RANGS ET POSTURES DES COURTISANS
iiouK Les autres occupaient les coins de la salle ; c'étaient les gens de Tangle, qonbitlou^. Sur ce point encore, la cour du roi ressemblait à la cour des dieux, ceux-ci également avaient leurs chonitiou et leurs qonbUiou ; et, à la cour d'Osiris, « les mânes » se tenaient chacun à sa place propre » ^
L'étiquette fixait également les postures réglementaires*. A l'entrée d'un étranger, la cour se tient debout ; mais à l'entrée du roi, elle s'incline ou se prosterne. Durant les audiences, les courtisans s'accroupissent par terre, les bras croisés sur leurs genoux ^ Si Sa Majesté plaisante, les infants poussent de grands éclats de rire*^. Si Elle fait un discours sérieux, quand Elle a fini, tous les grands se mettent à « adorer leur maître, à flairer la terre, à se » traîner sur le ventre en face du roi et à pousser des acclama- » lions jusqu'à la bauteur du ciel y>\ Parfois on garde cette posture tant que le souverain parle : pendant qu'Hàtchopsou racontait son voyage dans les villes du nord, « ses sujets écoutaient » prosternés à cause de la crainte qui était en eux » ^ La même cérémonie peut se renouveler plusieurs fois au cours d'une même séance. Quand Thotmès P' rassembla ses grands officiers pour leur faiie reconnaître sa fille, il lui fit prendre place dans le pavillon royal, « et ces gens étaient étendus sur leur ventre » ; puis il leur présenta sa fille comme roi ; alors de nouveau ic ils sepros- » ternèrent et baisèrent la terre devant ses pieds ))^: c'est làleur premier acte après la révélation qu'elle est la fille d'Amon, et, par là, ils reconnaissent à la fois sa souveraineté et sa divinité. La parole royale est tellement vénérable que de pareilles marques de
' Le grand chambellau Amonbésef « s'attache aux pas du roi en qualité de choni (Louvre G 65 : Devéria, B. Eg., Y, 64}.
2 Maspero, Contes, p. 127, n. 1; El. Eg., W, p. 124; B. Eg., \. 69 n. s. Cf. Ghiffith, The Qnbt, Tr. S.B.A., 1890, XIII, 140; Spiegelberg, Studien, p. 13 sqq.
3 Satni les vit ainsi {Conte de Sénosiris, b" et 6"= salles : Contes, 3= éd., p. 135). i Cf. Maspero, h. 0., I, 264 et 265 fig.
5 Stèle de Nesour-heka {R. Tr., XY, 173). G"est la posture de nombreuses statues.
6 Sinouhit (Contes, p. 125).
^ Stèle de Kouban, 1. 25 (Prisse, pi. 21; ViREr, R. Tr., XIY, 97-98) : her aa neb sen, hersen-ta, rta r khet mbak, her sgbuu r ka pet.
8 Déïr-el-Bahari, Inscr. du voyage, 1. 1 (Naville, R. Tr., XYIII, p. 95, pi. i; D.-el-B., III, 57; Sethe, Urkunden, lY, 245).
« Déïr-el-Bahari, Inscr. de l'intronisation, 1. 11 et 20 (Naville, R. Tr., XYIII, 98-99, pi. n; D.-el-B., III, pi. 61-62; Sethe, Urk., lY, 257-259).
respect se donnent, même hors de la présence du roi, quand on apporte un ordre ou un message de lui :
« Quand est ordre me fut remis, raconte Sinouhit, m'étant jeté à plat ventre je » m'appliquai contre le sol, je me traînai sur ma poitrine, je fis ainsi le tour de ma tente, » pour marquer la joie que j'éprouvais à la recevoir i. »
Aux prostrations ne se bornent pas les cérémonies à accomplir devant le roi. Les réceptions et audiences forment une sorte d'office royal, et, comme l'office divin, comprennent toute une série encore d'autres rites.
Pas plus devant le roi que devant les dieux, il n'est séant de se présenter les mains vides. Au reste, en est-il de même devant les puissants de l'Orient, grands et petits fonctionnaires. Les ambassadeurs viennent chargés de présents et de tributs qui ajoutent du prix à leurs hommages. Tel l'ambassadeur de Bakhlan venant demander à Ramsès II un mage pour guérir la fille de son prince ; on l'annonce, on l'introduit « avec beaucoup de cadeaux » ; il adore le roi : « Gloire à toi, soleil des pays étrangers, toi par qui » nous vivons » ; puis il s'explique -. Un simple sujet faitdemême ; il offre des cadeaux, môme quand il demande, surtout peut-être s'il espère une grâce. Quand il est en présence du Pharaon, le naufragé, qui désire être agrégé à la suite royale et à la cour, présente au roi tous les cadeaux précieux ou étrangers qu'il a rapportés de nie du Double ^
Les courtisans qui vivent des largesses du roi n'ont pas toujours de riches cadeaux à offrir au roi : mais, à défaut d'offrandes, ils paient de leurs personnes. Devant le roi, comme les prêtres devant le dieu, ils se livrent à des évolutions, défilés et processions; ils poussent des acclamations d'ensemble, ou exécutent des chants rythmés, accompagnés de musique. A la réception de Sinouhit, les Infants rendent ainsi hommage au roi et à la reine qui participe au culte. Us défilent, apportent « leurs colliers^ leurs bâtons de cérémonie,
1 Maspero, Contes, Sinouhit, p. HO.
2 Contes, La princesse de Bakhtan, p. 217-218.
3 Contes, Le Naufragé, p. 144-145.
l'office royal 373
» leurs sistres », les déposent aux pieds du roi S et l'adorent, puis reprennent -leurs places.
Un défdé analogue est de rigueur chaque fois que le roi a précédé ses courtisans dans la salle du trône. Ainsi dans les deux conseils tenus par Ramsès II, que font connaître les inscriptions d'Abydos et de Kouban, les grands, convoqués par ordre du roi, arrivent aussitôt :
« On les fit passer devant Sa Majesté, leurs bras dans le geste d'adoration de son » double 2 et 3^ proférant des acclamations (ou formant des danses) et flairant la terre devant » sa belle face 2 ; leurs nez contre le sol, le genou à terre, en signe de joie, ils adorent » ce dieu bon » *.
Et c'est dans cette position, « étant sur leur ventre et prosternés » contre terre », qu'ils parlent au roi'\
On offre au roi comme aux dieux l'hommage de l'encensement, des fumées de la résine divine, noiitir sonter. Quand il paraît hors de son palais, des prêtres l'escortent, l'encensoir à la main. Dans le tableau du triomphe d'ïlarmhabi à Silsiléh, un prêtre le précède et se retourne pour l'encenser^. A Médinet-Habou, dans les tableaux des fêtes de Sokar et de Min, des thuriféraires marchent à reculons devant Ramsès lïl et brûlent l'encens devant lui, suivant les indications du prêtre au rouleau pour les « cérémonies » à accomplir devant le roi quand il se montre » ^.
Le culte des dieux comporte le chant des hymnes sacrés^. Une séance royale ne se passe pas non plus sans chants et sans discours remplis du panégyrique du roi. L'ode du papyrus de Kahoun, les dithyrambes insérés aux épitres des papyrus Anastasi II et IV *^, ont pu servir en pareilles circonstances. Mais sans recourir à la moindre
* Contes, Sinouhit, p. 120.
2 Sta-ntu hr dot mbah nutr, dotu-sen m aau n ka-f, her honu, seii-to n lùr-fnofr. — Stèle de Kouban (Prisse, Mon.. \\i, 1. 12 ; Chabas. Mines d'or, p. 23).
■' Sta-antu hr dot mbah hon-f, fondu-sen khdmu m statu, pdu-sen her ta m haï, sea-to, dotu-sen m aaiu n hon-f, duau-sen nutr nofr pu. Abydos, Inscr. dédie, 1. 34-33 (Maspero, Essai, p. 22).
* Un-an-sen her khetu-sen, her benben her ta. Abydos, 1. 35 (Maspero. p. 23).
ô Silsiléh (Champollion, Mon., pi. cx-cxiii; Rosellini, Mon. Stor, pi. 44; L. D, III, 121 a; M.aspero, H. 0., II, 350-331 fig.)
6 Médinet-Habou, 2« cour (Champollion, Mûji., 209 sqq.; h. D., III, 212-213; Erm.an, ^Eg. 102; Daressv, M.-H. p. 116, 118, 122).
"Cf. supiu ip. 327) les chants en l'honneur dus particuliers; infra (p. 380-381) les chants exécutés dans les temples pour la personne du roi.
8 Ode de Kahoun (supra, p. 233, 248) ; Pap. Anastasi (suora, p. 227; infra, ch. x).
hypothèse, on peut juger de cette poésie officielle. Le conte de Sinouhit, d'une part, les inscriptions authentiques d'Abydos et de Kouban, d'autre part, en fournissent des échantillons, sans compter ceux des tombes de Tell-el-Amarna'. Dans la réception de Sinouhit par Amonemhâït, les Infants et les Amis ne prennent la parole que pour faire du roi un éloge pompeux terminé par un appel à sa clémence et à sa bonté-. Quand Ramsès II convoque son conseil à Abydos, pour Tentretenir des monuments à construire, avant même qu'il ait parlé, les grands prosternés entonnent un hymne à sa gloire :
« Ils adorent ce dieu gracieux en exaltant ses perfections en sa présence ; ils disent ses » volontés comme il les a accomplies ; ils figurent sa vaillance comme elle est ; toutes » les paroles qui sortent de leur bouche sont les actions du seigneur des deux mondes » en vérité. »
Et en effet, les paroles rapportées forment une compilation rythmée d'expressions rehgieuses ou poétiques pour célébrer le roi créateur et vivificateur, et, sans avoir effleuré aucun sujet précis, aboutit comme le morceau précédent à une prière pour obtenir les souffles de vie^ Dans le conseil, au sujet des mines d'or, introduits en présence de Ramsès II et invités à donner leurs avis, ils se gardent d'en rien faire; mais, toujours prosternés, ils célèbrent à grand renfort de rhétorique la toute-puissance du roi'^:
« Tu es semblable au dieu Soleil dans tout ce que tu fais. Ce qui plait à ton cœur se » réalise. Si tu désires faire, pendant la nuit, le jour, il se fera vite. Nous avons pris » une grande part à tes merveilles depuis que tu as été couronné roi des deux mondes ; » nous n'avions rien entendu, nos yeux n'avaient rien vu qui leur fût comparable. Tout » ce qui sort de ta bouche, c'est comme les paroles d'Har-em-khou ; l'équilibre de ta » langue, le trouvé juste de tes deux lèvres, c'est le poids exact de Thot. Quelle est la » voie que tu ne connaisses pas ? qui donc est parfait comme toi ? Le monde contient-il » un lieu que tu ne voies pas "? Aucun pays que tu ne pénètres à ton gré 1 Par tes oreilles » passe tout ce qui produit un son dans ce pays. C'est toi qui exécutes ce qui se fait. Tu » étais dans l'œuf, dans les occupations de l'enfant auguste, et par toi étaient prescrits » les devoirs des deux Égyptes ; tu étais enfant, portant la tresse de cheveux, et il ne
1 Les hymnes d'adoration au roi et à la reine en même temps qu'à Hor-khouti-Atop, trouvés dans presque tous les tombeaux de Tell-el-Amarna et Hagi-Qandil, n'étaient pas destinés à dos réceptions royales ; mais ils en donnent le ton et en tout cas s'adressent au roi vivant puisqu'après la mort de Khouniaton sa villii fut abandonnée (/?. Tr. XV, 36-50, surtout 38 et 40, toiiib<!s d'un anonyme et de Aï; cf. Breasted, De hytnnis in Solem sub Amcnophide JV).
2 Colites, p. 12b-i26.
3 Inscr. dédie. d'Abydos, I. :î4-40 (Maspkuo, p. 22-25. Cf. chap. vi, p. 234). * Stèle de Kouban, 1. 13-1'J (Ch.\b.\s, Mines d'or, p. 23-25).