LE ROI AUTEUR DE LA VIE
» la vie, la stabilité et la sérénité éternellement » *. Souvent ces formules sont combinées avec ce complément « jna Rd, comme » le Soleil » -, qui rappelle la génération du roi et son rôle solaire.
La mention, dans ces formules, du Soleil, modèle du roi, explique et justifie cette prétention énorme de donner la vie, qu'aucun souverain, même le plus absolu, n'a élevée depuis les rois d'Egypte.
Peut-être cependant sera-t-il plausible d'en tenter une autre explication à laquelle celle-là se serait superposée. Le roi n'aurait été qualifié de « vivificateur » que parce qu'il était regardé comme maître de la vie de ses sujets et de tous les peuples.
Sur le champ de bataille, le roi met à mort tous ses ennemis : nul ne lui échappe : quel que soit le nombre des combattants, il leur fait mordre la poussière : « A tous les peuples, la respiration » périt par lui » ^ Toutefois, il use à son gré de son pouvoir exterminateur. Dans la mêlée, « il tue qui bon lui semble » *; il choisit ses victimes; il « décoche ses flèches partout où il lui plaît ))^. Victorieux, il « dispose des membres », des ennemis*^; il ordonne le massacre de ceux qui ont été capturés vivants; il les immole en sacrifice. Il peut enlever la vie ; mais il peut aussi en faire grâce '. Par une bonté qui masque la politique ou l'impuissance,
» cœur cternernellement » (Ouady-Maghara : L. D., II, 2 a) — Sahourî (V« d.) « vivifîcateui" » éternellement » {IbicL: L. D. H, 39 f). — Pépi I" (VI« d.) « vivificateur universel » {Ibid. : L. D., II, 116 a), « donnant la vie etc., comme Rà, et vivant éternellement » (Pyram. Pcpi \", 1. 65).
1 Le rôle vivificateur du roi est encore très souvent symbolisé par les trois signes (initiaux des mots ànkh, usa, sonbi « vie, santé, force », que l'on accolle aux car- ' touches. Un scribe l'introduit dans le protocole sous cette forme « l'Horus divin, » toute vie, toute santé, toute force » (Pap. de Leyde, I, 348, v, p. rv et v : Leemans, pi. 148 ; Chabas, Mél.,Y[l, P- 122). Ces trois lettres constituent une formule de bonne augure : (f en vie, santé, force »; elle s'emploie comme salut épistolaire {Ibid., p. vi; Chabas p. 124 et n. 4. Cf. Voyage, p. 33) ; elle termine des décrets royaux et la stèle bilingue de Canope le traduit par àya^ -/j tvx y;.
- D'autres dieux que Rà portant la même qualification. Ainsi « Ptah Totanen ar-f di diikh seta ». (Stèle de Chabaka, 1. horiz. 2 : Skarpe, Eg. Inscr., pi. 36; Goodwin, ap. Chabas, Mél., III, 249). Isis est dite souvent di ànkh (L. D., III, 283 a, b, c ; IV, 6 b; etc.) Les 8 insignes de la barque d'Amon sont aussi dits : di ànkh dad ouas sonbi neb ma Rd zêta (L. D., III, 24.o a; Chabas, Mél., II, p. 10).
3 Ramsès III, an VIII, 1. 6 (Chabas, p. 247).
* Médinet-Habou, mur N, 8« tableau (Dûmichen, H. /., II, 47 a; Chabas, El., p. 238).
5 Ibid., 8« tableau (Rosellini, M. /?., 132; Champollion, Mon., 224 ; Birch, Patère, p. 32).
6 Pap. Ilarris, p. 78, 1. 12 (Chabas, XIX" d., p. 71).
"i « Ta lance renverse, ta flèche détruit. Donne que vive celui qui est dans l'anéantis- » sèment ! Donne-nous de respirer à l'aise en la bonne voie. » [Contes, Sinouhit, p. 126).
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le roi ne veut pas Textermination complète des barbares : il massacre pour l'exemple, mais « il laisse vivre parmi eux à son gré, » pour ne point détruire la race de Kouch » \ Comme le dit justement le messager des Khétas, « serait-il bon pour toi de tuer » tes serviteurs ? » - Il épargne la vie des prisonniers qu'il destine aux travaux publics ou à l'esclavage privé ; il épargne la foule inerme dont il a tué ou captivé les défenseurs et qu'il laisse sur place ; il épargne même des adversaires de marque :
« Les nations qui avaient fait violence,... elles ignoraient leur seigneur; maintenant » elles viennent humblement, demandant les souffles de la vie à celui qui est à la tète » de l'Egypte » 3.
« Le souffle de la vie ! ô bon souverain, au bras victorieux... », lui demandent les vils chefs des misérables Amaor et des Libyens S « on vit par tes levers : accorde-nous le » souffle de la vie que tu peux donner » ■'' .
« Accorde-nous les souffles pour que nous respirions : car tu es la vie pour celui qui » est dans ton poing pour toujours. ^ »
Sur ses sujets aussi le roi a le droit de vie et de mort : car il est le « souverain dont les volontés donnent la mort » ".
Ce droit de vie et de mort, il peut l'exercer même sans autre raison que de satisfaire un caprice. Quant le roi Khoufou veut vérifier l'habileté du magicien Didi qui passe pour recoller aisément les tètes des décapités, il donne Tordre d'amener un prisonnier et de l'abattre, comme la chose, du monde la plus naturelle ; c'est le magicien qui a des scrupules et demande que l'on se borne à exercer son art sur des animaux, une oie et un taureau ^
— « On t'amène des prisonniers barbares... Tu donnes la vie à qui tu veux, tu fais mourir » qui tu veux. » (Ramsès U, Ibsamboul, 1. 19-21). — « Tu massacres qui tu veux; tu
» fais vivre qui tu aimes Celui que tu ne reconnais pas ne vit plus. » (Tonouatamon.
Stèle du songe, 1. 33-38 : Mahiette, Quatre pages, p. 5; M. D., pi. 8; Maspero, B. Eg., VII, 16 et 223 ; ScHiEFER, Urk., III, 74-75). — Cf. Ramsès III, Médinet-IIabou, Hymne des 4 points cardinaux, 1. 6-7 (L. D. III, 210 a; Daressy, 72).
1 Aménôthès III, campagne de l'an V en Ethiopie (Graffite d'Assouan : L. D. III, 81; De Morgan, Cat. Mon., I, 4; Na ville, R. Tr. XX, 33).
2 Poème de Pentaour, 1. 83.
3 Ramsès III, an V, 1. 11 (Daressy, M. H., p.
* Cf. Ramsès II,Louqsor (Champollion, Mou., pi. 332) : « Disent les chefs des peuples, » captifs de S. M... : « Accoi'de-nous les souffles pour que nous respirions; c'est la vie » pour ceux qui sont dans tes bras. » — « Disent les misérables Danaens : « Les » souffles ! les souffles !... » Disent les misérables Philistins : « Accorde-nous les souffles » à nos narmes ! »
B Ramsès III, Médinet-Habou, salle hypostyle, mur sud (Chabas, Et., p. 282; Daressy, M. H., p. 138 ; Cf. Jbid., p. 46, .^1, etc.
6 Médinet-Habou, mur N., 10« tabl. (Daressy, p. 193). Cf. 2' cour, portique N- (p. 108).
7 iuscr. hierat. of Brilish Muséum, pi. xii (Chabas, Mél. III, p. 204).
8 Contes, p. 73.
FONCTIONS VlViFICATRICES 233
Le roi use de son droit surtout contre quiconque voudrait se soustraire à son autorité. La mort est la sanction naturelle de la révolte. Tout rebelle, tout auteur d'un crime contre le roi est sacrilège, indigne désormais de vivre, à moins que le roi ne le prenne en pitié et n'accorde le pardon au coupable repentant. « Accorde-nous », dit Pakrourou de Pasoupti en faisant sa soumission au roi éthiopien Tonouatamon, « accorde-nous les souffles de » la vie ; car il ne peut plus vivre celui qui te méconnaît » '. La mort est la sanction naturelle de la révolte : la vie et ses biens récompensent Tobéissance et le dévouement :
« Écoutez ses paroles et acceptez ses ordres », dit Ainon lors de l'intronisation d'Hàtchopsou ; « celui qui l'honore vivra, mais celui qui dira une chose mauvaise et con-
» traire à Sa Majesté, celui-là mourra Si quelqu'un l'aime dans son cœur et l'adore
» tous les jours, son champ prospère et verdit extrêmement ; mais si quelqu'un parle » contre le nom de Sa Majesté, les mains des dieux le tueront aussitôt » -.
Le roi, sil en était besoin, saurait aider ou suppléer la main des dieux. Aux sujets fidèles, aux bons serviteurs, il laisse la vie ; il a même tout intérêt à la leur rendre bonne, en payant par ses bienfaits leur fidélité et leurs services. Dire que le roi leur laisse la vie, quand il pourrait Tenlever, qu'il procure les douceurs et les joies de la vie, que de lui dépend tout le bonheur de la vie et la vie même, cela ne mène-t-il pas à dire simplement que le roi donne la vie ?
Plus souvent donc que son droit de mort, le roi exerce ses fonctions vivificatrices. L'Egypte surtout en jouit ; mais le monde entier, s'il est sage, en profite aussi :
« Il est venu ; il a donné la vie à l'Egypte noire ' et il a pulvérisé ses douleurs ! « Il est venu ; il a donné la vie aux clans, ' et il a fait respirer librement les humains !... « Il est venu ; il nous a donné d'élever nos enfants ' et d'ensevelir nos vieillards de ses
)) bienfaits I...
« Exultent les jeunes levées, ' car tu as donné qu'elles verdissent ! « Exultent les vieillards, tes féaux, ' car tu a donné qu'ils rajeunissent ! * »
1 Stèle du songe, 1. 36-37 (Maspero, /^eu. Arch., 1868, 329; Guide, p. 69; Mariette, ^f. D., pi. 8, p. 2: SCH.EFER, Urkunden, III, 74.
' Inscr. de l'intronisation d'Hàtchopsou, 1. 15-16, 27-28 (N.aville, Deïr-el-Bahari, III, 61-62; R. Tr., XVIII, 'J8 et pi. 2; Sethe, Urkunden, IV, 2b7 et 260).
3 Ode de Kahoun (Pap. Pétrie : Maspero, B. E(j., VIII, 409).
Sous une forme plus théologique que le panégyriste de Sénouserit III, en raison de l'origine du texte, les conseillers de Ramsès II lui adressent les mêmes compliments ; en l'identifiant aux grands dieux cosmogoniques, ils exaltent ses vertus créatrices et providentielles et c'est à l'univers entier qu'ils on étendent l'action :
« Nous venons à toi, seigneur du ciel, seigneur de la terre, soleil, vie de la terre à «l'égal du soleil...., Toum (=z créateur) des humains, seigneur du conimencenient, » créateur de Rannouït (la Fécondité), Khnouni, générateur des êtres intelligents, ([ui » donnes le souffle au nez de tous les humains, qui vivifies le cycle divin, créateur des » piliers du ciel et des supports de la terre, artisan qui maintiens en équilibre les deux
» régions, seigneur des subsistances abondantes, multiplicateur des grains , qui fais
» les grands et édifies les faibles, dont la voix produit toutes les victuailles précieuses!... » Commande-nous de vivre, donne, ô pharaon (vie, santé, force), les souffles au nez pour » vivifier tous les humains ^, tandis que tu brilles sur eux. ^ »
La nature obéit à ses ordres ; sa parole sème la vie et le bonheur dans son royaume :
« Les souffles sont en ta main. 0 roi ! tu es la vie : la condition de la terre est selon ce que tu as ordonné. -^ »
« Monarque qui met l'Egypte en joie, abattant le mal, le vice du milieu des habitants ^ : » — dès qu'il parle il fait subsister ; il ne cesse de donner les souffles, la vigueur est » avec lui, chaque jour. i)
« Tu resteras toujours comme le soleil ton père , ô roi qui fais le bien aux hommes
» lorsque ils entendent tes paroles, s »
En cela, comme en tout le reste, le roi est donc bien l'image du soleil. Il est « le bon soleil pour tout le monde » ^.
Il n'est personne pour qui ne luise le soleil. Ainsi le roi vivifie, enrichit, rend heureux tous les humains. C'est « le souverain par- » fait, donnant les souffles à tous les êtres ^ ». Sa bonté créatrice
' Les courtisans de Sénouscrit I'"' lui disent de même dans le Conte de Sinouhit :
« Donne l'emblème de la vie à mon nez Donne que vive celui qui est dans l'anéan-
» tissement! Donne-nous de respirer à l'aise dans la bonne voie où nous sommes!» (Contes, p. 125-126),
2 Inscr. dédie. d'Abydos, 1. 36-40 (cf. M.\spkuo, Essai, p. 23-25).
^ Médinet-Uabcju, forteresse, tour S. (ue Rougé, /. H., pi. 127; Daressv, M.-H., p. 152).
•' Médinet-llabou, mékhir an Xi (D.\ressy, M.-H., p. 7U).
s Stèle d'IIorkhem, Louvre C 213 (de Rougé, Cat., p. 159). — Sur la parole du roi, créatrice et bienfaisante, cf. p. 228-229 ; p. 236, n. 4 ; p. 257, n. 6: p. 265, n. 2.
8 Pap. Anastasi IV, p. 4, 1. 13 sqq., où il est rendu compte à Méncptah de Chasou accueillis en Egypte pour les nourrir avec leur bétail (Supra, p. 198, n. 4).
' Ramsès III, mésori an XI, 1. 84 (Daressy, M.-H., p. 87).