SUJETS ET ROI-DIEU
participe à l'action des dieux dans le monde, et les dieux se révèlent dans son gouvernement.
Aussi éprouve-t-on à son égard les sentiments qu'inspirent les dieux, et son nom se mèle-t-il à celui des dieux dans les prières des hommes. Le prince Rames, par exemple, confond Amon et les dieux, le roi, sa famille et ses ancêtres dans un môme hommage K Bien plus, il arrive que certains fidèles, plus frappés de son action immédiate que de raction lointaine et invisible des dieux, déclarent qu'il occupe dans leurs pensées, leur respect et leur culte une place supérieure à celle des dieux mêmes -.Certains textes et certains tableaux les encouragent dans cette voie \
Le respect religieux que Ton éprouve pour le pharaon se traduit aux sens par le cérémonial qui s'impose à tout sujet dans ses rapports avec lui. L'étiquette de cour constitue un ensemble de rites dont on ne s'écarterait pas sans sacrilège. Le palais royal est un lieu de culte, et l'on apporte à ce culte autant d'attention et de soins méticuleux qu'à celui des temples.
Aux rois défunts sans doute, mais d'abord au roi vivant, on rend le culte divin ^. Comme aux dieux, on lui élève des édifices superbes. On lui consacre des chapelles dans leurs sanctuaires ""
1 « Lorsque j'étais sur terre, je faisais des offrandes aux dieux,..., car je nourrissais » (snem-ni) les rois du Midi et du Nord, j'affectionnais Anion dans son temple, les
» femmes royales et les enfants royaux favorisant sa personne, je n'ai pas omis de
» réciter leurs noms au cours de chaque jour. » (Prince Ramèa sous Aménôthès IV, Cheik-Abd-el-Gournah, 1. 11 sqq. : Piehl, yE. Z., 1883, 128). De même un autre défunt
s'adresse aux vivants qui aiment « Khont-Amenti...., le roi,.... Apouaïtou » (St. de
Nakht-Khnoum à Abydos : /E. Z., 1881, 117).
2 « Je vénérais la personne du l'oi Mérenrâ plus que tous les dieux. » (Ouni, 1. 48 : DE UouGK, p. 143). Cf. « Son pays se réjouit en lui plus qu'en son propre dieu. » (Sinnufiit : Contes, p. 103).
3 L'Osiris du Livre des MoiHs, appliqué au roi avant de l'être à tous défunts, dit : « Je » suis plus pur que les chefs du ciel » [L. d. M., V, 5). « 0 Osiris, tu reçois ton sceptre... » tu répartis les substances aux dieux,.... tu donnes ta grandeur aux dieux etc. » (Ib., CXXVII, 7-9; cf. CXLY, 75-77). — Dans les carrières d'Hammamât, le roi Pépi I"' Àlérirà est figuré devant Khem, ithyphallique (L. D., II, 113 e) : le roi et le dieu ont même taille ; le roi tient son bâton et son casse-tête ; il ne fait aucun geste de respect : c'est une visite bien plutôt qu'une adoration. — Cf. supra, chap. I, p. 5.
' De Rougk, Six dynasties, p. 34.
^ Le dieu principal d'un temple admet la cohabitation d'autres dieux, mais il les domine, quitte à se laisser dominer par eux chez eux. Ainsi à Karnak, dans l'enceinte du grand sanctuaire d'Amon, Ptah, dieu principal de Memphis habite un petit temple, ainsi qu'Osiris, Aton, etc. (Legrain, Ann. Serv.) Il en est de même du roi et il est tout naturel de rencontrer des mentions telles que : « la maison de Ramsès III dans » l'Amonium )) (Pap. Harris, passm), «les doubles greniers du château de Ménéptah » dans l'Amonium » (Stat. du basilicogrammate Si-Isis, à Vienne : R. Tr., XII, 2), etc..
et des temples où ce sont eux ses parèdres K Tantôt on l'adore seul et tantôt il reçoit avec les dieux des honneurs communs -. On l'invoque et on lui apporte en offrandes encens et provisions de comestibles ; on le prend pour intermédiaire entre la terre et le ciel, entre le monde des vivants et celui des morts.
I 1". — Le culte du roi au palais.
Le cérémonial de la cour est déjà un véritable culte.
La vue du roi est terrible. Il faut s'y préparer et se faire initier au détail des attitudes, des gestes, des formules de langage convenables devant le roi.
D'abord, il serait malséant de se présenter devant lui en état d'impureté ; on lui inspirerait horreur et répugnance comme aux dieux. II faut donc procéder, comme pour les actes du culte divin, à des purifications préalables. A la porte du palais, on se lave les mains comme à la porte du temple ; « Lave-toi », dit le pilote naufragé qui revient de V lie de double, « lave-toi, verse-toi l'eau » sur les doigts, puis va, adresse la parole à Pharaon y>^. Sans doute aussi il faut revêtir un costume décent, une robe de lin blanc immaculé. Enfin il faut se garder d'apporter à l'intérieur la poussière du dehors ; comme à l'entrée d'une mosquée, on quitte ses chaussures pour pénétrer dans le palais. Certaines exceptions à la règle générale nous font connaître cette règle elle-même, qui précisément parce que tout le monde la connaissait, ne nous aurait
1 A l'inverse des exemples précédents, les. dieux sont iioininés à Abydos : « Harma- » khis dans le temple de Men-mâ-Râ » (Mariette, Abydos,. I, 13 e): de même Osiris- Khontamcnti (ih., 13 n, 17), Isis, la grande, la mère divine (13 f), Horus (14 a), Ahâ- Lunus (14 b), Ptah (16 c), etc. A Derr et à Ibsamboul, où rien ne subordonne le colosse de Rainsùs II parmi ceux des dieux, on voit « Harmakhis dans la maison de Ramsès. » (L D., 111, 184 B et l'JO; Mariette, Karnak, p. 56-57, pi. 33-35).
La statuaire rend la môme idée sensible aux yeux en donnant au roi la place d'honneur et le prestigt^ de la taille dans un groupe. Ainsi dans l'atrium du Musée du Caire (n" 394) voit-on un grand Ramscs H Irôiiaiit entre Isis et Hàthoi' plus petits que lui.
2 Sénouserit rend ainsi compte de celte union : « .le fonde mon château dans son » voisinage (du temple d'Atoum-Râ-Ilarmakhis) pour que la mémoire de ses bontés dure » en sa demeure; car c'est mon nom (celui du) château, c'est mon monument le lac. » (Dédicace d'iléliopolis : Stern, ^. Z., 1874, p. 87; Maspero, //. 0., I, 505).
^ Contes : Naufragé, p. 136.
CÉRÉMONIAI. d'introduction AU PALAIS 367
pas été signalée. Op, certains Égyptiens notent comme une faveur insigne le droit de conserver leurs sandales devant le roi ^
Une fois entré dans le palais, le sujet n'est pas abandonné à lui-même. Des subalternes le conduisent à leur chef, un des grands dignitaires de la cour, le « Premier héraut royal de Sa Ma- » jesté » -, ou au héraut de service. Sauf le cas d'urgence, le roi ne daignerait pas interpeller directement un sujet et ne lui permettrait pas de lui adresser la parole. Un héraut royal le reçoit, s'informe de ses noms et qualités, écoute sa requête, prend note de tout ; puis va faire son rapport au roi, et, si le roi ne veut pas se montrer, rapporte la réponse \ en sa qualité de « bouche-du-roi V".
Si au contraire le roi y consent, le héraut introduit le solliciteur dans la grande salle d'apparat, le kha ou salle aux colonnes, dans laquelle un autre grand officier de cour, le Grand de la Salle de son Seigneur % règle l'ordre des cérémonies. C'est là que le roi rend la justice, tient conseil, expédie les affaires administratives, reçoit les ambassadeurs ou donne audience aux grands et aux petits, de même que le dieu d'un temple se manifeste à ses fidèles et agrée leurs hommages dans la salle hypostyle en avant du Saint-
1 Pour les privilèges d'entrée au Palais, cf. supra, ch. viii, p. 333-334.
^ Souten ouahmou tepi ni hon-ef. Pap. Hood, 1. 14 (Cf. Maspero, El. Eg., II, 26; Contes, p. 145, n. 1).
3 Ainsi en est-il dans les contes datant du premier empire thébain. L'auteur de ['Histoire d'un Paysan (ou saunier) met le grand intendant Mirouitensi comme intermédiaire entre le roi Nibka et le paysan. Dans le Co7ite du Naufragé, celui-ci confie le récit de ses aventures à quelque héraut dans l'espoir qu'il le rapportera fidèlement au Pharaon en lui demandant de l'introduire dans la suite du roi. Cependant Khoufou parle directement à Didi présenté par Dadoufhor et Sénouserit à Sinouhit.
* Rô ni souton, ouaheîn ni bal : Maïa, Saqqarah, xix« d. (L. D., III, 241 c). Cl'. Khounas, fils aîné d'Ata, bouche du roi, si-f, bat Khounas rô (Tomb. d'Ata à Assouan, vi« d. : R. Tr., X, 193); — Pehenouka et Ràchopsés, directeurs des archives royales, secrétaires à prononcer toute parole du roi (mir souton sekhdt, hir secheta ni outou maudit nebt ?iti souton), v« d. (L. D., II, 48, 63); — Antel', qui « énonce toutes les afTaires dans » la double Egypte », qui « parle sur toutes choses dans le lieu du secret », qui « donne » les entrées au palais et y compose les règlements », se dit « la langue de l'habitant du » palais » (Stèle du Louvre G 26); — Amonemhabi, « bouche du souton bat » [M. M. C,
V, 271, cf. 270, 275); — Rà, « 1" héraut du roi, bouche dans le pays entier » (Boulaq :
jE. Z., 1888, 48); — ïenna « grande bouche supérieure dans le pays tout entier » (Brugsch, Rec, pi. 66 a). — Du Pharaon à Joseph : « De ta bouche dépendra tout mon » peuple » [Genèse, XLI, 40). — Avant Nakhtséti, dans l'anarchie, les Égyptiens « n'eurent plus de bouche supérieure » (Pap. Marris, 75); ce roi s'associant Ramsès III le fit « bouche supérieure » [/bid. : Chabas, XIX' d., p. 14-lb). — Plus tard encore, Zod-Khonsou-aouiànkh a « été élevé au rang de bouche du roi, rô n bat » (R. Tr., XVI, 57).
5 Ad-ni-kha-neb-ef (Maspero, Et. Eg., II, 28-29).
des-Saints. Malgré sa curiosité aiguisée par Tattente, le roi Khoufou, quand son fils Dadouflior amène le magicien Didi, ne le fait pas pénétrer près de lui, mais se rend dans la salle d'audience pour l'y recevoir K Le héraut donc, précédant notre homme, se prosterne devant le roi et « frappe la terre de son front » -; puis il le fait avancer et l'appelant par son nom le présente au roi ^ Ces formalités sont fort anciennes, Au temps des Pyramides, nous les voyons déjà transportées à la cour élyséenne d'Osiris : quand y arrive le roi Pépi, il est ainsi annoncé :
« Voici que les deux supérieurs de la place du Dieu Grand appellent Pépi, Ousa (le sain) ainsi que So?ibou (le Bien-portant) ^. »
Admis en présence du roi, on doit aussitôt par sa démarche et son attitude révéler l'impression profonde que cause un pareil honneur. Ahanakhti s'intitule « l'Ami unique, qui entre à grand » pas » : il veut peut-être montrer son empressement à se rendre à l'appel ou au service de son maître^ ; mais peut-être aussi bien veut-il faire comprendre de quels privilèges exceptionnels il jouit dans le palais, en quelle intimité l'accueille le souverain pour le dispenser ainsi du cérémonial requis d'ordinaire.
Les autres hommes s'avancent à petits pas, lentement et bientôt s'arrêtent saisis de frayeur et de tremblement devant la majesté royale ; ils tombent à genoux et se prosternent, le visage contre terre, en adoration ^ C'est l'attitude du suppliant dans les temples, le proscynème, le son-lo. ou action de flairer la terre, à quoi font souvent allusion les stèles religieuses ; beaucoup commencent par des formules analogues à celle-ci : « adoration à Osiris, proscy- » nême à Isis » '. C'est la posture que prennent, devant le roi,
< Contes, p. 72.
2 Contes, p. 12S.
3 Cf. Maspero, Contes, p. 145, n. 1 ; El. Ey.. II, p. 26; R. Tr., XIV, 190.
* Pyr. de Pépi I", 1. 4ft0-404 ; Mirinrî, 570-571 (B. T*?-., VII, 162; XI, 11; XIV, 188).
5 Tomb. d'Alianakhti à Berchéh, 1. ^ (R. Tr., XIII, 188-18;)). Cf. supra, cli. viii, p. r>34,
6 Au tombeau de Khânih;ut(L. Z»., III, 76 ; Maspeho,//. O/'., 1,265 fig.) : on voit la gradation de quatre postures : l'adoration des mains (aa), l'inclinaison (kesj, l'agenouillement et la prostration.
7 Sur le modèle de la formule qui sert pour les dieux, on dit pour le roi : « Adoration » (rdi aa) au dieu bon; proscynème (sen-to) au maître des deux terres » (Aménôthès, fils d'IIapou, Naos de Silsiléh :"Leghain, Ann. Serv., IV, 207); — « Adoration au maître ^) des deux terres, prostration devant le dieu bon, par les princes de tous les pays qui