HYPOTHÈSE DE LA CAUSE PREMIÈRE
raisons pour désigner l'objet de sa pensée. Monde matériel et lois cosmiques, physiques ou chimiques, vie et lois physiologiques, raison et lois mathématiques ou logiques, conscience et lois morales, Dieu crée tout, ordonne tout, rend toute loi nécessaire : c*est le lieu géométrique de toute explication suprême. Les sciences diverses se passent de cette hypothèse, parce quelles ne discutent pas leur propre légitimité et partent toutes du postulat de l'existence de lois à rechercher. Elle les dépasse. Scientifiquement, elle ne se prouve point, mais aucune autre hypothèse primordiale ne se prouve mieux; si elle n'était pas acceptable, aucune autre ne le serait davantage.
Dieu, en tant que justice absolue, échappe à la raison d^ l'homme, comme il lui échappe, en tant que vérité absolue. Cependant il est le fondement de toute vie morale, comme de toute vie rationnelle. Sans lui, les principes de la raison, quoiqup invinciblement enracinés en nous et même précisément à cause de cela, ne sont qu une illusion invincible. Sans lui, l'impératif catégorique de la conscience n'est qu'une duperie irrémédiable. Sans lui, l'unité foncière de toutes les lois de la pensée et de la vie, le lien secret des ordres moral, psychique, physique, cosmique, l'existence de la nature et la nôtre, ne sont que rêveries vaines. Lui seul a pu nous créer et créer la nature, de telle sorte que toutes les phases de son évolution et de la vie du genre humain enfoncent en nous l'adhésion instinctive à cette règle : « Soyez justes et bons; ainsi aurez-vous le plus de chance de » trouver le bonheur dans la conformité avec la nature et son » directeur mystérieux. »
Les Égyptiens soudèrent intimement la morale à la rehgion. Et ils eurent raison. Leur dieu le plus populaire, Osiris, reçut le nom &'Ounnofîi\ « l'Etre bon », et n'admit en son paradis que les âmes reconnues pures après jugement. Leur dieu suprême, Amon-Rà, fut invoqué comme le protecteur du faible et le redresseur de toute injustice sociale. Sans doute leur rehgion n'est pas uniquement une transposition, une métaphore de la morale : elle a d'autres origines; mais souvent, et de plus en plus, au cours
des siècles, elle en joua le rôle. C'était mettre la morale sous Tégide de la puissance la plus respectée, môme des détenteurs de la force. C'était indiquer, sans discussion métaphysique et inaccessible à la foule, que Tobligation morale se fondait sur la nature et la raison, sur la réalité la plus profonde.
Ne nions pas les défectuosités de la morale des Égyptiens, la plus haute cependant et la plus humaine de l'antiquité ; ne nions pas les faiblesses de leur théologie tout embrumée encore de polythéisme et d'anthropomorphie. Ne les exagérons pas cependant, ainsi que les Pères de lEgUse qui n'y dénoncèrent que monstruosité, comme Lactance ne voyait en Marc-Aurèle qu'un tyran cruel: tactique de guerre, justice de polémique analogues à celle de Mably et de Voltaire, attribuant à l'Église chrétienne les cruautés de Pizarre et autres conquistadores. La morale des Égyptiens, leur reUgion, l'interdépendance entre l'une et l'autre, qu'ils établirent par l'évolution lente et progressive, objet de notre étude, et dont, au contraire, des penseurs modernes s'efforcent de se délivrer, furent véritablement de brillantes conquêtes de la pensée humaine.
Qu'on ne cherche pas dans les pages qui se terminent ici la prédication d'un idéal moral inédit, ou une solution neuve à la question sociale, pas plus que l'apologie absolue de l'Egypte ancienne ! J'ai voulu montrer, par l'exemple de l'Egypte, que l'histoire permet, sans mépriser le passé, de ne point placer l'idéal à l'origine et de regarder le progrès comme la loi du monde quand rien n'arrête son développement normal. Tout au plus reconnaîtrait-on de ci de là quelques leçons, quelques avertissements de ne point retomber dans des erreurs reconnues et de ne point faire revivre des solutions surannées, des formes mortes, des tentatives décevantes. Qu'on juge si j'ai réussi dans cet essai d'appliquer l'hypothèse de l'évolution à un cas antique et splendide de l'histoire des idées humaines et des mœurs !