I.K NOURUICIKH DK l'ÉGYPÏK
» beau visage » K C'est lui qui fait que « toute terre regorge de » provisions » -, lui qui « augmente les provisions d'aliments qui » existaient auparavant » \ C'est par lui « que les deux terres » sont inondées, rassasiées de produits alimentaires » ce pourquoi « des multitudes l'acclament dans ce pays sans angoisses » ^ A bon droit il se nomme « l'approvisionneur des deux mondes » Tami de l'abondance, le maître de l'abondance » •', « le seigneur » des subsistances abondantes, le multiplicateur des grains » ^ a le multiplicateur des provisions, le maître des aliments » \ et môme par de hardies métaphores « le pain de l'Egypte » ^ ou son vêtements 11 donne les ordres nécessaires, et comme toutes ses paroles s'exécutent "\ ses courtisans lui disent sans mentir : « Le » rassasiement est Timage de la bouche de Ta Majesté » *^ De lui dérive tout bien, toute richesse, pour préserver de la faim ses sujets et subvenir à tous leurs besoins. La nature entière lui obéit et se met au service de^a bonté :
« La terre est remplie de toi », dit à Séti I" la déesse Salkhit, « tu veilles sur qui
» dort; tu donnes la lumière à qui est plongé dans les ténèbres Tu multiplies, le
» pèlerin à ta demeure est enrichi; aussi tout homme court à toi... » ^-
« 0 maître de la création comme Aton », dit Aï au roi Khounaton, « qui multiplies » les biens! que Hâpi monte à la ville, faisant subsister l'Egypte, que l'argent et l'or » soient comme les sables des bras d'eau! » ^^
« Tu es », dit Sinouhit à Sénouserit l'^ « le vêtement de cette place ; le soleil se lève » à ton gré; l'eau des canaux, elle abreuve qui te plaît; la brise du ciel, elle fait res- » pirer qui tu dis... ; on vit de l'air que tu donnes. » i*
< Médinet-Habou, Rarasès lit, an VIII, 1. 9 (Chabas, Et., p. 248. Cf. Daressy, p. 93).
2 Le génie Anom-Miri-f « accorde que l'iigypte du nord et l'Egypte du sud soient » dans ses mains, si bien que toute terre regorge de provisions ». Table de Ficoroni : Nectanébo II (Maspero, ap. Lafave, Dhrinilés d'Alexandrie, p. 363).
3 Ramsés III, Médinet-Habou, mur S., 3« porte (Daressy, p. 18:J).
* Médinet-Habou, Ramsés III, an V, I. 18-19 (Daressy, 110).
5 Sesaf-taoui, nom du double de Kamos (xvni" d.). Mer-sefaou, Nib-sefaou, noms de deux rois de la xnp d.; le nom d'un autre commence par S'eza/"(Gf.BnuGSCH,//w^, p. 169). '' Ramsés II, Abydos (supra, p. 232, n. 3). ' Rarasès III, Médinet-Habou, l''^ cour, porte N. (Daressy, p. 89).
* Kaou n Kamit : Ramsés IV sur l'obélisque de Thotmès I à Karnak (L. D., III, 6). 9 Cf. infra, n. 14.
i« CL supra, p. 228 et 234.
" Sinouhit [Contes, p. 126). Maspero (n. 1) explique : « Le roi est rassasié de tout » bien et par conséquent égal aux dieux qui ne souffrent jamais de la faim ».
12 Abydos (Mariette, pi. 51, 1. 26-27, 3.5-36; Maspero, G. Ep., p. 94-35).
13 Toinb. de Ai à llagi-Qandil (Daressy, R. Tr., XV, 46-49). Cf. Stèle de Kouban {infra, p. 43).
1' M.\SPER0, Contes, Sinouhit, p. 121 et 122.
254 PHARAON B[KNFA1TEUU ET VIVIFICATEUR
« Rien ne dure sans toi », disent au même souverain les Amis royaux, « car Ta Ma- » jesté est les deux yeux de l'humanitc. » '
« Il fait », chantent les prêtres de Sais en l'honneur de Nectanébo II, « il l'ait le » bonheur de ceux qui vont dans ses eaux, si bien qu'ils se reposent jusqu'au jour. » Leurs cœurs sont pleins de ses merveilles;.... Il rend llorissante toute terre quand il » resplendit; il donne la santé aux entrailles ([u'il nourrit. — Tout visage s'épanouit » ([uand il l'egarde, comme Râ quand il resplendit sur l'horizon. Son aniour est verdoyant
» dans tout cœur; sa beauté est la vie pour les entrailles — C'est le dieu unique,
)) riche en merveilles : les rayons du Disque le servent; les montagnes lui font hom- » mage de ce qu'elles renferment; la mer lui donne ses produits; les déserts lui ap- » portent leurs volatiles ; il dompte les gazelles de leurs vallées. » 2
Il y a dans ces dithyrambes, comme dans Thymne de Sehotpouab-Rî^ dans le décret de Ptah ', ou dans le chant en l'honneur de Ramsès IV ^ des exagérations manifestes; mais certains détails, d'un ton aussi hyperbolique que le reste, expriment strictement la réalité. S'il n'est pas vrai que le roi dispose de l'air respirable et de la lumière, toutes les autres richesses économiques qui soient dans le commerce dépendent de lui. C'est lui, littéralement, qui entretient et nourrit tout le pays.
La famine n'est pas un ennemi chimérique ^ La Bible rapporte le souvenir d'une famine de sept années qui, au temps de Joseph et des Hycsos, aurait frappé l'Egypte et l'Asie'. La stèle de Baba- Abina^ parle d'une famine vers le même temps. Celles d'Amoni^, de Téfabi'^ et d'Atéfi^^ contemporains de la xi'^ dynastie, relatent leurs efforts pour remédier à la disette. Sous les Ptolémées, les prêtres d'Eléphantine exploitaient la tradition d'une terrible famine qu'enraya, après huit ans, le roi Zosiri delà m® dynastie'-. Manéthon a conservé une tradition selon laquelle, sous le règne
1 Parchemin de la fondation d'Héliopolis, p. n, 1. 3-4 (Stern, JE. Z., 1874, p. 88-89 ; Ghabas, Textes, p. 9).
2 Stèle de Naucratis (Maspero, C.-R. Acad. Inscr., 1899, 793-795; Erman, jE. Z., 1900, 128-129).
■* Cf. supra, p. 240.
* Cf. supra; ch. 11, p. 93.
5 Cf. supra, p. 152.
6 Cf. //. Or., 338-339.
'' denes., XL-XLI-XLVil.
« El-Kab (Bhugsch, ^g. Gcsch., 246).
9 Béni-Hassan (Maspero, lî. Tr., I, 174. '" Siout. Cf. infra, ch. xn, | 3.
" Aamaatour, stùle 29.247 (R. Tr., XIV, 21).
" Eléphantine, stèle Wilbour (Brugsch, Die biblischen sieben Jahre der Hungernoth, p. 131 sqq.; Maspero, //. 0., I, 210-242.
DISTRIBUTION DK VIVRES 255
d'Ouénéphès un des plus anciens rois, ce fléau aurait dépeuplé le pays* . Incessamment les rois d'Egypte le combattirent.
Le roi est obligé de nourrir tous les ouvriers qui travaillent pour lui : esclaves ou travailleurs libres, corvéables auxquels il fait creuser des canaux ou tracer des routes, malfaiteurs condamnés à exploiter les mines, prisonniers de guerre et popidations étrangères transplantées, auxquels il fait bâtir ses forteresses, ses palais et ses temples. Israël dans le désert regrettera les oignons d'Egypte-. Le tombeau de Rekhmarâ met en scène les distributions d'aliments, dliuile et d'étoffes aux ouvriers et à leurs familles ^ Le carnet d'un officier de police révèle les souffrances, les plaintes, les grèves et les émeutes que provoquent l'irrégularité ou l'insuffisance des distributions*.
L'armée est à la charge du roi. La solde s'y paye en nature, c'est-à-dire en vivres. Hérodote indique la ration quotidienne en son temps : « Tous les ans, mille Calasiries et autant d'Hermoty- » bies forment la garde du roi ; à ceux-ci, outre leurs terres, on » donne, chaque jour, cinq mines de pain cuit, deux mines de » chair de bœuf et quatre coupes de vin » ^ Ses soldats disent à Piànkhi : « Ton pain est dans notre corps à tous nos voyages ; » ta bière étanche notre soif » '^. Dans les tombeaux d'Amonemliabi et de Pésoukher, on voit représentés l'intendance militaire, les approvisionnements et magasins de l'armée, et des distributions de vivres aux troupes royales. De très hauts personnages font défiler, « en présence de Pharaon » lui-même, officiers et soldats chargés de provisions \
Tous les fonctionnaires égyptiens vivent des provisions du roi. Douaouf-si-Khrodi le proclame bien hautement dans la Saib^e des
' Manéthon, Fragm. : éd. Unger. p. 79; éd. Mûller-Didot, II, 539-540.
2 Exode, XVI, 3.
3 M.M.C., V, pi. X et XI, p. 50. — De même on voit, dan.s son hypogée, Sénemaah, comptable des céréales et des pains sous Hâtchopsou, présider à une distribution de vivres (Bourunt, R. Tt\, XIII, 174). — Le papyrus de comptes publié par Lieblein et Chabas (Z)eM3?/)ap. hiérat. du Musée de Turin, 18(38) parle des distributions en nature faites aux samtot du Kher, ou manouvriers du quartier funéraire (Ghabas, Mél., III, p. 85).
* Cf. chap. XIV, Il 8-4.
6 Inscr. de Piânkhi, I. 14-15 (de Rougé, Chrest., IV, p. 13-14 et 83).
7 M.M.C., V, 228-231 et 288-293.
métiers : « Certes il n'y a point de scribe qui ne mange des choses du » palais du roi v. s. f. » ^ Or on sait qu'en Egypte les fonctionnaires pullulaient. Leur nourriture, leur habillement, leur habitation et même leur sépulture avec les dépenses ultérieures qui s'y rattachent, tout cela était assuré par des pensions ou des bons du trésor à toucher en nature dans les greniers ou les magasins du roi-. Quand Sinouhit rentre en grâce auprès du roi après avoir laissé tous ses biens en Asie à ses fils, il reçoit une nouvelle fortune ; outre une maison toute meublée avec jardin et kiosque, outre le personnel nécessaire, outre des provisions d'étoffes, d'essences parfumées, de perruques, d'huile, d'argent, on lui apporte à manger des gâteaux et des fruits du Palais Royal trois et quatre fois par jour^
On se rappelle l'histoire de Joseph et des greniers où il lit rassembler des vivres en quantité suffisante pour nourrir pendant sept ans tout le peuple d'Egypte. C'était une pratique ordinaire, étendue seulement pour la circonstance et appliquée sur une plus grande échelle. Les fonctionnaires, chargés de la direction suprême de ce service, les « scribes royaux des entrepôts de la » maison du roi » ^, occupaient un haut rang dans la hiérarchie et jouissaient de leurs entrées à la cour^
Ces libéralités exigeaient d'immenses approvisionnements ; mais l'administration y pourvoyait, avec plus ou moins de régularité ^.
Si les fonctionnaires touchent directement du roi leurs provisions et leur nourriture, par lui aussi vit le reste du peuple. Quand le roi Nibkaniri prend sous son vasselage et sa protection le
1 Salive des métiers, % xxviii : Pap. Sallier II, xi, 2-3.
2 Voir au chap. viu (p. 342-346) les dons en naluie, vivres, vêtements, étoffes, etc. faits par le roi à ses favoris.
3 Contes, p. 127-128.
'i Anou souton em habou amiou pâ souton.
5 Pap. Ilood, 1. 15-11) (Maspeko, Et. Eg., II, 30-31. Cf. les archypérètes ptolémaïques dans LuMBiioso, Econom. polit., p. 203).
6 Voir les réclamations du papyrus Mallet : « Après qu'on m'eût dit : « Qu'ils soient « donnes! », on ne donne point de pains pour le temple où je suis, et on ne donne point » de bœufs, et on ne me donne point d'oies. » (Pap. Alallet, f" I, pi. 1-2; Maspeko, B. Tv. l,^8,B. Eg., VIII, 24-24 et 39; Ekman, AiJg., 178) — celles des Jumelles du Sérapéum (Pap. de Paris (Bhunet dk Puesles, 1805, n»» 22-60), de Londres (B. Petuon, 1841 ; Kenvon, 1803, I, p. 7-43), du Vatican (B. Peyhon, 1841, n"' a-d), de Leyde (Leemans, n"' b-e) : Bouchk-Lecleucij, Lagides, IV, 250-258) — et do nombreux « comptes d'entrées et sorties » (Spiehelberg, Reehnungen...; Studien sufii Rechtswesen, 181(2).
PROTECTION A l'aGRICULTURE 257
paysan du conte, à qui on a volé son âne et ses marchandises, il assure tout d'abord sa vie : il donne à son grand intendant Mirouïtensi Tordre de le nourrir; celui-ci lui fait remettre chaque jour par son majordome un pain et deux pots de bière, et écrit à rOasis du Sel pour qu'on donne trois pains à sa femme et à ses enfants'. Mais, dira-t-on, c'est là un cas exceptionnel.
Dans l'ordre normal des choses, le roi fournit à ses sujets non les aliments eux-mêmes, mais les moyens de se les procurer.
Le pharaon protège l'agriculture dont vit l'Egypte ^. C'est là un rôle divin dont il ne peut se dispenser. Osiris, au moins à partir d'une certaine époque, passait pour l'inventeur de la culture des céréales. Ses mystères faisaient allusion à l'occultation du blé, à sa destruction provisoire et à sa résurrection ^ Râ, le Soleil, est l'auteur des plantes dont se nourrissent les hommes, comme des pâturages que broutent les animaux* ; il féconde et fait verdoyer les champs^; il commande au Nil de venir ^ Gabou (Sib, la Terre) est l'ami des pains ^ Nopra est la personnification divine du grain qui nourrit les animaux de la terre ^. Après de tels modèles, le roi ne dérogera pas en s'occupant des champs.
Loin de là, il remphra un des devoirs essentiels de sa charge. Les dieux le lui ont expressément imposé : « J'ai donné pour toi, » dit Amon à Ramsès III, des Nils fertiles, les champs en bon » état » ^. Lors de son couronnement, ou au jour anniversaire, ou en tout cas à la grande fête de Mîn, parmi les cérémonies que le roi accomplit et que représentent les peintures de la grande coui-
1 Contes, p. 47-48.
2 M. Maspero explique le nom de l'Egypte, To-Mera, par l'entrecroisement des canaux, et celui de la tombe, merout, par l'entrecroisement des couloirs souterrains (Sal. II, p. ii, 1. 3 : Rec. of the Past, II, n» 14). Pourquoi ne serait-ce pas le va-et-vient de la charrue ^o\jGTp6']^z\o'j^ et l'Egypte ne se nommerait-elle pas le pays du Labour?
^ Hymne à Amon-Rd, Pap. de Boulaq, pi. i, 1. 6 et vi, 1. 3.
5 Ibid. Il, 7; X, 6.
6 Ibid., VI, 5.
' Hymne au Nil.
8 Hymne à Amon-Rd, Pap. de Boulaq, vm, 2.
9 Médinet-Habou, 2"= cour, mur N., reg. inf. : Discours d'Amon (Daressy, M.-H., p. 120). CL Décret de Ptah et Stèles de Ramsès IV (supra, ch. ii. p. 93 et 9o-96)
péristyle de Médinet-Habou, se trouve celle de la moisson. Le roi coupe avec une faucille d'or les épis d'une gerbe de blé, apportée par le servant'. En une des salles du sanctuaire, il est représenté dans les Champs Aalou, d'abord labourant la terre avec quatre bœufs, puis coupant le blé à la faucille, enfin adorant Hâpi, le Nil, pour attirer sur ses terres les bénédictions et les eaux du dieu - . Mais prenons garde que pour le roi, le labourage et la moisson dans les Champs Aalou ne constituent ni un châtiment, ni une corvée, ni une épreuve, pas même mystique. Comme à la fête de Mîn, le roi ne fait qu'un simulacre ; il donne l'exemple et laisse aux travailleurs subalternes la forte besogne, tn mettant la main à la charrue, il encourage l'agriculture ; mais il la dirige ensuite de haut par ses ordres. C'est ainsi qu'un souverain pose de ses mains la première pierre d'un édifice et qu'il se vante ensuite de l'avoir bâti, ayant dirigé le travail des maçons. C'est ainsi sans doute que, dès le temps des Pyramides et même auparavant, on entend le rôle du roi, quand on dit qu'il laboure et moissonne dans les Champs Aalou.
Dans ses sages Instructions, Amonemhâït se montre aussi bienfaisant dans les arts de la paix que redoutable à la guerre. Il a combattu les fléaux naturels, de même que les ennemis ou les séditieux; il a mis la môme ardeur à triompher des sauterelles qui organisaient le pillage, des inondations insuffisantes et des citernes desséchées :
« J'ai fait labourer le pays jusqu'à Abou, — j'ai répandu la joie jusqu'à Adhou.... » Je suis le créateur des trois espèces de grains, l'ami de Nopra. — Le Nil a accordé à
» mes prières l'inondation sur tous les champs. ^ »
Bref il fut un bon patron pour l'agriculture, et consacra ses pensées et ses efforts à la question de l'irrigation, d'importance capitale pour l'Egypte.
1 Médinet-IIabou, 2« cour, mur N., 5« tabl. sup. (Champollion, Lettres éc?Htes d'Egypte, l"-' édit., p. 344 sqq.; L. Z)., III, 212; Daressy. p. 124-125).
- Médinet-Habou, salle des Champs Aalou (n» 24), mur 0. (Daressy, p. 152). Cl. Livre des Morts, ch. 110, tableau.
« Pap. Sali II, pi. II, 1. 7 sqq.