AFFAIRES ET NOUVELLES
mérite tous ses éloges. Ainsi, dans les fameuses lettres du papyrus de Leyde, où Ion a cru retrouver la trace des travaux des Hébreux :
« J'ai obéi au maudat qu'a fait mon seigneur... Je leur ai donné leurs grains chaque » mois, selon les intentions bonnes que m'a dites mon seigneur *. » — « J'ai obéi à ce » que m'a mandé mon maître... Je ne suis pas à réprimander par mon maître 2. »
Une lettre de la même série reprend mot pour mot la formule signalée dans les instructions du maître :
« J'ai ou soin d'exécuter tous les ordres dont mon maître m'a chargé, convenablement, » parfaitement, entièrement complètement. Je n'ai pas donné lieu à mon maître de me » réprimander 3. »
La mission et le rapport terminés, le fonctionnaire zélé sollicitera de nouvelles instructions :
« Puisse l'inspecteur du Pharaon v. s. f. vous envoyer un message au sujet de ce que » nous devons faire ^. »
Des démarches pour retrouver des esclaves', des mesures prises pour la moisson^, des chevaux menés à destination, des cultivateurs enfuis ^ des jeunes gens amenés par le gouverneur pour nettoyer un temple ^ des distributions faites aux ouvriers '\ un temple bien entretenu et régulièrement approvisionné'^, transports de poissons, nourriture donnée aux bestiaux'S charroi et transport par eau des monolithes*-, inspection de personnel militaire et domestique'% voilà autant de sujets de rapports.
Les questions d'affaires traitées, on passe aux nouvelles. On
1 Pap, Leyde, I, 348, pi. 148, p. 6 (Cuabas, Mél., 11,143-144; IV, 125).
2 Pap. Leyde, I, 349, a et 6 {Mél., II, p. 148).
^ Lettre du scribe Kaouisar à son maître le scribe Bokniplah (Pap. de Leyde, I, 348, v«, p. vn et vm : Leemans, 349; Chabas, Mél., IV, p. 426 et 127).
* Ani et BoKNiAMON, loc. cit.,infra, n. 12.
8 Afner à Khamoïs (Pap. de Leyde, I, 360 : Chabas, I, 4-5). Bokniamon à Ramessou (Pap. de Bologne, 1086 : Chabas, Mél., 232).
^ Bokniamon (Ibid).
7 PiNEM à Mahou : Pap. de Bologne 1094, lettre 5 (Ghab.\s, Mél., IV, 146).
8 Ibid. lettre 8, p. 148
' Kaouisar à Bokniptah : Pap. de Leyde, I, 348, p. vr (Chabas, IV, 125). *c Ibid., p. VII (Chabas, p. 126).
" Ibid. p. viii-ix (Chabas, p. 128-129).
'-Ani et Bokniamon à Mâmen : Pap. Anastasi V, xxiu,7 à xxv,2 (Chabas, Mél., II, 135-6; Maspero, g. Ep., 18-19).
13 Pap. Anastasi IV, p. lv,8-10 (Maspero, G. Ep. 20).
informera le maître des déplacements de ses amis, des officiers et fonctionnaires, du roi surtout. Même on écrira pour dire simplement au patron que tout va bien chez lui, gens, betes et choses : « Ta maison est en bon état, tes serviteurs aussi, ne t'inquiète » pas K » C'est encore une marque de zèle. Les nouvellistes improvisés ne dédaignent point les faits divers. L'un d'eux composerait bien volontiers un rapport sérieux, mais la matière lui manque ; il se plaint qu'on l'oubhe et qu'on ne lui communique aucun ordre : « Je demeure oisif... sans rien faire... Je passe mon temps à con- » templer le ciel, je chasse » ; et faute de mieux il résume ses études sur les chiens des environs. Le pauvre homme ! -
En somme, l'activité des subalternes se meut dans un cercle bien délimité par les volontés de leurs supérieurs. Toutes leurs principales qualités, soumission à l'autorité avec respect et reconnaissance, exactitude, probité, ponctualité dans leur service, leurs comptes ou leurs rapports, se ramènent à la souplesse dans l'obéissance.
De l'initiative individuelle, on n'a guère cure que pour la réfréner. Les satires mettent bien en garde contre l'indisciphne, l'esprit d'indépendance, la « volonté propre » ^ dans laquelle nous pouvons reconnaître un des péchés dont on se disculpe au cours de la Confession négative'.
Lui laissât-on libre cours, elle s'épancherait naturellement entre les rives du même lit. L'esprit dïmitation compléterait l'œuvre de l'esprit d'obéissance. La déférence pour les supérieurs se traduit, en effet, par des efforts pour conformer sa conduite non seulement à leurs ordres ou à leurs désirs, mais à leurs exemples. Les imiter semble naturellement le plus sûr moyen de leur plaire.
' Mahoo à KhaerïJlir, Pap. de Bologne 1904, lettre 11 (Chadas, p. 153-154). Cf. Pap. 'ic Lcydc I, 348, p. vi (Ciiabas, IV, 125). 5! Pap. Anastasi V, xxii, 6 (Màspero, G. Ep., 20-22; /»r. S.B.A., mai 18tt1). 3 Mahou, Lettre à Pincm (supra, p. 547, n. 5). * Livre des Morts, ch. cxxv, 32 b (Pierret, L. d. M., p. 376 ; Ghabas, Et., p. 413).
ESPRIT d'obéissance ET D IMITATION 551
Zod-Khonsou-aouf-ànkh, gouverneur de la Haute-Egypte et favori des rois Bubastites, offrant à la postérité sa vie comme thème de louanges, constate ainsi ce respect imitateur qu'il inspire et qui fait copier ses actes :
« Les hommes me comptent conmie supérieur : — ils délaissent ce que je déteste et
» élèvent ce que j'approuve. — Chacun me consulte à cause de ma pei-fection — Us
» m'honorent grandement à cause de l'excellence qu'ils trouvent en mon inspiration. —
)) Sans que je sois présent, les gens sous ma direction se souviennent de moi: car
» ils me copient dans leur conduite. — Ils voient ma sagesse parmi les savants; —
» les grands de la terre me rendent hommage en m'imitant, à cause de la grandeur de
» mes faveurs auprès du roi. — Ayant dévoilé mes intentions à tout le monde, tous
« se conforment à mon inclination. — Ils sont habitués à se conformer à ma
n pensée. — Je vois les enfants de leurs enfants; — je subsisterai sur terre, me renou- » vêlant en leurs générations; — quand je partirai, dans la suite ne sera pas perdue la » connaissance du dieu (c'est-à-dire du roi) » i.
Ainsi l'imitation des peuples devient, au profit des grands, une sorte d'extension de la personnalité, de transmigration des âmes; leur volonté engendre des volontés semblables et ils se survivent de génération en génération dans leurs imitateurs. Le service du roi et le bonheur du peuple y sont intéressés. Mais surtout le fonctionnaire y veille, trouvant son compte, et pour cette vie et ensuite, au maintien de cette solidarité.
S'affranchir de tout modèle concret, de tout conseil d'une autorité vivante, pour suivre les maximes d'une raison abstraite, n'est jamais entré dans la tète des Egyptiens. Jusqu'au terme de la durée de leur civilisation, ils crurent à la valeur supérieure de la docihté, à l'infailbbilité de la tradition enseignée et vécue par les grands : à leurs dieux mêmes ils prêtèrent des maximes analogues à ces paroles de Thot à Isis : « Viens ! il est bon d'obéir : l'un » vit que l'autre conduit-, »
Dans ce respect, cette obéissance, ce goût de la tradition, ce manque d'initiative, y eut-il, selon les époques, des nuances ou des différences accusées ? Les textes sont trop rares ou trop peu explicites pour permettre de le distinguer. Les tableaux des tombes qui montrent à l'œuvre serviteurs et intendants, chez leurs sei-
' statue de Zodkhonsouaoufânkh, Louqsor, xxiï« d. (Daressy, R. Tr., XVI, 58-59). 2 Stèle Metternich (Brcgsch, JE". Z., 1879, 1 et 9).
gneurs, sont descriptifs, non psychologiques. Ptah-hotpou philosophe de haut sur la question. Mais les intéressés ne nous ont pas transmis leurs réflexions.
Nous trouvons bien la trace de quelques révoltes, comme celle des ouvriers de la nécropole de Thèbes. Mais la nécessité, la faim, poussent ces grévistes, non aucune théorie ; ils demandent du pain, sans formuler aucune revendication sociale. En tout cas, les scribes, ces privilégiés de la société étabUe, auraient défendu Tordre et n'auraient encouragé aucune tendance subversive. Ils étaient trop fiers de leur condition pour ne pas s'y tenir. Quoique l'ancien empire n'ait point laissé de satire des métiers, il ne semble pas avoir moins honoré l'homme instruit peu ou prou ; l'âge des Ramessides glorifia les scribes. Fermement convaincus jusqu'au dernier jour que « l'obéissance est glorieuse et que l'indocilité » est la marque du flls d'un homme de basse condition » *, ils ne se seraient pas compromis par des complaisances dangereuses avec la populace et les gens du commun. Si donc sages et scribes conseillaient aux grands la bonté, s'ils plaignaient ou raillaient les misères des petits, ils n'ont jamais voulu prêcher aucune révolution, ni même aucune rénovation.
Ces dispositions des classes moyennes, celle des fermiers, intendants et bureaucrates, constituaient une force. Quels effets en devait-on attendre ? Elle était précieuse pour faire pénétrer profondément dans la masse populaire et y enraciner les idées et les sentiments venus d'en haut et conformes au tempérament national. Il semble qu'elle ait ainsi fortement contribué à constituer l'ensemble de la morale égyptienne, telle qu'elle se développa aux belles époques. Mais de cette même force, favorable aux progrès, quand surtout les conquêtes étrangères eurent décimé ou anéanti les classes supérieures, l'Egypte ne retint que l'inertie, le regret du passé et l'esprit de routine opposé à toute transformation.
1 stèle Metternich (Bhugsch, jE. Z., 1879, 2 et 10).