) de tous les pays qu'il a réunis » (Hoskins, Travel, pi. 21; Virey, M.M.C, p. 39); quand Rekhmarâ inspecte les tributs et les approvisionnements des ouvriers, passent des lemmes « tenant leurs enfants en qualité de tributs (ou d'ouvriers, bokou) » et ce sont « les principaux des captifs {tepou haqit) du » dieu bon » (M.M.C, V, p. 50, pi. 11-12).
> 6 Stèle FUnders Pétrie, Inscr. d'Aménôthès III, 1. 6-7 et 29-30 (R. Tr., XX, 40-47; cf. supra, p. 199, n. 3; J. Baillet, Noms, p. 11, n. 2).
7 Rosellini, Mon. R., pi. 45. Cf. Birch, Patère, p. 47 = B. Eg., IX, p. 255.
8 Karnak. mur N. (Champollion, Mon., 299, 302; Rosellini, Mon. St., 48, 56, 59; L. D.,
III, 129; Bkugsch, Rec, 47, 48, 50; R. Tr., XI, 73, 73, 77; J. B.ullet, Noms, p. 11, n. 3).
9 Karnak (Ch.uipollion, Not., II, 123); — Ramesséum (Champollion, Not., p. 184 et 873; L. D., III, 159); — Louqsor (Champollion, Mon., pi 332),
■K> En 31 ans, Ramsès III donna aux temples 113,433 esclaves. Gr. Pap. Harris, p. 67 (Erman, Mg., p. 406; Brugsch, jEg., 264; Maspero, H. 0., I, 326, n. 2); cf. ibid., p. 76, 1. 9-11 ; « Je les ai donnés aux Cycles divins comme esclaves des temples »; —
nombreux prisonniers Chasou, Rotennou ou Khétas, pour remplir la demeure ' ou l'ergastule de leur père Amon ; sans préjudice d'autres dieux comme Osiris d'Abydos-, Râ d'Héliopolis, Ptah de Memphis, Horus, Soutekh, etc. ^ Amonhotpou, fils d'Hâpi et ministre d'Aménothès III, dit positivement qu'il a comblé les vides ou complété les rangs des sujets indigènes avec les meilleurs des captifs ''. Une autre partie de ces captifs formerait la part du roi et resterait à son service soit dans ses terres, soit dans son palais. Le papyrus Anastasi IV parle d'esclaves en quantité amenés de Kark pour servir aux officiers de Sa Majesté, de « jeunes gens utiles » importés de Kaanman et de Syrie, enfin de Nègres de Kouch « utilisés à » ombrager Sa Majesté avec l'éventail » ^ Enfin, le reste récompenserait la vaillance des compagnons du roi. Ainsi, Ahmès-si- Abina, dans son épitaplie, fait savoir qu'il a été « gratifié » d'esclaves hommes et femmes en grand nomb^-e » ; puis il détaille ses exploits, ses prises et ses récompenses ^. Remarquons que la bataille de Tent-to-kabou valut à « tous les autres marins >> la même récompense qu'à Ahmès'. Attribués aux dieux, au roi
Médinet-Habou, portique N., 4-^ tableau, 1. i-S et pi. 6, 1. 2, pi. 27, 3, pi. 47, 10 (J. Baillet, Noms, p. 11, n. 4-5 et 10-12) : « Ils amènent des mâles pour remplir ton dépôt, leurs « femmes pour devenir esclaves en ton temple. » (De Rougk, /. H., pi. 127 ; Pieul, /. /T., pi. 147, p. 114; J. Baillet, Noms, p. 11, n. 6). ' R pi tef : loc. cit. (Champollion, Not., II, 123).
2 Abydos, Ramsès II : « Reçois ces captifs amenés par S. M. « (Mariette, II, p. 11 ; cf. pi. 20, 1, 88). — Thotmès III [supra, p. 72, n. 4).
3 Gr. pap. Harris, pi. 10. 31, 51 a, 59-61, 67 (op. cit.).
i Meh-i nezaliou ?ti iepou haqt (MARiEiyE, Karnak, pi. 37, 1. 31; Brugsch, ^Eg., 240; J. Baillet, Noms. p. 48, n. 7).
s Pap. Anastasi IV, pi. 15, 1. 2, 4, etc. (Cf. L. D., 111, 218; Chadas, /;/., 136).
6 A la chute d'Avaris, il mit la main sur un homme et trois femmes dont le roi Ahmès lui fit cadeau; ù, Gharouhana, on lui donna deux femmes; en Nubie deux hommes; après la défaite du Fléau à Teut-to-kabou, cinq individus; trois individus après la défaite de Téta-an; Aménôthès I, non moins généreux, lui donna, après l'expédition d'Ethiopie, deux femmes en sus de ce qu'il avait ramené (L. D., III, 12 d; Chabas, Les Pasteurs. p. 19-22; J. Baillet, Noms, p. 13, n. 5).
7 Amonemhabi, qui fit de nombreux prisonniers en Asie (inscr. de Gournah, 1. 4, 7, 9, 14, 20), reçut de Thotmès III de nombreuses récompenses, mais une seule fois un esclave (l. 21). — Ahmès Pennékhabit, dans la stèle du Louvre G 49 (Lepsius, >lîi,«<)a/i/, p. XIV a, 1. 5, 7, 10; Puisse, Mon., pi. ix; Maspero, Notes, -4?. Z., 1883, 77-78), ne mentionne que les captils qu'il a pris ou ramenés de Kouch ou de Chasou; il ne dit point qu'il lui en ait été attribué parmi ses récompenses (Chabas, XIX' (li/n., p. 22-23).
DONS ET LEGS d'eSCLAVES 559
OU à des particuliers, tous ces prisonniers étaient transplantés loin du sol nataP et asservis.
Môme en temps de paix, le roi dispose pareillement de gens en faveur de temples ou de particuliers. Ramsès II, la première année de son règne, remplit le temple d'Abydos de manouvriers, de serfs et de serves - ; Apriès donne à Ptah un district avec tous ses paysans et ses troupeaux^; le roi d'un conte donne au Prince prédestiné une maison, des champs, des serfs et des bestiaux' ; un autre donne à Anoupou « des serfs nombreux et des biens nom- » breux » ^ ; un vice-roi donne à Khnoum d'Éléphantine « des » tisserands, des ouvrières, des tailleurs pour l'habillement sacré » du dieu grand, des oies avec leurs gardiens » *^.
Les particuliers se transmettent pareillement la possession d'individus à titre onéreux ou gratuit, par donation ou testament, vente ou location. Des cultivateurs notamment passent, de maître en maître, avec la terre qu'ils cultivent, comme les serfs attachés à la glèbe. Dès l'ancien empire, la biographie d'Amden (Maten) en offre un exemple, ainsi que de l'assimilation des travailleurs agricoles et des bestiaux. A ses débuts, Amden, pauvre sire, « ne » possédait ni maison, ni gens, ni bêtes » ; élevé à de hauts postes, il obtint « deux cents parcelles de terres avec beaucoup » de gens » ; enfin, à son tour, il pourvut au sort de sa famille, fit d'abord attribuer à son fils, « par lettres royaux, quatre parcelles » de terres, des gens et toutes choses »,. puis donna lui-même à ses enfants douze parcelles avec serfs, serves et bêtes'. Lespapy-
1 Ramsès II à Ibsamboul : « Il amène les révoltés comme captifs sur la terre d'Egypte, » et les chefs avec leurs tributs à son palais. » (L. D., III, 195). — Ibid., grande salle :
« Il amène les Nègres vers les pays du nord remplissant de prisonniers le temple des
» Victoires. » {Supra, p. 196, n. 1).
^ Miî'atiou : Inscr. dédicat., 1. 88 (Mariette. Ab., pi. 20, 1. 88; J. Baillet, Noms, p. 31, n. 8).
3 Stèle d'Apriès à Memphis, 1. 3 (Brugsch, Rec, I, pi. 3, p. 5 ; HisL, p. 257; Mariette, M. D., pi. 30 B, p. 7-8; Wiedemann, Gesch. von Psammetich, p. 170-172; Piehl, ^. Z., 1890, p. 104).
* Le prince prédestiné : Pap. Harris 500 (Contes, p. 233). 6 Les deux frères : Pap. d'Orbiney (Contes, p. 27).
* Sekhetiou, boqitou, dkhimou : Statue de Nsi-Hor, gouverneur du midi (Louvre A 90 : PiERRET, Rec, I, 23).
'' Sdou, souatou : Tomb. d'Amden, vi« d. (L. D., II, 5, 3 et 6 ; Maspero, Et. Eg., II, 120,214 et 230; J. Baillet, Noms, p. 46. n. 2-4).
rus de Kahoun apportent d'autres exemples pour la xu® dynastie. Le nommé Ankhranou lègue à son frère Ouahou « tous ses dépendants «et celui-cià son tour lègue à safemme« les quatre domestiques » que lui a donnés son frère » K Le baron de Siout, Hapi-Zaoufi, donne à son àonka, et de même Khnoumhotpou au sien, champs, serfs et serves^. Avec les papyrus du nouvel empire, nous suivons la trace des mômes usages. Certains individus de modeste condition cèdent de leurs serviteurs à d'autres personnes, soit pour se concilier leurs faveurs, comme le peu scrupuleux Panéba, qui « donna cinq serviteurs paternels au gouverneur », afin de s'assurer l'impunité ^ soit pour se procurer des ressources, comme le futur officier de cavalerie qui coûte cher à ses parents et « possédant cinq esclaves en donne deux » *.
De location d'esclaves, les papyrus de Ghourab, contemporains de la xvni^ dynastie^, conservent la preuve authentique. Ce sont des comptes ou reçus des paiements effectués par le vacher en chef Masouaasoit au vacher Nebmihi, soit à la bourgeoise Piahit et son fils le prêtre Khémi, pour un certain nombre de journées de la servante Kharouit et de la servante Honouit. Dans un autre cas, le nommé Haït a échangé au même Masouaa le service de l'esclave Maoutnofrit contre deux vaches et deux veaux. Le prix est toujours payé en objets divers (vêtements, grains, moutons ou chèvres, vases de bronze, manteau et serviette de toile, corde et taureau), mais estimé en numéraire, soit en moyenne, par journée, 2 ou 3 kit, quand une vache en coûte 6 ou 8 : ce semble assez élevé. On soupçonne que les services en question étaient exceptionnels ou môme de nature spéciale, comme disent les ju-
1 Amou : Pap. de Kahoun, Griffith, pi. xii, 1. 1-b, pi. xiii, 1. 1-8 et p. 31-32: Masi-ero, B. Eg., VIII. 439; J. Baillet, Noms, p. 49).
^ J{edou : Granûe inscr. de Siout, 1. 11 (Mariette, M. D., pi. 05; Griffith, pi. 6; J. Baillet, Noms, p. 13, n. 4). — Miratiou : Tomb. de Béni-Hassan (L. D., II, 124 ; Maspero, B. Eg., VIII, p. 154; J. Baillet, Noms, p. 63).
3 Pap. Sait 124, p. I, 1. 3 (Chabas, Mél., III, pi. vin et 177).
* Kher honou V didi-nef pa sa II am senou : Pap. Anastasi III, vi, 3 (Maspero, G. Ep., p. 42).
5 Pap. de Ghourab II, 1 et 2, datés d'Aménôthès III et d'Aménôthès IV (Griffith, Pap. Kahun, pi. 39, 1. 1-23, p. 92-94; Maspero, B. Eg., VIII, 457-460; J. Baillet, Noms, p. 14, n. 2).
LOCATIONS ET VENTES d'eSCLAVES 561
ristes d'aujourd'hui ^ Plusieurs des contrats et les paiements sont certifiés devant de nombreux témoins et un greffier, ou devant le tribunal local. Peut-être aussi le locataire se réservait-il le droit de sous-louer-.
La stèle du prince Aouarod, sous la xxi^ dynastie, montre que tous les paysans ne font pas toujours corps avec la terre, immeubles par destination : et, en môme temps, que ce n'est pas leur intérêt, ou leur volonté, ou la coutume, qui, seuls, les attachent, mais une vente régulière. Du même coup que ses terrains, Aouarod a acheté des esclaves qui s'y trouvaient ■ ; il ne dit pas s'il a acheté tous ceux qu'il a trouvés, mais il dit qu'il en a rajouté trois autres originaires du nord ; de plus, ceux qu'il a achetés, mâles et femelles, ne sont pas compris dans le prix de vente des terrains, comme les puits et les arbres ; mais ils forment un total à part et leur prix s'élève assez haut, doublant celui de l'apanage ^.
Ce n'est donc pas seulement hors d'Egypte que, dès cette époque, l'on pouvait, à prix d'argent, se procurer des esclaves, soit à la guerre, soit sur les marchés orientaux. Toutefois on n'a pas encore signalé de traces d'un marché aux esclaves, sur le sol d'Egypte.
Captifs, serfs attachés à la glèbe, serviteurs donnés ou vendus ne choisissaient pas leurs maîtres : il ne dépendait pas non plus de leur gré de les quitter. C'est ce qui, sans descendre dans les temps jusqu'aux affiches grecques relatives à des esclaves fugitifs % ressort d'une lettre du chef des auxiliaires Kakem à deux de
1 Pap. clo Berlin, n« 9784 et 9785 (Gardinrr, ^. Z., 1906, XLIII, 27-43). Le sexe des personnes louées est toujours du féminin, saut un cas d'échange de deux journées de femme contre quatre d'hommes. Certaines expressions semblent signiGcatives : a Les » deux jours furent chauds avec l'esclave Honouit : Hà pa herou II her ahemou m honil » Honouit » (n» 9784 : cf. 1. 26; II. 1, 1. 8; II, 2, 1. 18). « Il (Massouaa) fut chaud de » matin à matin » (n" 9783, 1. 16); « Je te donnerai les bras de mon esclave, ma » domestique » [gabou, bras, fatigue, embrassement : n° 9885, 1. 10-11, cf. 12, 14, 17).
2 « Furent chauds les six jours que j'ai donnés à Masouaa avec toutes gens. » (Pap. de Ghourab, II, 2, 1. 18-19 : cf. Maspero, /. c).
3 Stèle de l'apanage, 1. 21-22 (Legrain, M. Z., 1897, 13-24 ; J. Baillet, Noms, p. 14, n. 3). * Les 356 mesures de terre d'Aouarod lui coûtaient 18 debenou 6 kit et 5 1/12 ; soit un
prix variable entre 15 et 60 mesures environ, selon qualité, pour un debeii, et en moyenne 1/2 kit l'une pour les meilleures, 1/3 pour les autres ; les 32 esclaves [honou) valaient 13 debenou et 1/3 de kit, soit presque 1/2 deben l'un, le prix d'un petit domaine. •- Cf. Letron.ne, Recherches pour l'kist. de l'Eg.
ses collègues, au sujet de la poursuite de deux fugitifs*, aussi bien que d'un rapport adressé au prince Khâmoïs, fds de Ramsès II, par le préposé aux troupeaux Afner. Celui-ci a reçu « Tordre » de rechercher six serviteurs du prince Atéfamon » sans doute en rupture de ban ; il les a découverts, saisis et remis à la disposition de leur maître -.
Prendre à son service un esclave fugitif ne semble pourtant pas avoir été un délit punissable mais avoir tout au plus donné lieu à un règlement civile Cependant détourner des serviteurs de leur maître serait une indélicatesse et une immoralité. Un moraliste prend par l'ironie le voleur d'esclaves et le couvre de la réprobation de l'opinion publique"^. Les auteurs de fondations pieuses lancent Fanathôme et appellent les vengeances célestes contre les suborneurs du personnel de ces fondations : tel Amonhotpou-Houi, au sujet du temple de Kark^ ; tel Séti P"" au temple de Radésiéh, à propos des ouvriers qui travaillent aux mines d'or ^ Se défiait-on des sanctions terrestres ?
Quoi qu'il en fût sur ce point particulier, si des serviteurs qui n'ont la libre disposition ni de leur personne, ni de leur travail sont bien des esclaves, la civiHsation égyptienne méritait donc apparemment toutes les critiques et tous les anathèmes lancés contre l'esclavage.
■• Lettre de Kakem à Am et Bokniptah : Pap. Anastasi V, pi. 10, 1. 2 sqq. (Chadas, Et., p. 279; X/X" dyn., p. 134).
2 Chenisou : Pap. de Leide I, 368 (Leemans, pi. 179; Chabas, Mél., I, 2-3; J. Baillet. Noms, p. 5, n. 8).
3 D'après les affaires d'Atéfamon et de Bokniamou (iiifra, p. 567).
* « N'enlève pas (Amélinëau lit ses ; de Rougé et Chabas sensen) l'esclave d'un autre. » Si le nom de celui-ci est décrié notoirement, c'est (déjà) chose mauvaise; et si c'est un » grand personnage, ce qu'on ne sait pas, il se lève, il porte plainte sur le vol de son » esclave qui a été soustrait à son autorité, qui marchait derrière lui à ses ordres, et » qui prenait soin des biens de sa maison. Tu te repens et dis : « Qu'ai-je fait? ^> Tous » tes compagnons disent durement : « Je vais te faire connaître sur terre quelqu'un » qui cherche un mobilier pour sa maison ! » Ani, Maximes, % 22 (Pap. de Boulaq IV. xvui, 1.0-17, XIX, 1 : Chabas, Egypt., p. 150-1S6; Améline.\d, p. 84-89).
'' Cf. infra, p. 604.
« « Quiconque parmi les grands enlèvera la population {remdou) pour la placer
» ailleurs, dans des intentions perfides, qu'une flamme brùlc ses membres C'est une
» chose abominable au Dieu (jue de suborner son peuple Quiconcfue détournera la
» population et la placera dans un autre lieu, que tous les dieux et déesses de ma de- « meure le livrent à une garde rigoureuse. » Inscr. du temple de Radésiéh, 1. 11-18 (L. D., III, 140 c; Chabas, Mines d'or, B. Eg., IX, 57-39).