D APRÈS LE LIVRE DES PYRAMIDES
» Et il prend le sceptre, — et il commande aux portes des dieux. » Il a supporté le ciel en vie, ~ il porte la terre en joie ;
» C'est son bras gauche qui supporte le ciel en force, — c'est son bras droit qui porte
» la terre en joie *. »
A l'envi les textes des Pyramides célèbrent la grandeur du roi et sa toute-puissance. Ils ne l'élèvent pas seulement au dessus des hommes et des créatures inférieures, mais au-dessus des esprits célestes. Il jouit d'une vie éternelle « plus que tous les dieux » -. Sa puissance surpasse la leur. Il est leur roi, il les domine tous. Les Khou, les « Lumineux », enfants d'Horus, dieux mâles et femelles, Arasit, Hâpi, Douaoumaoutef et Kobhsonouf, lui rendent hommage et le reconnaissent pour leur chef; il complète et préside leur ennéade^; ils le suivent comme leur chef de guerre, et les dieux viennent à lui en courbant Léchine *. Tantôt il soumet les dieux à l'empire de Râ son suzerain ; et tantôt Râ lui-même lui prête ses épaules en guise de pavois : « Râ sait que Pépi est plus grand que lui » ^ Il « fait la guerre à Bounouz et les dieux ne font rien contre lui » ^. Il dispose d'eux et de leurs héritiers, de leurs corps et de leur vie ; il en use despotiquement : il s'amuse avec leurs femmes, il fait égorger leurs enfants et se repaît de leurs chairs ^ .
Nul des immortels ne lutterait avec lui impunément. Que prétendraient faire les hommes? Voit-on les petits humains, artisans, laboureurs, pâtres, esclaves de la capitale, foule anonyme, s'attaquant à ce colosse, jugeant celui devant qui se prosternent ettremblent les dieux ? Non certes, la foule qui assistait aux funérailles
' Pyr. Pépi I, 1. 355-359 (Maspero, R. Tr., VII, 158).
2 Inscr. d'Ouna, pi. VIII, I. 48.
3 Pyr. Ounas, 1. 233. Cf. Chassinat, R. Tr., XIX, 29, les Ns/cyfç.
* « Gab lance un bras au ciel, l'autre bras à la terre ; il montre (inféode, awu)
» Pépi à Râ et Pépi lui présente (soumet khorp) les dieux les dieux viennent à lui en
» courbant l'échinc, les Lumineux suivent Pépi à cause de son âme (puissante) ; ils » comptent leurs masses, brandissent leurs armes de guerre à Pépi, car il est le grand. » (Pyr. Pépi I, 1. 338-341 : R. Tr., VII, 156).
5 Pyr. Pépi I. 91 (R. Tr., 171). Cf. « Il est devenu plus fort que lui (Toum). » (Pyr. Ounas, 1. 502; R. Tr., IV, 59).
6 Pyr. Mirinrî, 1. 774 {R. Tr., XI, 27).
7 Pyr. d'Ounas, 1. 491-521 (Maspero, R. Tr.,\, p. 59-61 ; B. Eg., \, p. 156-158).
d'un roi ne le prenait pas de si haut : elle aussi, le front dans la poussière, elle adorait ^
Donc contre le roi point de sanction sur cette terre dans la voix du peuple ; point de sanction dans Tautre monde où triomphe sa divinité.
Le roi défunt échappe à toute sanction parce qu'il est dieu et souverain des dieux. On lui rend un culte ; on l'adore dans sa tombe et dans ses temples. On lui donne le titre de dieu jusque sur le cercueil qui renferme sa momie, comme dans un procès-verbal officiel de translation et de restauration de la momie d'Aménôthès I"-. Selon toute probabilité, le harpiste ne mettait-il aucune ironie dans cette constation mélancolique : « Les dieux qui ont vécu jadis reposent dans leurs pyramides ^ »
Mais cette divinité le pharaon ne l'acquiert pas seulement après sa mort. Déjà le roi vivant est fils de Dieu et vraiment Dieu luimême.
I 2. — Divinité du roi vivant, appelé dieu, image des dieux, leur incarnation, leur fils élu et engendré, leur héritier.
Diodore dit que les Egyptiens conçurent pour Darius sage législateur une telle vénération qu'il fut le seul roi qui de son vivant ait reçu le nom de dieu^. C'est une erreur et justement tout l'opposé de la réalité.
Tout pharaon était dieu de son vivant : il l'était même avant
' Même dans les textes où, plus tard, la condition du roi'î'défunt se rapprochera le plus de celle des simples humains, il demeure un dieu. A Aliydos, Séti est représenté .parmi les suivants de Râ, de Toum ou d'Aton, montant la barque solaire comme pilote ou la halant dans la région nocturne : il n'en dit pas moins : « Moi, ton père véritable, 1 (jui ai qualité de dieu, je me môle aux dieux pour suivre le Disque ». (Mariette, A!)., l,pl. 20-21, 1. 89-91, 112-113 ; Maspero, Inscr. dédie, p. 58-59 et 66); elle temple où sont gravés ces textes lui est dédié.
2 « L'an XVI, le 22 du 4" mois de Pirit, le premier prophète d'Amon-Râ, roi des dieux, « Masahirti, fils du roi Pinozem (II), envoya renouveler l'appareil funéraire de ce » dieu ». (Gralïite sur le cercueil d'Amonhotpou I»' : Maspero, Guide, p. 326).
3 Chant du harpiste d'Anlouf (Pap. Ilarris bOO, p. 14, 1. 4 : Maspero, El. Ëg. I, 179.) ^ DiouoRE, Dihl. I, 95. Sur la divinité du pharaon, cf. Moret, Caractère religieux de
la royauté pharaonique, 1902; Erman, /Egyplen, ch. V ; Maspero, H. 0., 1, p. 258-267; Naville, Religion, ch. VI, p. 225-242 ; etc.
DIVINITE NON APOI'HEOSE 7
de naître ; il Tétait « dans l'œuf » ^ , c'est-à-dire dans le sein de sa mère.
Il ne faut pas confondre la divinité des rois égyptiens avec l'apothéose telle que la comprenaient les Grecs et les Romains. Un décret du Sénat décernait les honneurs divins aux empereurs décédés, au risque d'exciter l'ironie d'une apocoloquintose. Les Olympiens admettaient à leur table Hercule, fils d'une mortelle, par admiration de ses travaux surhumains. Ainsi, dans l'apothéose, hommes ou dieux faisaient-ils un dieu nouveau. Au contraire les rois d'Egypte n'avaient pas besoin d'être faits dieux : ils l'étaient.
L'erreur des Ptolomées fut d'attendre de conciles nationaux^ la consécration de leur divinité ^ La politique les absout ; mais leurs vieux prédécesseurs eussent condamné l'hérésie doctrinale de souverains décadents.
La divinité du pharaon ne résulte pas d'une apothéose posthume : si on le dit dieu sur terre, ce n'est pas parce que dans l'autre monde il le deviendra. C'est plutôt le contraire. Sa divinité dans le séjour des mânes ressort comme conséquence de sa divinité dans le séjour des vivants ; elle prolonge et continue son règne sur la terre.
Le pharaon est dieu par essence. Son humanité n'est qu'une apparence*. Son corps humain sert de support et de résidence à un esprit divin.
A l'origine on accepte sans doute l'idée de la divinité du roi comme un axiome. Sa supériorité sur les autres hommes frappait
1 Passim. Voir infra, p. 28.
î Nous connaissons ceux de Sais pour Alexandre et les dieux Adelphes (Stèle du Louvre, C 123 : Revillout, R. Eg., I, p. 183-187; Sethe, Urkunden, IJ, p. 75-804), de Ganope pour les Evergètes et leur fille Bénmice (Stèle de Tanis : Lepsius, 1866 ; PiERRET, 1881; Bhugsch, Thésaurus^ VI, luo4-lb7o ; Sethe, Urkunden, II, p. 124-154; etc.), de Memphis pour les Epiphanes (Pierres de Rosette et Damanhour : S. de Sacy, 1802 ; Letronne, 1841; Chabas, 1867; A. Bacllet, B. Eg., XV; etc.).
3 « CeLte hésitation, ou peut-être cette ignorance temporaire de l'ancienne coutume a » été plutôt offensante que respectueuse pour la tradition égyptienne. » (Robiou, La Religion, p. 37.) Cf., Beurlier, De divinis honoribus, 1880; Boccher-Leclercq, Le culte dynastique, l'JOO ; H. des Lagides, p. 231-237.
* « Ce n'est pas un Iiomme réel (aouna, authentique) celui qui est au milieu de nous » (Pap. Sallier III, pi. IV 1. 9.). La variante hiéroglyphique publiée par M. Brugsch supprime Te groupe a/mna (Recueil, pi. XXIX, 9 ; Chabas, Mél., III, p. 99 : sur ce mot renforçant la négation, cf. Gardiner, AL. Z ., XLI, 130-133).
les yeux ; qui eût osé la discuter? Ses sujets se courbaient devant lui; ses ennemis sentaient le poids de ses armes et mordaient la poussière; à lui résister, on se perdait; à se soumettre à lui, on gagnait la vie et des jours heureux. 11 apparaissait donc comme une de ces forces mystérieuses de la nature auxquelles on donnait le nom de dieux, quelque idée d'ailleurs qu'on se fit d'elles ^ Redoutable ou bienfaisant, il n'était pas seulement semblable aux dieux, mais dieu au même titre que les autres dieux.
La réflexion établit cependant une distinction entre ce dieu et certains autres. L'idée de la divinité du roi ne pouvait rester immobile, tandis que l'idée même de divinité évoluait. La religion s'élevait, s'épurait, s'unifiait. Le type royal unique et tout puissant n'était pas étranger à cette évolution théologique. Mais à son tour la théologie réagissait et transformait l'idée que l'on pouvait se faire de la personne royale. Non pas que l'on cessât de croire que le roi fût dieu. Mais on cherchait à expliquer comment il pouvait l'être.
La théologie, sans rejeter aucun des dieux, opérait entre eux un choix et un triage, établissait une hiérarchie, déterminait des rapports de filiation et de puissance ; les rois seraient-ils victimes de cette sélection, ou bien en profiteraient-ils? Comment douter de la solution? La puissance des rois n'avait fait que croître. Renoncer au prestige de leur divinité leur eût semblé une déchéance. L'expérience avait beau les montrer sujets aux misères humaines, aux maladies, à la mort, même à des révolutions qui les jetaient à bas du trône, la doctrine n'était pas entamée. En effet le roi détrôné pouvait n'avoir été qu'un usurpateur, un faux roi et un faux dieu ; lui tombé, la majesté royale restait sauve. D'autre part, les dieux aussi subissaient à l'occasion les atteintes de la douleur; on connaissait leurs passions et le trépas d'Osiris; le roi, souffrant et mourant en apparence, conservait comme eux
* l'eu importe à ce point de vue que, oi'iginaireincnt, l'idée de divinité se soit attachée soit aux ancêtres de la famille et aux totems du clan, soit aux astres, au soleil, à la tempête, aux saisons, soit à des fétiches, soit à des esprits, soit à toute autre force crue supérieure à celle de l'homme.