SALAIRES, CHATIMENTS
Un autre texte analogue fait mieux ressortir le caractère de la rémunération, sans rapport direct avec le travail :
« Les pêcheurs descendent au bourg de Zalehou Les jeunes gens y font leurs
» comptes ; ils ouvrent l'huile qu'ils ont gagnée. ^ »
Le montant du salaire et la tâche à faire étaient-ils librement débattus ? Variaient-ils suivant les lois de l'olfre et de la demande ? ou bien étaient-ils fixés arbitrairement par l'employeur ? Je ne le vois pas encore dans les textes. Mais je vois, au temps de l'empire thébain, et même de Tempire memphite, l'existence d'une rémunération proposée par avance, taxée selon la tâche, et dont l'emploi, laissé à la guise du preneur, n'a pas pour but la satisfaction immédiate de la faim.
N'oublions pas enfin, qu'à côté du travail servile rétribué par la nourriture quotidienne, à côté du travail salarié, il existe un mode de travail analogue au métayage, celui où le paysan et le fermier notamment travaillent à leurs risques et profits, moyennant une redevance, d'ordinaire la plus grosse possible, mais parfois réduite à la dîme -.
Si le travail avait des sanctions avantageuses dans l'entretien ou le salaire des travailleurs, il avait aussi des sanctions pénales. Les surveillants et les chefs des ouvriers ne se contentaient pas d'éloges et de réprimandes. Ce n'est pas en vain qu'on les voit représentés tenant un bâton à la main.
Les châtiments corporels sanctionnent les obligations des travailleurs. Ils ne contiennent d'ailleurs rien d'infamant. Nous savons combien les scribes se prisaient au-dessus des travailleurs manuels. Cependant les scribes sont passibles de peines corporelles. Un supérieur reproche sa négligence à l'un d'eux chargé du
* Littéralement « l'huile de leur taxe » ou « de leur salaire » nou saounou : Pap. Anastasi IV, I, 1-3 (^LvsPERO, G. Ep., 44-45).
2 Ainsi le nommé Hor se déclare le serviteur d'Osorapis et de ses parèdres et leur consacre sa personne, ses biens, y compris ses femmes, entants, gens et bestiaux, et tous ses services: mais il ne cessera de les posséder que s'il manque à ses engagements; or il s'engage seulement à « donner le dixième de toutes les choses qui proviendront de » mon travail chaque année ». Donation d'Hor, an XXI de Philométor. Pap. démot. du Brit. Mus. (Revillout, Rev. Ég., VI, 102, pi. 9; Cours de Droit, I, p. 100).— Sur la dime ef les impots, cf. M.vspeho, H. Or., I, 330-332: siipj^a, ch. vu, p. 279-280.
ravitaillement d'une troupe et le menace de mort'. On ne parle point habituellement de châtiment si grave. Cest le bâton l'instrument d'éducation le plus persuasif; les maîtres en font trop souvent retentir la menace aux oreilles de leurs élèves, futurs fonctionnaires, scribes ou officiers, pour n'en point souvent caresser leur dos-.
Comment l'ouvrier se plaindrait-il de traitements analogues? On mate ceux des champs en les renfermant dans l'atelier^. On les corrige aussi par l'immersion^' ou par la bastonnade : ainsi, dans divers tableaux, en voit-on étendus à plat ventre, tenus par les pieds et les mains et recevant des coups au bas du dos ^. Pour les autres, le bâton règle le travail. Derrière le colosse que Thothotpou fait transporter au fleuve pour le diriger versHermopolis, trois surveillants, portant bâtons, se tiennent prêts à fustiger quiconque parmi les hàleurs paresserait ou ferait une fausse manœuvre ^ Dans un tableau du tombeau de Rekhmarà, au milieu des travailleurs qui portent les briques, un surveillant, bâton en main, dit aux maçons : « Jai un bon bâton dans ma » main! ne te relâche pas de ta besogne?' ». D'autres bas-reliefs montrent que ce n'était pas une vaine menace. Ici, le patron d'une gabarre du domaine divin, pour stimuler le zèle dun déchargeur, l'excite de la voix et lui taquine le dos avec son bâton ^ De même ailleurs pour un boulangera Là, un laboureur paresseux est saisi par Toreille et par le bras et aussitôt bâtonné^^. Les femmes subissaient le même genre de correction : à Béni-Hassan", on en voit une
^ Pap, Anastasi IV, x, 9 sqq. (Ghabas, Etud., p. 212).
2 Cf. Introduction, cliap. iv ; et supra, ch. xiii, p. 546.
3 Doi;AonF-si-KHnouDi, Satire, | viii; Amonemanit, Lettre à Pentaour: Pap. Sallier I, vu, 3 supra, p. 580, n. 2 et 4.
■♦ Amonemanit, ibid., vi, 6-7 (supra, p. 580, n. 3).
5 Tombeaux de Khiti et de Bokit à Béni-Hassan (Champollion, Mon., pi. 381, 1 et 390, 4 : Not., II, 371-373 RosELLiNi, Mon. civ., pi. 124 a-b; 122 b; texte, III, 274-275; Wilkinson, Manners, I, 305, n» 106 : Maspero, H. Or., I, 333 et 342) ; — à Thèbes (Wilkinson, op. cit., 308, n» 109). — Cr. supt^a, p. 526.
G Tombeau de Thothotpou (L. D., II, 134; Guab.^s, Mél., IV, 111.
7 « Nofir âmes dot-i am ; an kes sam-k (?). » Tombeau de Rekhraarâ (Af..1/.C.,V,p.91, pi. xvn). — « Ne lais pas [le fainéant] I » (Brugsch, jE. Z., 1876, 76)
8 Ibid. (p. 48, pi. XI).
9 Mastaba de Giséh (Wilkinson, Manners, I, 307, n" 108). »o Tombeau d'Apouï (Scheil, M.M.C, V, p. 609).
" Béni-Hassan (Wilkinson, Manners, 1, 305, n» 107).
BASTONNADE. SUJÉTIO.N' HIÉRARCHIQUE 597
frappée sur les épaules ; un conteur nous narre comment Rouditdidit en colère fit fouetter sa servante, et comment celle-ci, s'étant allée plaindre à son frère avec trop d'inscrétion, n'y gagna qu'une nouvelle fustigation '. Au demeurant, l'usage de la bastonnade était tellement ancré dans les mœurs, quAmmien Marcellin encore constate « que c'est une honte chez les Egyptiens d'avoir payé le » tribut de bonne grâce, sans y avoir été forcé à coups de fouet - ».
La hiérarchie descend par des degrés nombreux du souverain à lesclave. Mais, sous quelque nom que l'on reconnaisse ce dernier, quels que soient ses labeurs et son traitement, arrivé à lui, on n'est pas tout à fait au bas de Téchelle. La hiérarchie continue à descendre. L'esclave commande à d'autres esclaves comme lui ^ , mais parfois aussi à des hommes libres ^ ; et les commandements qu'il exerce semblent souvent le propre d'hommes libres qui s'élèveront plus haut, tandis que des hommes libres, incapables de porter la palette de scribes et d'aspirer aux honneurs, se confondront dans les rangs des travailleurs. En sorte qu'on ne sait vraiment où s'arrêter pour marquer l'étiage de la liberté.
Hors le roi, au-dessous de lui, tous les hommes sont des sujets, des serviteurs, des esclaves. Les fonctionnaires sont les premiers à transmettre et à exécuter ses ordres ; ils lui doivent toute leur vie ; ils ne lui opposent aucun droit, et n'ont que ceux qu'ils tiennent de lui ou qu'il veut bien leur reconnaître : aussi forment-ils une classe ouverte. Les autres hommes, vaquant aux métiers manuids, servent plus humblement le roi, dont la personne incarne l'État. Prisonniers échappés au massacre et au sacrifice, comme indigènes nés depuis des générations sur le sol de l'Egypte, tous dépendent du roi. Attachés à une terre, à une administration, à un
* Khoufou et les magiciens : Fap. Westcar (Contes, p. 84).
2 Ammien-Marcelin, ch. XXII, iii fine (ap. Chabas, B. Eg., XII, 308). "^ Cf. supra, chap. xiii, p. b24, 529-530 et 534-535.
* CL supra, p. 534, u. 6; p. 535, n. 1. Rappelons l'exemple de Joseph, acheté à l'étranger et devenu ministre, comme les Mameluks modernes (Genèse, xxxvii et xli).
temple, à la maison d'un particulier, ils ont toujours un maître, et si ce maître n'est le roi, c'est un serviteur du roi, qui leur commande au nom du roi et tient du roi ses droits sur eux. Privés de maîtres, ce seraient des vagabonds, menant une existence précaire : si par hasard ils n'en ont pas, ils se hâtent de s'en donner un. Leur travail ne leur appartiendra donc pas : d'avance il est donné, loué ou vendu. Non sans compensation : la vie leur est assurée par l'employeur et protecteur, le maître, le représentant du roi. Mais le maître suprême est le roi qui donne la vie à tous et a droit à tout le travail.
A chacun le roi assigne un poste. Colon dans une métairie, ouvrier dans un atelier, manœuvre dans un chantier, rameur sur une barque, le travailleur est attaché à une maison. Ce lien est constaté sur un registre public. Mais cette attribution n'est pas absolue ni irrévocable. Quand il concède un homme ou un champ à un particulier ou à un temple pour récompenser un bon serviteur ou se concilier un dieu, le roi, sans avoir besoin de l'exprimer, se réserve une sorte de domaine éminent. Il abandonne, jusqu'à nouvel ordre, des services dont il n*a que faire en ce moment; mais il n'abandonne pas tout droit à ces services ; il les requerra au moment opportun. Le pharaon créancier de tous, n'est débiteur de personne. Au Heu que l'état moderne emprunte de toutes mains, à charge de rentes, le pharaon place partout les richesses qui lui appartiennent, à charge d'impôts et de services, et sans clause de non-remboursement.
Tant que le roi ne voit point d'intérêt à un changement quelconque, les choses restent en l'état. Fonctionnaires et serfs demeurent à leurs places respectives. De tils en fds, de descendants en descendants, à perpétuité et àjamais, ils se succèdent. Des familles de paysans retournent la glèbe; des générations d'ouvriers emmagasinent les blés dans les greniers royaux ; le scribe instruit son héritier des secrets de son art ; l'architecte engendre un architecte; le fils du fermier, du bourgmestre, du gouverneur ou du premier prophète, administrent après stages convenables la ferme, la ville, le nome ou le temple; les mêmes cantons nourrissent les mêmes