ÉTAPES DE LA MORALE
la XI® dynastie s'ouvre un trou pour l'histoire'. Les pierres ne veulent point parler; peu ou point de souvenirs et de monuments subsistent; aucun temple, aucune pyramide. 11 semble qu'on ait cessé de bâtir comme dans une période de troubles ou de misères. Le siège du gouvernement se déplace ; des dynasties nouvelles se combattent et se succèdent. Puis tout à coup, au lendemain de ces temps obscurs, des guerres civiles et de l'anarchie, la prospérité renaît, ce qu'explique un gouvernement fort; un art nouveau se dégage, épuré et affiné, ce qui s'explique moins sans préparation; enfin la civihsation se renouvelle, principes de gouvernement, religion, morale se modifient, s'élèvent, comme au terme d'une heureuse période de calme et de spéculations.
Alors donc, une royauté forte et active ne se propose plus seulement de dominer, mais de sauvegarder la justice et de faire sentir ses bienfaits dans toute l'étendue de son empire. La religion devenant moins sombre, la divinité revêt des aspects moins terribles ; elle donne l'exemple de la bonté, mais aussi exige davantage au point de vue moral. La guerre est toujours sauvage, avec razzias, saccagements et massacres; cependant le sacrifice humain disparaît ; déjà on commence à protéger même l'étranger qui vient travailler ou commercer-. On envisage le roi comme le protecteur, le vivificateur et le nourricier de ses sujets ^ Comme le roi, les grands, dans leur sphère d'action, s'efforceront d'affermir la paix sociale et la sécurité de tous, de répandre l'abondance, de rendre la vie plus facile et plus heureuse*. Leurs stèles et les parois de leurs tombeaux se couvrent de biographies amples et détaillées. Les déclarations de la pureté du défunt ne se bornent plus à la momification et à l'exécution fidèle des rites,
* Le vide n'est cependant pas absolu^ et il ne faut pas l'exagérer ni désespérer de le voir se remplir. Des monuments non datés peuvent être attribués à ces dynasties muettes (Cf. A. B.a.[llet, R. Tr., 1892, Xll, 48-53; B. Eg., XV. 97-107). D'autres ont été attribués à tort à des âges postérieurs : certains tombeaux des princes de Siout datent de la x« dyn. (Maspero, Rev. Crit., 1889, II, 410-421; H. Or., II, 4oo sqq.); une partie des Ântoufetdes Montouhotpou en sont aussi contemporains. Enfin on a retrouvé à Saqqarah une nécropole du temps de Marourikarà de la ix° dynastie.
2 Cf. supra, p. 198, le décret de Sénouserit III.
3 Voir aux || correspondants des chap. m, rv, v, vi.
* Voir particulièrement les extraits du moyen empire au chap. xii.
mais s'étendent à sa conduite nmorale ; il raconte tout ce qu'il fait de bien à ses subordonnés et le résume, ainsi que le mal qu'il a évité, dans des formules concises qui vont former, dans un cadre déjà ancien, les éléments moraux des confessions négative et positive du Livre des Morts.
Sous les Hycsos, la civilisation subit une éclipse. Mais elle reprend son cours avec le nouvel empire thébain. Après le réveil nationaliste qui chasse les Hycsos, après la fièvre de conquête qui jette en Asie les Egyptiens, on peut constater de nouveaux progrès réalisés. Si la guerre a emprunté à la féroce Assyrie l'usage des mutilations de cadavres \ en revanche le droit des gens est né ; les peuples entrent en relations régulières de trafic et d'amitié ; des traités internationaux se concluent ; on entrevoit une ère de paix universelle et de fraternité de tous les hommes -. Le Livre des Morts s'est codifié ; le chapitre cxxv a englobé les deux confessions et rattache formellement la justification future à la probité et à la charité. Le fonctionnarisme se substitue à la féodalité ; mais les devoirs des grands de toute origine restent les mêmes : plus étroitement soumis au roi qui réprime sévèrement les exactions et les malversations, ils ne cessent pas d'assurer l'administration exacte de la justice et d'envisager le bien des populations.
La décadence nationale arrive. La perle de l'empire asiatique, les convulsions de la royauté, les attaques des Peuples de la mer, puis les invasions des Assyriens, des Ethopiens et des Perses, les querelles entre les dynasties du Delta, font évanouir la prospérité matérielle. Déjà sous les derniers Ramessides, dans les procès pour pillage de la nécropole et les carnets de surveillants apparaît la misère du peuple qui crie famine ^ Souvent la misère mène à l'égoïsme ; mais la vue de la misère engendre aussi la pitié et les efforts réparateurs. De la période saïte datent plusieurs réformes législatives. Les contrats offrent plus de souplesse, avec plus de
' Cf. supra, p. 160-164.
2 Cf. supra, ch. v, |§ 2, 4 et b.
î Cf. supra, ch. vu, p. 288, n. 3, et ch. xiv, p. 618-619.
PRÉLUDE AU CURISTIAMSME 639
garanties et de sécurité. On cherche avec un succès relatif, à donner à la situation de la femme plus de dignité et de liberté. La morale individuelle s'efforce de panser les plaies sociales. Le Livre des Morts se répand de plus en plus ; les simples particuliers usent couramment du chapitre cxxv, dont les formules assouplies conviennent à toutes les conditions. La charité et ses œuvres sont connues, louées, pratiquées, vulgarisées en Egypte', bien avant l'éclosion du christianisme.
Quand je dis que la charité et ses œuvres précèdent en Egypte Téclosion du christianisme, entendons-nous bien. 11 ne s'agit pas plus d'opposer sur ce point la morale égyptienne et la morale chrétienne que de les confondre, mais seulement de les distinguer.
La bienfaisance égyptienne n'est pas de tout point la charité chrétienne. Je me suis efforcé de démêler ses origines gouvernementales et administratives ; mais pour Tinstant je n'en veux pas faire état : l'occasion qui provoque la manifestation du sentiment n'en détermine point la nature. La bienfaisance égyptienne, comme la charité chrétienne, assiste les faibles, secourt les pauvres, nourrit laffamé et abreuve l'assoitfé ; elle revêt le nu et guide l'égaré; elle soutient la veuve, l'orphelin, l'infirme, le vieillard ; elle ensevelit les morts.
Mais cette bienfaisance n'implique pas estime et amour pour les obligés : elle ne les exclut pas non plus et les comprend même souvent; mais enfin elle ne les implique pas forcément. Si on oblige autrui, ce n'est pas tant pour lui que pour soi : l'intérêt personnel, sur terre et dans l'autre vie, reste au fond le mobile unique. Le soleil éclaire, réchauffe, vivifie les humains sans les aimer; le pharaon vivifie ses sujets tout en les méprisant comme poussière sous ses sandales ; le grand maintient les distances entre les petits et lui. Mais le royaume plus prospère enrichira le roi ; le nome, le canton, la tenure, peuplés de travailleurs satisfaits,
* Cf. supra, ch. xii.
assureront au baron, au gouverneur, au fonctionnaire, au propriétaire, l'abondance et la tranquillité d"esprit. L'administrateur se sait solidaire de ses administrés, et, en les rendant heureux, il calcule la prime par laquelle il assure son propre bonheur terrestre. Du même coup il assure son bonheur posthume ; car Osiris, roi suprême et juste juge, n'admettra dans son paradis que l'homme juste et charitable. L'Égyptien bienfaisant n'aime pas, à proprement parler, les malheureux auxquels il fait du bien, ou du moins, s'il les aime, c'est pour soi et non autant que soi. Il ignore l'abnégation et le dévouement qui s'oublie et se sacrifie'. 11 sait que le Dieu suprême est, par la création, le père des pères ; mais il ne s'avise pas qu'un Dieu soit, par l'amour, père de tous les hommes ; il ne regarde pas l'humanité comme une famille, rhomme étranger à son sang comme un frère, sinon exceptionnellement et par métaphore. Jamais il ne conçoit lïdée de l'éminente dignité des pauvres, ne voit en eux l'image de la divinité ou les membres souffrants d'un dieu incarné.
La bienfaisance égyptienne n'est donc point dans le cœur purement une forme de l'amour du prochain et de l'amour de Dieu connue la charité chrétienne. Néanmoins elle ressemble à celle-ci, mais extérieurement dans ses manifestations, expression des sentiments et actes qu'elle inspire. Si elle n'adore pas chaque jour un Père commun de tous les hommes, elle a su pourtant trouver une formule touchante et énergique d'une quasi-fraternité des hommes le jour où elle professa « parler au prochain » me plaisant à ses projets comme s'il était sorti du sein avec » moi le même jour » -. Si elle ne combat point l'égoïsme dans sa racine même, elle lui fait du moins produire en abondance des fruits tout nouveaux ; elle se penche doucement vers les petits et les humbles; elle compatit à leur souffrance ; elle invite la force, la puissance, la richesse à les soulager; elle les considère non comme les victimes nécessaires de la lutte pour l'existence, mais comme des convives quil faut aider à s'asseoir au banquet de la vie.
^ Mémo à la guerre (cl', supi^a, p. 167-108),
2 Stèle des architectes SouU et Uor, xvm« d. {II. Tr., I, 72).
TERME DE l'ÉVOLUTION ÉGYPTIENNE 641
Ainsi la morale égyptienne occupe-t-elle une place à part dans l'antiquité. Elle a tiré d'elle-même un principe de vie qui l'a portée d'un essor continu jusqu'à un niveau supérieur au monde qui l'entourait. Elle ne cultive ni une conception régressive, ni la contrefaçon d'un idéal plus éminent; mais au contraire elle constitue pour l'humanité un progrès sur le passé, en même temps qu'une préparation aux nouvelles leçons de l'avenir.
Est-ce à dire que le christianisme fût tout entier en germe dans la religion et la civilisation égyptiennes? Non. Pas plus que le dogme chrétien n'est issu directement de l'Alexandrinisme, la morale chrétienne ne s'est point dégagée de la morale égyptienne par la seule évolution d'un principe interne. Et, dans sa théorie, elle contient, comme nous venons de le voir rapidement, des éléments étrangers. Et, en fait, elle dérive d'une autre source historique.
Mais il y aurait égale erreur à nier toute communauté. Le christianisme ne se donne pas pour une religion née de toutes pièces à une date précise et relativement récente pour sauver quelques hommes, mais pour la rehgion, la vraie, Tunique, voulue pa.r le Créateur du inonde, développée sans doute par des révélations successives, destinée cependant à sauver tous les hommes, dès l'origine de l'humanité, à la seule condition qu'ils correspondent aux lumières et aux grâces individuelles. Le chrétien est donc tout disposé à rencontrer des points communs entre sa doctrine et celles de certaines reUgions et certaines morales préchrétiennes, et à en exphquer l'existence par l'action du Dieu créateur et révélateur (sous quelque mode d'ailleurs qu'il conçoive cette action). Avec le critique non chrétien, il reconnaîtra que le précepte de justice « rendre à chacun selon son » droit » et le précepte de bonté « subvenir aux besoins des » faibles » forment le fond et les deux pôles de la morale égyptienne. C'est du christianisme, comme le parler de M. Jourdain est de la prose : christianisme avant la lettre, qui s'ignore mais
qu'on ne doit pas méconnaître, christianisme latent et incomplet
mais réel.
Telle fut, dans ses grandes lignes, l'évolution des idées morales dans la civilisation égyptienne et leur propagation des hautes sphères jusqu'aux miheux populaires. Or, admettons même, faute de vérification possible, qu'au cours de l'histoire morale et sociale de l'Egypte, la somme des intentions vertueuses et des actes vertueux ait été constante, ou, tout au moins, constamment balancée par celle des actes contraires : il n'en resterait pas moins que les intentions se sont éclairées progressivement, que des actes ont été loués et recommandés qui ne Tétaient pas auparavant. La conception des devoirs et de la vertu s'est donc modifiée. Un idéal moral s'est formé, amplifié, précisé. A-t-il pu naître et se développer sans jamais passer dans la pratique, sans qu'une expérience constante, quoique si l'on veut intermittente, le fit connaître, préférer à son contraire, regretter s'il s" éclipse, louer s'il se réalise à nouveau, ne fût-ce qu'en partie? On le croira difficilement. En tout cas, cette notion plus explicite de ridéal, indépendamment même des actes, constituerait à elle seule un progrès moral imputable à l'actif de l'Egypte.
Une condition toutefois s'impose pour que cette évolution mérite le nom de progrès, à savoir qu'elle se soit produite dans un sens que nous jugions préférable. Or, aujourd'hui encore, la justice, la bonté, l'humanité nous semblent les qualités morales par excellence. Notre civihsation et nos idées morales ont donc marché dans le même sens que les idées égyptiennes, et, par conséquent, nous ne pouvons nous empêcher d'en qualifier le mouvement de bon et de progressif.
11 y a plus. Si ce mouvement avait le môme sens et la même tenue que celui qui aboutit à nos propres idées, il y aurait lieu de nous demander si nous ne sommes en rien redevables à celui-là. Or, le monde égyptien n'a pas été sans contact avec les