LES GRANDS LÉGISLATEURS
Les Grecs, non moins que les Egyptiens, révéraient la sagesse de ces grands législateurs et de leurs héritiers. Ils la regardaient môme comme un précieux article d'exportation. Leurs sages, disaient-ils, s'étaient inspirés des lois de l'Egypte ; leurs républiques avaient envoyé des députations en ce pays privilégié, afin de s'y instruire ; les Eléens avaient consulté le roi d'Egypte, Psammitik* ou Amasis-, sur les meilleures règles à établir dans les Jeux Olympiques. Somme toute, ils ne recueillirent de renseignements à peu près exacts et précis que sur les dernières générations. Tout le passé antérieur se confondait pour eux, et môme pour la plupart des Égyptiens, dans la nuit des temps d'où émergeaient à peine quelques noms.
Mais il faut dire à leur décharge que les mœurs et l'esprit de l'Egypte favorisaient cet oubli. Le culte de la tradition devait empêcher de distinguer les inventions législatives des rois, comme le sable du désert a nivelé la plaine au-dessus des épitaphes dans les nécropoles. Le roi le plus orgueilleux ne se donnait point pour novateur dans l'ordre des idées. Il avait remporté des victoires, dévasté des pays étrangers, rapporté du butin, édifié des temples ou des palais « comme nul de ses » prédécesseurs depuis le règne des dieux » : La glorification de ses hauts faits, essentiellement personnels, ne choquait point. Mais s'agissait-il de religion, de mœurs ou de lois, le style change ; on ne se flatte plus que d'avoir conservé ou restauré, non d'avoir inventé. A notre point de vue la réputation de bien des rois a pu y perdre. Cependant, à examiner attentivement l'histoire de souverains qui auraient seulement apphqué et fait fleurir les lois anciennes, on reconnaîtrait de plus nombreux législateurs et de plus fréquentes innovations. Ce qu'il faut retenir le plus attentivement du récit de Diodore, parce que les textes le confirment, c'est le respect des Égyptiens pour leurs
- Diodore, I, 95.
lois, respect qui les leur faisait attribuer à leur plus ancien roi -et par son intermédiaire au dieu Thot^
Veiller à l'application des lois existantes et des règlements en vigueur est une part importante de Toffice quotidien du roi. Luimême prêche d'exemple : il ne fait rien contre l'équité naturelle ou la législation positive : « Je n'ai à moi aucune chose qui soit à » personne autre », déclare solennellement Ramsès III -. Le roi n'est donc point malvenu quand il impose à tous ses sujets le respect de la justice.
Dans la répartition des dignités, des biens et des charges, l'amour du droit le guide. Du moins est-ce ainsi que l'explique l'inscription de Khnoumhotpou à Béni-Hassan, montrant le roi dans l'exercice de ses attributions souveraines ;
« Sa Majesté le roi Amonemhâït I" l'avait établi prince Jiéréditaire..., avait fixé une stèle » de limite au midi, dressant celle du nord..., avait divisé le bras principal du Nil en » son milieu..., écrasant le mal...., restaurant ce qu'il avait trouvé en ruine, séparant » chaque ville de sa voisine..., dressant leurs stèles frontières, répartissant leurs eaux » selon ce qui était dans les livres, réglant l'impôt selon l'évaluation du produit, d'après » la grande amour qu'il a pour le juste (rndït) ^ »
Le roi s'inspire de la justice pour donner l'investiture à ses vassaux et nommer tous les fonctionnaires. Beaucoup d'entre eux se flattent de la faveur du roi. Mais à cette faveur il y a des titres : d'une part, les services rendus ; d'autre part aussi, certains droits héréditaires constitutifs d'une sorte de féodahté. En théorie, respecter ces droits n'est point absolument obligatoire pour le roi ; car on le supplie comme d'une grâce d'accorder à un fils les dignités de son père. Du moins mettre le fds dans la place du père, (ce dont se vante Ramsès II devant ses soldats dans le poëme de
1 Dans tout l'Orient, on attribue de même aux dieux l'origine de la législation. Ainsi, Hammourabi lait honneur de son code à Ghamach, le Soleil. — Cf. Diodoue, I, 94.
2 Pap. Ilarris, p. 79, 1. 3 (Ghabas, XIX^ d., p. 72).
3 Inscr. de Khnoumhotpou, xn» d., Béni-IIassan (L. D., II, 124; Brugsch, Mon. Eg. pi. I.Ï.; Hist Eg., p. 93-96; Maspero, H. Tr., I, 162 ; B. Eg., VHI, 151-152, 161-2).