‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 2)Chapitre 80 sur 184 · IMITATION HIÉRARCHIQUE · texte numérisé non relu

IMITATION HIÉRARCHIQUE

neurs et autres grands fonctionnaires s'appliquent à exécuter les volontés du roi : leur intérêt et leur désir de complaire s'unissent pour les pousser à entrer dans les intentions du roi et agir selon ses goûts ' .

Non contents de modeler leur administration sur l'exemple royal, les grands prétendent s'offrir eux-mêmes en modèles à leurs émules et à leurs inférieurs : « Les grands de la terre me » rendent hommage en m'imitant », dit un ministre-. Un grandprêtre d'Amon invite à suivre ses exemples quiconque envie son bonheur ^ Un financier se pose en parangon de vertu : « Agissez, » dit-il, d'après ce que vous voyez de la belle conduite d'un » homme qui s'est plu dans la justice » *. A la guerre, les officiers ont l'œil sur les prouesses du roi, et, à leur tour, montrent comment on les imite aux soldats qu'ils dirigent ^ Tous savent qu'un grand doit guider ses subordonnés dans le droit chemin, se montrer un bon conducteur de peuples, « un pilote des cœurs, » pour les former d'après son modèle » **.

Les petits fonctionnaires copient les grands. Ceux-ci, d'ailleurs les surveillent, les contiennent, leur imposent les vertus auxquelles eux-mêmes seraient tentés de se soustraire pour leur propre compte. Tel gouverneur concussionnaire se montrerait impitoyable pour l'intendant qui essayerait de tirer à lui une part des profits exagérés du maître. Les simples serviteurs imitent les intendants et les chefs de corvée à qui ils ont à faire; ils prennent leurs sentiments et se conduisent aussi semblablement que possible^. La crainte, l'admiration du maître, le zèle à son service,

< Voir ch. VIII ; ch. x, p. 421-431.

* Zodkhonsouaoufànkh à Louqsor, xxi« d. : (Daressy, /?. Tr., XVI, 58).

2 Statue de Boknikhonsou, xvm» d. « Enfant ou homme marié, qui prospères dans la » la vie !., si ton bonheur en ce jour plus qu'hier illumine la terre, qu'il se place derrière » moi, qui suis heureux! » (Devéria, B. Eg., IV, 281).

* Statue de Touïou (Louvre A 116 : Pierret, Rec, I, 33).

5 « Les cavaliers, pris parmi les héros agiles de premier choix, étaient guidés par » toute espèce de bons officiers... Je restais devant eux, ils voyaient comment mes mains » saisissent; moi... j'ai agi comme un athlète. » Médinet-Habou, an 8 de Ramsès III, 1. 20-22 (Ch.\bas, Et.,^. 250-2.51).

G Statue de Pétamon : Louvre, A 92, in fine (Pierret, Rec, I, 28).

7 Voir ch. XIII (p. 535-552), sur la hiérarchie et l'esprit qu'elle développe.

riiistinct du mimétisme forment les inférieurs à l'image des supérieurs. Leur tombe sera moins luxueuse; mais ils y voudront, après les rites traditionnels, des éloges analogues ; et, à défaut d'inscriptions pompeuses, ils espèrent du moins que leurs compagnons de labeurs leur rendront des témoignages oraux aussi favorables.

L'imitation est le grand ressort social. En somme, elle procède de la recherche naturelle du moindre effort. Le spectacle du succès justifie l'acte en le représentant comme apte à atteindre le but sans échecs et sans heurts, donc comme utile et bon. L'exemple du puissant et du maître donne confiance et sécurité. Le maître répète à son disciple : « Un long sentier est devant » toi; mais on y entre par une haie dangereuse : ne le sais-tu » pas? » Le disciple réplique : « Entres-y devant moi et je te » suivrai volontiers; si tu ne t'y jettes pas, je n'y vais point ! » ^ Ce dialogue procède d'une psychologie exacte et éternelle.

Garantie du bonheur dans l'individu, l'imitation donne à la marche du corps social l'unité et l'aisance. Pour la grande masse humaine, à défaut de raisonnements et de preuves suffisantes, se ranger en vue de la conduite aux principes les plus répandus et les mieux accrédités, c'est sagesse pratique et logique instinctive*. L'Egypte possède cet esprit de suite et cette unité, au point qu'anciens et modernes s'y sont trompés et l'ont crue le pays de l'absolue immobilité.

L'Egyptien, en effet, est formé à l'imitation dès sa naissance. Ses parents, pour l'élever, imitent les leurs ^ On lui prêche la docilité sur tous les tons*. Le vieillard laisse à sa postérité comme un testament, une invite à copier sa vie et répéter le bien qu'il a fait^ : « Vous qui viendrez dans l'avenir, rendez témoi-

^ Pap. Anastasi I, pi. xir, 1. 6, à xiii, 1 : Chabas, Voyage, ikl; Maspero, G. Ep., 111).

2 Cf. Tarde, La logique sociale, 1894; Les titans formations du pouvoir, 1899.

3 « Élève-le, comme ta mère a fait pour toi ! » (Ani, Maximes : Pap. de Boulaq IV, ^ 40). * Voir ch. X, p. 4i24-4iJ7: ch. xin, p. 550-552; et Introduction, ch. iv. Le moraliste

égyptien.

5 Ourkhouou, v« d. (L. l)., II, 43; Maspero, B. Eg., II, 469).

GÉNÉRALITÉ DE l'iMITATION 633

» gnago à rancôtre : c'est le bien ; puissions-nous agir de môme en » ce monde ». Le moraliste codifie cette exhortation et l'adresse à tous : « Cherche à imiter ton père et tes ancêtres; car, vois, » leurs sages paroles restent dans leurs écrits » K Tout le monde met en pratique de tels conseils. De la famille l'habitude de l'imitation s'étend à toute la vie de la cité. Dans le culte des morts et le culte des dieux, on tient à opérer « selon les rites des ancêtres » et toutes leurs règles consacrées par les années » ^ Répare-t-on un temple, on « fait la construction d'après les ancêtres » ^ On place le fils sur le siège du père; on lui passe les biens, les fonctions, le métier paternel; car qui saurait mieux que le fils rendre au roi et aux humains les services qu'il a toujours vu rendre par son père? L'observateur étranger, voyageant en Egypte, note cet esprit de tradition : « Ils suivent les coutumes de leurs pères », écrit Hérodote, « et n'en adoptent pas de nouvelles » ^.

On imite père et ancêtres ; on imite tout dépositaire de quelque autorité et, par suite, le souverain lui-même. La piété et le loyalisme conspirent avec la servilité et l'instinct pour imposer à tous l'imitation directe ou indirecte du roi. Les petits imitent les grands qui imitent le roi, et de même de générations en générations : ainsi « ne sera pas perdue la connaissance du dieu » ^. Quand le subalterne ou l'homme du peuple copie son maître immédiat, c'est une image du roi, plus ou moins dégradée par la réflexion de miroirs successifs, qu'il prend pour modèle. Si l'individu prétend s'affranchir de l'imitation servile des humains et s'appHque à devenir juste, véridique, bon, compatissant, à l'instar de la divinité, c'est encore Limage de la royauté qui apparaît dans ces rêves de perfection, mais idéalisée cette fois et dégagée de toutes les tares de la vie réelle qui lui servent seulement d'ombres et de repoussoir. Lors donc que se rendre semblable au souverain maître, à Dieu, deviendra l'ambition des néoplatoniciens, ils de-

1 Pap. 1119 de Saint-Pétersbourg (Golknischeff, yE. Z., 1876, 107).

2 Toinb. d'Ainonemhabi (Virey M. M. C, Y, 264).

3 Stèle d« Psamitik-sonbl, gouverneur de Sais, xxvi» d. (Maspebo, yE. Z ., 1884, 80).

Page 1