HIERARCHIE DES RACES
sur la flotte athénienne ; les derniers dynastes indigènes négocièrent sans cesse avec Sparte, Athènes ou Chypre ; et après que les Perses eurent rétabli leur empire (345), l'Egypte accueillit Alexandre comme un sauveur (330) \
Les Ptolomées refirent de l'Egypte une monarchie autonome mais toute pénétrée d'éléments étrangers : orientaux, juifs et grecs. Alexandrie devint pour plusieurs siècles le grand entrepôt du commerce mondial et le laboratoire central dldées, où prirent contact et se combinèrent civilisations, rehgions et philosophies de l'antiquité.
I 5. — Religion et fraternité.
Au cours des temps, les idées des Egyptiens sur les étrangers se modifièrent assez profondément. De l'ignorance initiale, par suite des relations plus fréquentes et des vicissitudes militaires ou politiques, leurs sentiments passèrent au mépris insultant pour les vaincus, à la haine contre les envahisseurs et finalement à une condescendance un peu dédaigneuse vis-à-vis de ces peuples sans histoire ancienne qu'ils traitaient d'enfants.
Malgré tout cependant, les p]gyptiens ne regardèrent jamais les étrangers, à quelque race qu'ils appartinssent, comme foncièrement différents d'eux-mêmes. Même les nègres, qui depuis eurent moins de bonheur, ils ne les estimaient point seulement des bêtes à face humaine.
Sans doute, ils se jugeaient d'une race supérieure aux autres, et, pour se désigner n'employaient pas d'autre ethnique que le mot rodou ou ronidou, c'est-à-dire « hommes », donnant à entendre qu'ils étaient les hommes par excellence, les plus dignes de ce nom. Fils d'une même race, ou se cro^^ant tels, ils se considéraient comme des frères, du sud au nord de la vallée du Nil. Après les
1 Sources : Hérodote, Diodore, Strabon, etc. ; fragments des historiens grecs; la Bible: les textes cunéiformes. — Cf. Rawlwson, The five great monarchies ; Fr. Lenor- MAND, Histoire ancienne de l'Orient, Les premières civilisations ; Offert, Mémoire sur les rapports de VEgrjpte et de l'Assyrie; Maspero, Histoire ancienne de l'Orient, vol. II et III.
troubles où s'effondra la xix® dynastie, quand Nakhtséli rétablit l'ordre, « chacun reconnut son frère dans ceux qui avaient été sé- » parés (littéralement murés) de lui pendant si longtemps^ «.Voilà donc affirmée la fraternité nationale.
Mais il y a plus. Les autres peuples et les autres races ne leur paraissaient point des êtres d'une tout autre espèce qu'eux-mêmes. Il ne leur faut pas prendre trop à la lettre certaines expressions méprisantes. Quand Amon déclare à la reine Hàtchopsou que les Arabes ou les Somalis,» les habitants de Pouanit, ne sont » pasdes hommes (rodou)y> -, entendons, non qu'ils n'ont rien d'humain et ne s'élèvent pas au-dessus de la bête, mais plutôt qu'ils manquent de virilité et ne savent pas défendre leurs richesses les armes à la main, qu'ils se laissent imposer tribut sans coup férir. L'inscription de Sénouserit III à Semnéh précise et complète l'idée à propos d'autres étrangers : « Les Nègres .... ce ne sont pas des » hommes dignes d'égards ; ce sont des misérables, des insensés » ^
Les Egyptiens regardaient donc les autres hommes comme des hommes. Seulement ils les tenaient pour des frères inférieurs. Avec cette restriction, ils. conçurent quelque chose comme l'idée d'une grande famille composant l'humanité. On peut donc leur faire honneur de l'idée de la fraternité humaine.
Se posèrent-ils nettement le problème de l'unité de l'espèce humaine ? On en peut d'abord douter. Mais pratiquement ils agirent comme s'ils l'avaient résolu dans le sens de l'unité. Il semble même qu'ils aient été plus loin et que jusqu'en théorie, dans le domaine des croyances religieuses et des légendes divines, ils aient affirmé, au moins à certaines époques, l'existence d'un hen d'origine entre toutes les races, d'une communauté de nature, d'intérêts et de providence divine entre tous les hommes.
Un tableau et un texte très curieux à ce point de vue décorent le sarcophage de Séti I". On y voit une procession des principales races du monde connu des Égyptiens, assistant aux
' Grand pap. Harris, pi. 76, 1. 9 (Maspero, H. Or., p. 453). 2 Inscr. de. Déïr-el-Bahari (Chabas, Etudes, p. 159). ' Chabas, Eludes, p. 133.
LES QUATRE RACES SUR LE SARi-OPHAGE DE SÉTI I*"" 2i7
funérailles du roi. Ce sont en têle les Égyptiens eux-mêmes ou Romdou, puis les Amou, c'est-à-dire les Asiatiques, puis les Nahésou ou Nègres et, les Timihou, peuples du nord et de Touest, Libyens et Européens. Cette procession se retrouve ailleurs ^ Mais ici la légende attribue aux peuples étrangers le même créateur et les mêmes protecteurs célestes qu'aux Egyptiens eux-mêmes. Horus s'adresse d'abord à tous, puis successivement à chaque groupe :
« Horus dit à ce troupeau de Râ qui est dans le Douaout :
» Egypte [Kainit] et contrées étrangères {Docherit), honneur à vous, troupeau de » Phrâ, qui existez de par le Grand qui est au ciel.
» Que l'air revienne à vos narines et s'abatte dans vos coffres funéraires I Vous avez » pleuré et je vous ai rendus heureux en votre nom de Romdou.
» Vous dont la grandeur est votre propre ouvrage, en votre nom à' Amou ; Sokhmit » est pour eux ; c'est elle qui sauve leurs âmes.
» C'est vous que je conduis ; je me complais dans la multitude issue de moi, en votre » nom de Nahésou; ils sont à Horus^ c'est lui qui sauve leurs âmes.
» Mon œil cherche qui vous êtes ; en votre nom de Timihou; Sokhmit est pour eux ; » c'est elle qui sauve leurs âmes 2.»
Les deux termes Kamit, littéralement Terre noire, et Docherit, littéralement Terre rouge, s'opposent généralement et à eux deux symbolisent le monde entier. Kamit c'est la vallée du Nil ; Docherit est un terme générique et désigne tant les déserts voisins que tous les pays étrangers au nord et au sud, à l'est et à l'ouest. Un comtemporain de Sénouserit gouverne Kamit et Docherit ^ Séti souhaite à ses successeurs un règne heureux sur l'Egypte et la victoire sur les Terres rouges de Nubie ^. A Médinet-Habou, Amon dit à Ramsès III : « Je tourne ma face vers le » nord... Je t'amène To-Docherit sous tes sandales ; tu as foulé » aux pieds des myriades d'impies» ^. Une inscription d'Edfou parle de « repousser delà ville Asit-Ouirit les Docheritouy) ^. Les Docheritou sont donc habituellement traités en ennemis. Cependant quelques monuments d'époque peu reculée les mettent sous
1 Tell-el-Amarna (L. D., III, 97 d) ; Rekhmarâ (M.M.C., V).
2 Sarcophage de Séti I" (L. D., III, 135-136; Shaupe et Bonomi, The sarcoph. of Oimeneptah, pi. vri; Chabas, Et., p. 93, trad.).
^ De Rougé, /. H., pi. cciv, 1. 11.
^ Inscr. de Séti I" à Radésiéh (L. D., III, 140 c.)
5 Médinet-Habou, l"' pylône (Dumichen, Hist. Insc, I, 17; Daressy, M. -H., p. 72).
8 Dumichen, H. L, 34, 4; Brugsch, Dict. Sup., 1195.
la protection des dieux égyptiens comme le texte précité y met les Asiatiques, les Nègres et les Libyo-Européens. Plusieurs fois les inscriptions de Philœ donnent à Osiris le titre de « seigneur » grand de Docherit » K Une statue d'Hâthor du musée de Florence la qualifie « la grande, la souveraine de Docherit» - ; et semblablement Ilâtchopsou à Déïr-el-Baliari appelle la même déesse : « la » grande souveraine de Pouanit » ^ Tandis qu'Aménôthôs III sur une stèle de Thèbes nommait Maout « la souveraine des Neuf- » Arcs » *. Les peuples de la Méditerranée eux-mêmes, les Hûïouiiibou contre lesquels subsista une haine si vivace, recevaient Horus pour souverain et patron dans V Hymne à Osuns d'Amonemhâït fils d'Amonmès^
Dans tous ces textes apparaît cette même idée que les dieux de l'Egypte ne veillent pas seulement sur elle, mais aussi sur tous les peuples, Horus, Sokhmit, Hàthor, Osiris, d'autres encore peut-être, se partagent ce protectorat. Cette idée dune Providence commune qui s'étend à toutes les races est très remarquable. Il doit en résulter la croyance à une sorte de fraternité religieuse de tous les peupl.es et par suite des relations pacifiques et amicales entre eux.
Le spectacle de la réalité s'opposait violemment à cet idéal de paix et de fraternité universelle. Pourtant l'Egypte crut un moment y toucher. L'accord avait été conclu avec les Khétas ; la paix régnait sur la terre. Les traditions historiques ne rappelaient rien de semblable. Alors « on vit, dit un papyrus, les peuples de » Kamit n'avoir plus qu'un seul cœur avec les princes des Khé- » tas, ce qui n'était pas arrivé depuis le temps du dieu Râ » ^. Pour glorifier Ramsès II, pour célébrer la paix qu'il a conclue, on remonte jusqu'au règne des dieux. Ici ne voyons pas seule-
1 BÉNÉniTE, Philœ, p. 78 i; 85, viu ; 96, x.
2 ScHiAPAKELLi, Catcilog., p. 70.
3 Ghabas, Et., p. 156.
* Stèle Flinders Pctrie, 1. 26 (Spiegelberg, R. Tr., XX, 43).
* « Horus commande aux humains, aux purs (rekhi), à la race des habitants de
» l'Egypte et aux Hd-nibou. » Stèle d'Amenmès, Paris, Bibl. N'« (Chadas, R.Ârch., 1857, t. XIV — B. Eg., IX, 110).
6 Lettre du roi de Khétas au prince de Qodi : Pap. Anastasi II, ii, 11-5; Anastasi IV, VI, 7-9 (Maspeuo, //. Or., II, p. 106).