‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 3)Chapitre 143 sur 182 · ÊTRE LOUÉ DU ROI · texte numérisé non relu

ÊTRE LOUÉ DU ROI

le monde : un favori qui fréquente au palais comme Antouf « entre » sous les acclamations et sort sous les louanges »'. Samnofir pose un principe très populaire et de la plus antique sagesse, quand il dit : « C'est une bonne chose d'être cité par le roi, célébré par les » hommes » ; et il se hâte d'ajouter fièrement : « Jamais rien de » mauvais n'a été dit par aucun homme (à mon sujet), ni par Sa » Majesté, le Seigneur l'Horus » -. A plus forte raison se targuaiton de paroles bienveillantes ou louangeuses dites par Sa Majesté.

Il semble même que la « louange royale » (hosou ni souion) ait été à certains jours quelque chose de plus que de simples éloges et qu'il faille traduire le mot plus matériellement. De même que l'éloge du roi ou son protocole étaient mis en vers et en musique par les poètes de la cour, puis chantés sur une mélopée rythmée par des sistres ^ ; de même les compliments adressés par le roi à un personnage, sur ses qualités ou ses actes, étaient recueillis, comparés à un formulaire officiel, mis sur un air connu et chantés à la cour devant le roi qui, à l'occasion, donnait le ton. Si les grands monuments, inscriptions d'Ibsamboul et de Médinet- Habou, stèles de Kouban et de Naucratis, conservent des modèles de chants royaux, les stèles privées contiennent souvent des échantillons de chants en Thonneur de particuHers ^.

On souhaite donc à ses amis, à ses protecteurs même, de satisfaire toujours le roi et d'obtenir ses louanges avec la faveur des dieux '. C'est devenu une formule épistolaire : des vœux ne coûtent rien et ne compromettent point. Mais si les vœux se sont réalisés, le cœur déborde dune allégresse, à laquelle prennent part peutêtre les aïeux eux-mêmes ^ Quelle joie de constater comme Ahmès

1 Ak kher mouditou, pir kher hosou : Antef (Louvre C 26, 1. 5).

2 Tomb. de Samnofir, v» d. (L. D., m, 81). — Cf. « Jamais personne ne m'a dit: « Qu'est-ce qu'il a donc fait là? » Stèle de Thotinofir, xvni" d. (Turin, n» 163 : Maspero, R. Tr. IV, p. 128).

3 Cf. supra, ch. ni, % 2, p. 124-128, 140-141, et infra, ch. ix, | 1, p. 373-.o7n.

* Sur le hosou, en l'honneur de particuliers, cf. Maspero, Contes, p. 203, n. 1.

Se Puisses-tu vivre! Puisses-tu être dans les faveurs de S. M., le roi, ton seigneur » excellent, continuellement! » Pap. Bologne 1094, lettres 10, 11, 42 (Chabas, Met., IV, 152, lb3, 134).

^ Aou 116711 hosit kher souton snozem aie fou kheperou r-hàt-i : « Fut renouvelée la » louange de par le roi, la(|iielle réjouit le cœur de mes pères vivant avant moi. » Stèle du divin père Ataï, xip d. (Bibl. Belmore, pi. 21 : Dévéria, B. Eg., IV, 303.

Pennékhabit, que l'on a toujours mérité et obtenu les bonnes grâces et les éloges de Sa Majesté ', ou, comme Anna que tout son dévouement a été payé de retour et apprécié du roi : « Le souverain m'a » loué » -. Belle conclusion d'une autobiographie que : « Le roi » m'a loué pour cela très grandement » - ou : « J'ai fait ce que » loue son double : Je fus en louanges du maître des deux terres ! » '' Quel honneur que d'avoir été « loué dans le palais royal » '% et « loué dans le palais royal chaque jour *^ ou d'être qualifié « grand » de louanges dans le palais du roi » ^ ! Avec quel orgueil on se dit : « loué de son seigneur chaque jour » ^ « loué du souverain sur » la terre » % « loué de son dieu «'^ « loué par le dieu bon, — » loué grandement par le dieu bon ))^', « loué et apprécié de lui » pour son mérite »'- ! Sans doute il exagère sa chance celui qui se dit « loué » ou « favorisé du roi depuis sa naissance » '^ Mais, si l'on a commencé de boime heure, plus la carrière a été longue, plus il a fallu rendre de services loyaux, et aussi plus éviter de pièges et surmonter d'obstacles, pour « atteindre la » vieillesse avec les faveurs du roi » ^\ pour « descendre en paix » dans sa syringe avec la faveur du dieu bon » ^'\

En pareille matière, qui ne pardonnerait l'hyperbole du prince Amoni? « Ma louange (hosl-i), dit-il, atteignit le ciel » '^ Si forte

1 A ou m hosou kher hou-sen, ou m hosou nli klier souton : Stèle d'Ahmès (Louvre C 49; Devéria, B. Eg., IV, 313 et V, 322).

2 Hos-n-i acli: Stùle d'Anna [R. Tr., XIV, 73). —Cf. « Mon maître m'a loué. » Stèle de Nakht-Khem (Louvre G 55, 1. 15 : ^Ë. Z.. 1871), 51).

3 Sharpe, Eg. Ins., 83, 1. 7 et 11.

* Thoti, Stèle de Kom-el-Ahmar, 1. 14-15, xvni» d. (Sayce, Pr. S.B.A, X, 74; Sethe, Urkunden, IV, 123).

5 Hostou m souton pi : Hymne à Rà,\. 7 (R. Tr. YII, 39). — Amoni, Bénihassan, xn'^ d. (L. D., II, 122).

6 Stèle de Senmaah, xviii» d. (Souriant, R. Tr. xiii, 174; Sethe, Urkunden, IV, 495).

7 Thotnofri, Turin, xviu-^ d. (R. Tr., V, 127).

8 Hossou neb-f hrou neb : Montounsisou, xii" d. (Maspero, B. Eg., VII, p. 155).

9 Sharpe, Eg. Insc. 106, 20.

10 Sharpe, Ibid., 56, 9.

11 Amoumos, Boite à jeu, Louvre.

<2 Hosi-f ua, sau-f un lier baai-a : Boknikhonsou, Statue, Miinioh (Devéuia, B.Eg., IV, 286); — hos n nouler lier baal-f : Senmaah (loc. cit.).

"Stèle de Smen, nabclliCère de Thotmès IV (Louvre, C 202: Piebret, /?er. II, 35; Brugsch, Thés., VI, 1461).

1* Kher hosouou souton : Turin 159 {R. Tr.,Y, 134).

iR Kher hostou nti nouter nofir : Rames (Gournali : Piehl, yE. Z., 1883, 128).

16 Amoni, Bénihassan (L. D. II, 122, loc. cil).

l'h()n>eur divin 329

qu'on juge l'expression, les Égyptiens en employaient une autre qui. surtout étant données leurs idées, parait la dépasser encore. Après avoir fait valoir leurs services, quelques-uns signalent comme récompense obtenue du roi, F « honneur divin » iiioutri douaoul), V « adoration » {douaouV) ' .

Les bénéficiaires de cet honneur en témoignent une joie débordante. Tel Amonemhabi, qui vient de présenter un trophée au roi :

« Je reçus un honneur divin pour cela, dit-il. Cela fit que la joie remplit mon sein et » que l'allégresse transfigura mes membres -. »

Mais en quoi consistait la cérémonie ? Ni le susdit Amonemhabi, ni Amoni^ qui reçut pareil honneur, ne le décrivent. D'autres se montrent un peu plus explicites Amonisonbi avait restauré le temple d'Abydos ; le roi vit son ouvrage et fut satisfait :

« Il me rendit un honneur divin plus grand que toute autre chose en disant : « Excel- » lentes les choses qu'il a laites pour son dieu ! «

Suit la mention de récompenses matérielles'. De même, au souvenir de cet honneur. Rekhmarâ relie la cause qui le mérita, ses travaux, et « 1 or de la faveur » qui en fut la conséquence^. Les subordonnés, les concitoyens et la famille de Kaï s'associent à l'honneur qui lui est rendu :

« Leurs paroles concernaient l'adoration et les récompenses qu'accorde le roi. Mes » enfants portaient les ornements derrière moi. Les gens de mon nom poussaient des » cris d'adoration... Les femmes applaudissaient de joie *. »

Comme conclusion, Kaï fût promu en dignité. Est-ce tout? Aux acclamations de la foule, aux récompenses royales quelque pratique cultuelle se joignait-elle, qui valût son nom à cet honneur?

' Rô-sen m douaoutou m hosoutou-i nti kher souton : Kaï, 1. 8, xu" d., (Ghabas, MéL, IV, pi. 5, p. 113) — nouter douaout n-f n-i : Amonisonbi, I. 13, xui« d. (De IIorrack^ ap. Chabas, MéL, IV, pi. 14, p. 2Ûo), — douaoutou a nouter her-s : Amonemhabi, 1. 28, xviii'" d. (Chabas, Mél., IV, pi 17, p. 237; il.M.C, V, 239) — douaoutou n-f nouter Aer-s ; Rekhmarâ (M.M.C., V, pi. 44, p. 165).

2 Stèle d'Amonemhabi 1. 28, xvni^ d., (M.M.C., V, 339; Ghabas, Mél, IV, 287).

3 C'est le fils du roi qui la lui décerne. Stèle d'Araoni, xu" d. (L. D., II, 122;.

* Stèle d'Amonisonbi, xii« d. (Louvre G 12, 1. 13-15 : De Horrack, op. c, p. 207). •"• « Le roi l'a honore à cause de cela ». Inscr. de Rekhnjarâ {l. c, supra, n. 1). « Tomb. de Kaï (L. D., II, 134, 1. 8-10-; Ghabas, Mél. IV, 113).

Nous pouvons croire que le roi, en accueillant l'individu qu'il voulait honorer lui adressait un solennel salut emprunté aux rites du culte divin. Peut-être, à la suite du roi, la cour et le peuple adoraient-ils le récipiendaire en se courbant devant lui les mains levées, probablement à quatre reprises en se tournant vers les quatre angles du monde. Mais, si haut qu'il voulût élever le personnage au-dessus des autres sujets, tenons pour invraisemblable que, dieu lui-même, le roi s'abaissât au dessous de cet homme, ou seulement le traitât en égal. La valeur du geste, comme la force du mot', s'élimait par un emploi métaphorique. Quoi qu'il en soit de la forme et du sens de « l'honneur divin », ce témoignage de l'estime du roi était, indépendamment des cadeaux qui raccompagnaient, la plus haute récompense que rêvât un sujet.

La louange du roi était le gage de la popularité et de tous les honneurs. Personne ne contredisait à l'opinion du roi ; on répétait ses éloges comme on riait de ses plaisanteries-. Les courtisans, peuple singe du maître bien avant le temps de La Fontaine, fêtaient le favori du souverain, renouvelaient et amplifiaient ses compliments ; et cela même faisait partie de la récompense voulue par le roi. Ainsi fit Sénouserit II pour Khnoumhotpou :

(c Je fus grandement célébré à la cour, plus que tout ami unique », dit ce grand seigneur féodal; «car le roi me distingua parmi sesnobles, et me voilà devantceux qui étaient devant » moi. La fleur des familiers du Palais célébra mes louanges; tels les hommages qu'on me » rend, telles les louanges qui se produisent à la face du roi lui-même, et pareille chose » n'était jamais arrivée à des serviteurs de la part de leur maître. Je fus loué ainsi, » parce qu'il connaissait ma discrétion..., et que je fus un féal du roi, loué auprès de ses » courtisans, favori devant ses amis. » ^

Seul le roi pouvait récompenser matériellement le mérite, mais l'opinion publique s'associait à ses louanges :

« Mon mérite »,dit le vieil Amonhotpou fils d'Hapou et ministre d'Aménôthès III, « jus- » tifîe les honneurs qu'on me rend au vu de tout le monde ; est-ce que je vois quelqu'un

1 Quoiqu'on adressât aux dieux le douaou, celte marque de respect ne comportait pas forcément reconnaissance de la divinité de son objet, non pas même de la divinité relative dont jouissait les morts. Déjà Ptah-hotpou emploie le mot avec ce sens atténué, (juand il dit : « Mieux vaut un compliment (ou une courbette, douaou) à ce qui déplaît, » que la rudesse » (Ptah-hotpoii, Préceptes, % 20 ; Pap. Prisse, x, 6-7).

2 Sinouhit (Contes, IS.")).

3 Inscr. de Khnoumhotpou (Maspeho, R. Tr. 1, 164-16.^ ; Newbekhy Beni-Hasan, I, 24).

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