HYPOTHÈSE DE LA FORCE DES CHOSES
entre phénomènes subséquents ; elle résume une conception ou une hypothèse sur l'ordre naturel des choses. Examinons cette nouvelle hypothèse : la nature.
Pourquoi l'idéal de la bonté désintéressée, de la bienfaisance envers les petits et les faibles, a-t-il triomphé en Egypte et dans le monde, malgré la vigueur que Tidéal de la force souveraine, égoïste et sans pitié, pouvait tenir et d'une pratique plus ancienne et d'une tradition qui, elle aussi, devait gagner de la résistance en vieillissant? Pourquoi, tout en prenant parfois brutalement leur revanche, les lions ont-ils laissé se propager la doctrine qui les flétrit au profit des chacals et même des agneaux ?
Ne serait-ce point que cet idéal n'était ni fortuit, ni arbitraire, même àlorigine, mais qu'il reposait sur l'ordre de la nature et la force des choses?
Mais qu'est-ce que la nature et l'ordre de la nature en matière morale ? Peut-on assimiler les lois de la morale aux lois du monde physique et aux lois purement intellectuelles? Peut-on y reconnaître, comme dans les autres, quelque chose d'inéluctable? Peuton discerner à ces lois inéluctables un fondement extérieur à notre intelligence et à notre sensibihté ? Enfin, quels arguments l'Egypte fournit-elle bien pour ou contre cette thèse ?
Nous ne saurions nous défendre d'admettre que 2 et 2 font 4, que les angles d'un triangle valent deux droits, qu'un hquide reprend le même niveau dans des vases communicants, que l'oxygène et l'hydrogène se combinent en eau. Non seulement notre structure mentale, déterminée par toute Thérédité humaine, nous obHge aujourd'hui à affirmer ces vérités élémentaires, dès que la question nous est nettement posée, et a fortiori les principes mêmes de la raison, comme elle obligeait déjà l'enfant interrogé par Socrate à donner les réponses les plus scientifiques. Mais encore nous ne saurions admettre que notre structure mentale nous contraigne ainsi, que l'hérédité l'ait fixée, que de premières
expériences et de premiers jugements Talent ébauchée, sans que cette structure mentale s'ajustât en rien à la structure môme des choses. Ou bien alors il faudrait nier l'existence du monde, ou du moins en douter absolument. — De môme que toute raison instruite, en face de ces A^érités, toute conscience éveillée, en face des lois fondamentales de la morale, ne se sent-elle pas contrainte de donner son assentiment? de préférer en général le bien au mal (quelque divergence d'ailleurs qu'il se produise dans les jugements sur la classification des actes) d'approuver certains ? sentiments (bonté, douceur, énergie), d'en condamner d'autres contraires (égoïsme, colère, paresse) et d"étendre ce double jugement aux actes qu'inspirent les uns et les autres? — Si cet assentiment forcé est d'autant plus remarquable que souvent il contredit la conduite, les désirs, les intérêts apparents de celui qui le donne, n'est-ce pas qu'il trouve son principe en dehors de la conscience qui en est le théâtre, en dehors môme de l'âme humaine, de Tàme primitive aussi bien que de l'âme éduquée par les siècles? n'est-ce pas que notre structure morale correspond aussi à la structure des choses? ou que les lois morales sont, comme toutes lois, selon la définition de Montesquieu « l'expres- » sion des rapports naturels des choses » ? Ou bien Thomme est-il dupe d'une illusion fondamentale?
Nous avons reconnu aux Égyptiens l'honneur d'avoir les premiers parmi les peuples formulé ou promulgué la loi morale de la bienfaisance. Quelle part la nature et la force des choses ont-elles eue dans cette découverte? Comment y prédisposaient-elles les Égyptiens ? Sont-elles bien le fond môme de cette loi ?
La nature physique est-elle étrangère à cette loi? ou bien la bienfaisance serait-elle comme le sol même de l'Egypte un présent du Nil ? Peut-être ne jugera-t-on pas trop paradoxal de le soutenir.
Ce n'est ni leur bon plaisir, ni des spéculations abstraites qui ont dicté aux sages égyptiens leurs principes de morale, mais l'observation du milieu social où ils vivaient ; et l'on ne peut nier l'action directe du miheu physique, du sol et du climat sur la
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constitution de la société égyptienne. Le terrain limoneux de la yallée invitait ses habitant?, à Fagriculture et les rendait sédentaires ^ La configuration du pays et le régime du fleuve imposaient certains groupements ; le village s'établissait sur un tertre pour mettre gens et biens à l'abri de l'inondation ; la distance facile à franchir à pied ou en barque dans les deux sens, sans laisser abandonné le logis pendant la nuit, échelonnait le long du fleuve les villes, centres de marché, de défense contre les pillards du désert, puis de culte et d'administration civile. La périodicité des inondations donnait l'idée de la règle immuable et inéluctable et contribuait à établir dans la société un ordre régulier : pour construire des digues, creuser des canaux, distribuer l'eau d'étage en étage, sans surabondance ni pénurie, il ne suffit pas du travail individuel, il faut l'association des etïorts et dans celle-ci la direction. Les groupements, ainsi formés par des causes naturelles, ne subsisteraient pas dans l'anarchie ; le chef hiérarchique étant un organe nécessaire à la vie sociale, le besoin le crée : la nature subordonne les enfants au père, puis les familles au chef du bourg, les bourgs au chef du nome, et les pouvoirs féodaux au pharaon unique, quand le pouvoir central est assez fort pour étendre partout son autorité avec ses services. La solidarité des paysans dun bourg, des bourgs dun nome entre eux, des nomes avec tout le pays, et celle des inférieurs avec leurs supérieurs et réciproquement, l'obéissance de chacun à un chef et la subordination du chef irresponsable aux intérêts de ses subordonnés : A'oilà les exigences, les leçons morales de la nature nilotique. Les titres qu'étalent les subalternes ne sont pas des parures fantaisistes : ils assignent à chacun sa place dans linnombrable armée des fonctionnaires qui se partagent le travail des champs. Des travaux plus importants exigent un pouvoir d'un ressort plus large : le chef de bourg dirige une corvée ; des chefs de plus en plus élevés combineront les corvées, les étendront au pays tout entier et en tireront le maximum d'effet utile. Ainsi les besoins
1 Maspero, h. Or.. I, C7-70. Cl'. P. S. GmAKo, L'agriculture etc.. Description de l'Eg., t. xvn ; Ghèlu, le Nil, le Soudan, l'Egypte, 1891.
de la terre nourricière enchaînent toute la hiérarchie, depuis le gardeur d'oies, depuis le chef de ferme, en passant par tous les collecteurs, gardiens de greniers et surveillants, que crée, faute de numéraire, la nécessité de prélever les impôts en produits agricoles, jusqu'aux nomarques, au directeur de tous les pays du midi et du nord, au pharaon, gardien suprême de la justice et suprême dispensateur de la vie, clef de voûte de l'édifice moral comme de l'édifice social, vraiment fils du Soleil et créature du Nil. L'invention de la géométrie, selon les anciens, eut pour cause les inondations du NiP ; mais elle n'a été qu'un moyen d'abréger la répartition des terres qui était une des nécessités de la culture et une des premières formes de la justice distributive. Le Nil créa donc en Egypte la justice et la morale comme la géométrie.
Les nécessités qui, dès l'origine, pèsent sur la constitution de la morale, art ou science, ne sont pas seulement d'ordre topographique, géologique ou climatérique, mais aussi d'ordre biologique, physiologique et psychologique. Entre la nature brute et moi, il y a des intermédiaires. Pour l'individu, la nature extérieure comprend les autres êtres vivants et pensants tout aussi bien que le climat, le sol et les objets inanimés. De leur part s'exercent sur l'homme, aussi primitif qu'on le suppose, des influences et des réactions que ne produisent aucune habitude acquise, aucune hérédité, pas plus qu'aucun choix arbitraire de l'intelhgence ou du cœur. Là aussi l'homme, dans sa formation morale, se heurte à la force des choses. Là aussi la loi morale se fonde objectivement.
La nature établit, entre forts et faibles, des rapports qu'on ne peut cfoncevoir renversés. Le fort n'implore le faible que si, en des circonstances données, il se trouve moins heureux, moins riche, moins fort que lui, s'il devient le faible à son tour. Pour qu'on arrive à prendre comme roi un enfant, il faut une longue série de combinaisons des principes sociaux. Les parents ne de-
1 HÉRODOTE, II, 109 ; DlODORE, I, 81.