‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 2)Chapitre 84 sur 184 · CRITIQUE MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

CRITIQUE MÉTAPHYSIQUE

peuples dont naquit notre civilisation chrétienne d'Occident, ni par suite sans influence sur eux. Loin de là! Les guerres de la xviii^ et de la xix^ dynasties mirent en rapports intimes l'Egypte et l'Asie antérieure; les marins de Phénicie colportèrent dans toute la Méditerranée des pacotilles et des idées égyptiennes; la loi du peuple hébreu lui enjoignait de traiter les Egyptiens en hôtes et en frères; bien avant qu'ait commencé pour elles ce que nous appelons les temps historiques, les populations grecques et italiques, par la piraterie ou le négoce, connaissaient l'Egypte comme une terre d'élection; les relations commerciales et politiques se multiplièrent par la suite ; les sages grecs s'instruisirent à l'école de l'Egypte ; sous les Ptolémées enfin, Alexandrie devint l'entrepôt des denrées et des idées du monde et Tisisme essaima, dans tout l'empire romaine Les idées vont encore plus loin et plus vite que les armées, les vaisseaux et les voyageurs ; et si elles se déforment souvent en route, jamais elles ne reviennent en arrière. Le courant des idées de l'Egypte ne s'est point perdu dans les sables ou les mers qui la bornent : si notre civilisation n'en dérive pas directement, il est venu cependant jusqu'à nous, invisible, après s'être mêlé à d'autres sources qui suivaient la même pente.

I 3. — Critique métaphysique de l'idéal égyptien.

L'idéal de la morale égyptienne a fourni une belle carrière. Nous avons tâché de le rejoindre à son point de départ, de le suivre en marquant des repères, d'atteindre avec lui le terme où il se perd, non qu'il cesse d'opérer dans le monde, mais parce qu'il cesse d'être distinct. Nous cherchions à déterminer comment il s'était développé, par quel mécanisme et dans quel sens.

Pouvons-nous pousser plus loin l'analyse et découvrir les raisons de ce développement? Saurons-nous pourquoi il est résulté

1 Cf. Lafaye, Culte des divinités d'Alexandrie hors de l'Egypte, 1883 ; Fr. Cumont, Les religions orientales dans le paganisme romain, 1906 (2« éd., 1909).

des causes indiquées, pourquoi il est sorti des origines présumées, pourquoi il s'est produit dans le sens constaté? Si nous tentons de répondre à ces questions, il nous faut quitter le terrain historique et nous lancer dans la critique des hypothèses métaphysiques sur les origines de la morale égyptienne et de toute morale.

L'idéal de la morale égyptienne s'explique-t-il par l'habitude et l'hérédité? S'est-il formé par la répétition arbitraire de certains actes et de certaines pensées tout d'abord fortuits? Tout idéal ne s"exphquerait-il pas ainsi? Essayons de cette hypothèse.

Imaginons un temps bien reculé où l'on n'estimait que la force, où Ton n'avait d'égards comme motifs des actes qu'à l'intérêt personnel immédiat. Alors un souverain, un seigneur donne du pain à un affamé, pour employer l'expression égyptienne et choisir un acte de bonté des plus simples. Sans doute ce n'était pas la première fois : toujours jusque-là, il avait nourri sa famille, ses serviteurs, ses compagnons ; mais sans réflexion, par instinct aveugle, par une sorte d'automatisme nécessité. Cette fois l'obligé n'est pas une personne qu'il regarde comme une partie de luimême, comme son bien, comme quelqu'un qui le serve ou qui le doive payer de retour, c'est un enfant, une veuve, un vieillard ; il n'a aucun service à en attendre ; l'acte est gracieux et désintéressé, il le remarque et il s'en vante. Sur ce intervient soit un railleur qui s'en moque et, piquant l' amour-propre, incite à la contradiction, soit un flatteur qui tire prétexte du fait pour un compliment peu convaincu, sans soupçonner la future portée sociale de son invention naïvement géniale. L'éloge plaît par sa nouveauté; on y applaudit; on le répète; on l'inscrit sur une tombe; il se multiplie sur les épitaphes ; tout le monde veut se le voir décerner, môme à faux ; voire môme, on s'efforcera de le mériter pour s'en parer plus sûrement : on ne saurait plus s'en passer. Cet acte de libéralité est devenu d'ordre moral le jour où s'y est jointe une intention consciente; il est devenu moralement bon parce que l'on a loué cette intention, et que l'on a continué à la regarder comme louable et préférable à l'égoïsme. Mais il se

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pouvait, en hypothèse absolue, que jamais l'acte initial ne se produisît, que jamais la misère du pauvre n'éveillât la pitié du riche, que jamais celui-ci ne nourrît lafTamé. La qualification de l'acte comme bon n'était pas moins arbitraire et fortuite. Plus tard, on aura pris l'habitude d'admirer et d'aimer la bonté. Aujourd hui elle s'impose à nos esprits comme une obligation ; en la nommant « l'humanité », nous la désignons comme la vertu par excellence, sans laquelle l'homme déchoit au niveau de la brute. Mais, alors, on eût pu réprouver l'acte du premier bienfaiteur comme bizarrerie, faiblesse ou duperie. Sans doute, les obligés, qui profitaient de cet acte désintéressé chez son auteur, penchaient par intérêt personnel à y faire bon accueil ; mais le point de vue du donateur et de ses pareils pouvait différer tout à fait du leur. L'habitude, seconde nature, de la race comme de l'individu, nous fait regarder la bonté comme un idéal naturel ; mais la nature pure, d'avant cette habitude héréditaire, n'y était-elle pas indifférente ou môme hostile?

Voilà une première thèse. Elle n'échappera pas à toutes objections.

En Egypte même, au déclin de la monarchie, il se rencontrait des sceptiques qui doutaient de la loi de bonté et d'amour. L'habitude tant de fois séculaire de leur race ne les avait pas convaincus de l'illégitimité de la violence. Leur porte-parole fut l'auteur des Entretiens de la chatte et du chacal, dans deux apologues significatifs. Isis gourmandait un jour le vautour qui dévorait les petits oiseaux de la montagne. Le vautour s'excuse : il s'était fait toutes les réflexions que lui représente Isis: il avait résolu de s'abstenir de meurtres; il demeura chez lui à jeun un jour et une nuit; mais son gosier se desséchait. 11 n'achève pas; mais Isis devine ce qui est arrivé et se prend à rire. Le vautour alors développe longuement le tableau de la lutte pour la vie dans le monde et de l'entr'égorgement de tous les êtres. Ainsi l'habitude du bien ne peut-elle naître spontanément dans le monde. Elle serait loin de susciter confiance et bon accueil, dé-

montre Tautre apologue. Des chacals discutent sur la maxime « rendre le bien pour le mal ». Survient un lion qui maintes fois les a décimés : fuite générale. « Pourquoi fuir? dit le lion ; je veux » vivre en paix avec vous. » Mais un chacal : « Monseigneur, » nous avons vu tes victimes. Notre peau est sur notre dos : nous » y tenons. Sur tes pas la mort arrive. Quand j'entends rugir, je )■> me sauve. » Et le lion s'en alla penaud *.

L'hypothèse de Thabitude, même renforcée par l'hérédité, pèche à la base même. Il est vrai que le premier bienfait engendrait chez le bienfaiteur un commencement d'habitude et une propension à renouveler son acte, chez les obligés un embryon de reconnaissance que la répétition renforcerait et qui encouragerait encore le bienfaiteur dans la voie où il entrait. Mais, en revanche, ces habitudes à leurs débuts se heurtaient tout d'abord, par hypothèse même, à des habitudes contraires qui, étant déjà invétérées, devaient être plus fortes, si nul autre ressort n'entrait en jeu : l'égoïsme préexistant eût dû étouffer la bonté naissante, si celle-ci ne renfermait en soi un principe de vie et de progrès.

Il a été de mode d'exphquer bien des choses et en particuher les origines de la morale par un tabou primitif, une prohibition sans motif allégué ni sanction : « tu ne tueras point », « tu ne » voleras point ». On peut se servir de cette théorie pour classer et reUer certaines données de l'histoire de la morale. Mais en vertu de sa définition même, ce n'est pas une explication. Ou bien la prohibition est purement arbitraire, c'est une sorte de superstition sans fondement; mais alors loin de s'imposer par l'habitude, elle devait être étouffée par elle, aussi bien qu'une maxime positive de bienfaisance. Ou bien elle repose sur l'observation de faits naturels ; alors, elle a beau ne pas énoncer ses motifs, elle est une conclusion, juste ou erronée, de cause à effet

1 Les Entretiens philosophiques de la Chatte éthiopienne et du petit Chacal kouft : Pap. démot. 11° 384 de Leydc (Leemans, II» p., pi. 220 et sqq.; Revillout, R. Eg., II, p. 83-89, pi. 9-28).

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