‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 3)Chapitre 38 sur 182 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

§ 1. Amour filial. — § 2. Culte des dieux : rites, temples, dons. — § 3. Obéissance. — I 4. Mission guerrière. — | 5. — Gouvernement intérieur du pays.

Comme fils des dieux, le roi a vis-à-vis de chacun d'eux tous les devoirs d'un bon fds. Il éprouve des sentiments de piété filiale qui se traduisent par tous les actes que la piété filiale peut inspirer. En récompense, il est l'objet de l'amour et de la protection des dieux.

I 1". — Amour filial.

Très fréquentes, et comme de style, dans les inscriptions qui racontent l'entrevue d'un roi et d'un dieu dans un temple, ou leur dialogue, ou les remerciements d'un roi, sont des appositions affirmant l'amour du dieu-père pour son fils, et réciproquement du roi fils pour son père. Dans les tombes de particuliers, dès l'ancien empire, de telles formules, très naturelles d'ailleurs, accompagnent presque toujours l'indication de leurs relations de famille : « son fils, ou sa femme, qu'il aime et dont il est » aimé » (meri-f, meri-n-f)^. Rien d'extraordinaire à leur emploi pour noter aussi la parenté des rois avec les dieux.

En sus de la glorification du dieu par leurs noms théophores, de

1 L. D., II, passim.

nombreux rois insèrent à l'intérieur même de leurs cartouches*, leur déclaration d'amour et de dévouement. De là les Méri-Râ et Méri-ni-Râ de lavi^ dynastie, les Mer-ni-Ptah etMî-Amon delaxix® à la xxm% et les Ptolémées « amants (ou aimés) de Ptah ou dlsis ». Ce mot (( ami d'Amon » est même devenu par trope un nom commun pour désigner le roi; et un officier s'intitule « flabellifêre » du mer-Amon » -, comme il dirait <.( du pharaon ou « du sou- » verain de la double terre ». Môme les rois d'origine étrangère protestent de cet amour pour les dieux de l'Egypte. Eux surtout, par politique, tiennent à en faire parade. Ainsi Darius « qui aime » Amon-Rà de Hib » ^ ainsi Alexandre II « qui aime les dieux » qui lui ont donné la dignité de son père » ', ainsi les Ptolémées prolixes dans leurs protocoles.

Souvent on ne se contente pas de noter dun mot cet amour mutuel ; mais on insiste sur l'idée. Elle servira de point de départ à un développement ; elle attendrira des remerciements; elle expliquera des demandes. Le dieu se réjouit de l'amour témoigné par son fils ^ et promet ou épanche le sien*^. Dans toutes ses prières, le roi proteste de son amour. Mais surtout s'il s'agit de vanter quelque œuvre du roi, d'en faire ressortir les mérites, de la célébrer de manière à justifier l'admiration des hommes et la reconnaissance des dieux, oh ! alors, l'amour, le grand amour du roi pour son divin père" ne connaîtra plus de bornes. Qu'il s'agisse

1 A plus forte raison devant ou derrière la cartouche : par exemple Pépi I" « héritier de » Gabou et aimé de lui, », « aimé de tous les dieux » (Protocole, Pyramide, 1. 65 : R. Tr. V, 167). — Senouserit (Sesourtesen, Ousertasen, Sa-n-Ousrit, Sanouosrit, Sésostris], « aimé » des esprits d'Héliopolis » (Obélisque d'Héliopolis : h.D., II, 118 h), « aimé de Ptah-ris-an- » bou-f », et «aimé doMontou Seigneur de Thèbes» (Obélisque de Bégig: L.Z>.,II,119), — etc.

2 Stèle de Nebamon (Lou\Te G 60 : de Rougé, Catal., p. 104; Pierret, Rec. II, 48;

PlEHL, /-//., pi. 13, p. 17).

3 Temple de l'Oasis d'El-Khargeh (Lepsius, M. Z., 1874, 74 ot 78.

* St. de Ptolémée I, dite du Satrape ou des prêtres de Pa et Dep (Mariette, M. D., pi. d4; BnuGSGH, M. Z., 1871, 1-13 ; K. Sethe, Urkunden gt\-rôm., 1904, II, it).

6 « A dit Râ à son fils Ramsès II qui l'aime.... : « Je suis réjoui de ce que tu as fait, » mon fils qui m'aimes : car je sais que tu m'aimes ! » (Stèle de Ramsès II ;\ Suez : Maspero, Sur deux Monuments) — Amon l'a « fait connaître pour son fils, par la gran- » deur de son amour pour lui plus que pour tous les dieux. » (Porte d'Araénôthès I à Karnak -.Annales, 1902, Legrain^ 2" rapport, p. 16.)

'■' Dans l'Hymne à Aton, Aménothès IV dit : a Tu es en mon cœur. Aucun autre ne te » connaît que ton fils NoFiR-KHopiRon-uA-OuA-Ni-RA. — {Af.M. C, I, 7). — « Je te donne que » ton amour (tuum amari) fleurisse devant le Se^des dieux. » (GHAMPOLLioN,iVo//ce5, p.3o3).

7 « Sa Majesté a fait tout cela à son père Osiris, par la grandeur de l'amour qu'elle lui » porte plus qu'à tous les autres dieux, afin que son nom soit stable» (Irascr.de Thotmèsl

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d'une guerre, d'une expédition militaire, de la construction d'un temple ou d'une donation magnifique, toujours Tamour guide le souverain, jamais l'intérêt, ou la crainte, ou la vanité ^ Seule la reconnaissance ose se joindre à l'amour-.

L'amour paternel des dieux répond à l'amour filial du roi. Le même souverain joint les deux titres « qui aime Amon » par exemple, et « qui est aimé de lui » " ou bien il se dit « dans le cœur de » tel ou tel dieu » ^'. Thotmès III jure « par l'amour que lui porte » Rà, par la faveur dont il jouit auprès d'Amon » ^ Le ciel entier l'acclame avec joie^. Les dieux se complaisent en lui, le lui disent et le lui prouvent ^ Tous leurs bienfaits depuis le couronne-

à Abydos : de Rocgé, /. H., pi. XIX-XXII; Cf. Mariette, Catal., p. 37G. ) — h Sa M. a fait » ceci à cause de son grand dévouement (n âdt n mert-s tef-s) pour son père Anion » plus que pour tous les dieux. » (Hàtchopsou, St. du Vatican : R. Tr., II, 129). — Toutànkhanion a fait des dons « à tous les dieux ses pères à cause de son amour » et ceux-ci « furent en joie à cause de son acte d'amour » (St. de Karnak : Legrain : R. Tr., XXIX, 168). — « Il a fait ce rnonumeiit, eu cœur aimant de son père Amon. » (Inscr. de Ramsès II sur l'ObiJl. de Thotmès I", à Karnak : L. D., III, 6).

* Il y a cependant des efl'ets calculés : par exemple quand Amonhotep II rétablit les anciens rites « pour que les hommes instruits le voyent et que tout le monde le sache » (Inscr. d'Amada : Bergmann, R. Tr., IV, 38), ou quand Amonhotep III raconte ses constructions à Louqsor et conclut : « Quand lus hommes voient ces pylônes, ils acclament » Sa Majesté Maa set rekhitou, dû sen aaù n hon-f » (Stèle FI. Pétrie, 1. 11-12 : R. Tr.. XX, 41). — Après avoir dit : « Mon cœur m'a imposé de lui édifier deux obélisques de » vermeil », Hàtchopsou ajoute : « Ma Majesté les a fabriqués afin que mon nom dure à » jamais. » (Obélisque de Karnak : Prisse, Mon., pi, 18; L. D., III, 24 \\; Maspero, H. Or., II, 244).

2 Amonhotep III motive ainsi ses dons à son père Amon de Thèbes : « Je les donne à » mon père, en reconnaissance (m-à-m : en cœur juste, meti ab) de ce qu'il m'a fait » reconnaître pour Soleil des Neuf-Arcs. » (Stèle Flinders Pétrie, Karnak, 1. 16: R. Tr., XX, 41). — Toutànkhamon, « vengeur de son père qui lui a créé sa royauté », « faisait » des monuments dans l'équité de son cœur (kd ab) à son père Amon » [loc. cit., 1. 26-27). — Séti I envoie des présents à Amon « à cause de la puissance qu'il lui a donnée », ou « des victoires qu'il lui a données sur tout pays » (Karnak, mur I^ : L. D., III, 27-29; R. Tr., XI, 63 et 73). — Cf. Légende de Séti II sur un colosse de Ramsès II à Abou-Simbel « pour rendre hommage à celui qui lui a donné la vaillance. » (L. D., III, 204 f; Sh.\rpe, Erj. In., II,2'J : Chabas, X/A'» d., p. 124).

^ Meri-Amon et Mer-ni-Amon. Cependant Mer-Amon signifie aussi bien l'un et l'autre, et c'est cette forme que l'éthiopien transcrit : « Amon-mî-pul » avec le suffixe de l'élat passif (Cf. Brugsch, /E. Z., 1887, 31-32). — Cf. Meri-Rd Pépi I et Miri-ni-Ra Mihtimsaouf.

* Par exemple : Nekhtharhibi , lier hdli Hdr-Shefi, mer Bast (Naos du Caire: R. Tr. , XI V, 29) . 5 « Par ma vie! par l'amour que Rà a pour moi (ànkh-a, meru-a Rd, ho.su-a tef-a),

» par la faveur dont je jouis auprès de mon père Amon. » (Annales : AUsplro, R. Tr., II, 1879, .53: B. E(/.,\IU, 219; Sethe, Urkunden, IV, 6.50).

♦> « Quand tu apparais sur le trône de la grande salle, les dieux et les hommes » acclament ton nom. » (Décret de Plah : Daressy, M. -H., p. 6j). — « Les dieux » t'acclament dans le ciel pour ce que tu as fait. » (Hymne des quatre points cardi. naux : Daressy, Ib., p. 73).

7 « Ptah, le père des dieux, dit à son fils chéri de son liane : — « Moi je suis ton

» père — Sachant que tu me vénéroi-ais, que tu ferais honneur à ma personne, —

» jo t'ai créé — En te voyant, mon cœur exulte; je te saisis sur ma poitrine d'or; —

» je l'unis à la vie, à la sérénité; — je te joins à la santé, au plaisir ; — je t'associe

ment de leur fils^ jusqu'à la dernière de ses victoires sont des gages de leur affection. En tout, partout et pour tout, ils le protègent comme un fils-. Au nom de cette parenté et des sentiments qu'elle inspire, le pharaon réclamera des dieux avec confiance tous les biens ; santé et jouissances qu'elle permet ^ longue vie * et règne glorieux % heureuse paternité*^, richesse et puissance", paix profonde ou guerres victorieuses ^ Les dieux ne refusent rien au fils qui les aime.

I 2. — Culte des dieux.

Des paroles, des protestations, même lyriques, ne suffisent pas; il faut prouver le sentiment par des actes. Le roi ne manque point aux actes de la piété filiale.

» aux transports de joie, au contentement, à l'allégresse Je t'accorde mes années par

» cycles, la royauté à ma place sur mon trône ; — j'unis la vie et la sérénité à tes » chairs; ma protection s'exerce sur tes membres; — je te l'ends victorieux, toute la » terre est à tes pieds. » (Décret de Ptah; Ibsamboul et Médinet-IIabou : Daressy, p. 64-67).

1 « Qu'Amon-Râ vienne à moi Que tu me donnes la couronne en me montrant

» par là l'amour de ton cœur. » (Stèle de l'intronisation : Mariette, p. 11).

2 « Or est bien divinité la fille du -dieu, car les dieux combattent pour elle, ils étendent » leur protection derrière elle tous les jours, comme l'a ordonné son père, le maître » des dieux. » (Inscr. de l'intronisation d'Hatchopsou, 1. 18. Deïr el Bahari).

3« Oh! Râl donne toute vie au Pharaon 1 Donne des pains à son ventre, de l'eau à » son gosier, des parfums à sa chevelure I Oh! bienfaisant Râ-Harmakhis, navigue avec » lui! » {Hymne à Rà-Harmakhis : L. D.j VI, pi. cxvi-cxvu ; Maspero, H.-A., p. 282).

« Que mon corps soit vigoureux! que mon œil soit resplendissant! que mon cœur » soit heureux chaque jour! » (Stèle de Ramsès IV à Abydos, 1. 3i-Ho ; Mariette, Abydos, II, pi. bo ; Piehl, j:E. Z., 1885, 18). « C'est toi qui me donnes la santé, la vie, » la longue durée d'un grand règne, la verdeur de tous mes membres, la vue de mes » yeux, l'ouïe de mes oreilles, la satisfaction de mon cœur en perfection. C'est toi qui » me fais manger jusqu'au rassasiement ; c'est toi qui me fais boire jusqu'à la désalté- » ration; c'est toi qui me prépares les manifestations augustes de la royauté sur terre, à » perpétuité, éternellement! C'est toi qui me fais être dans ma quiétude de chaque

» jour C'est toi qui fais le salut de mon corps, la sauvegarde de mes membres»

(Prière de Ramsès IV, an IV, Abydos (1. 13-17, 27) : Pierret, R.Arch., 1869, p. 281, 283).

* Dans le texte précité, Ramsès IV demande les 67 ans de règne de Ramsès II (1. 21-23).

5 « Viens au Pharaon, donne-lui ses méi'ites dans le ciel, sa puissance sur laterre. » (Hymne à Rd, loc. cit.; Maspero, p. 283).

6 « Soyez présents dans l'école de mes fils, qu'ils soient élevés dans ce pays, qu'ils » soient forts comme|Shou et Tafnout. Oh I justes, justes (dieux)! rendez bien ordonnée » ma grande dignité pour mes héritiers et que vous détestiez leurs ennemis. » (Stèle de Ramsès IV à Abydos : Piehl, jE. Z., 188S, 18, 1. 31-35).

7« Que je dompte les rebelles, etc ! Donne que le pourtour du disque solaire soit

» sous ma domination, que je l'offre à vos ka, à vous qui l'avez créé, soyez ma protec- » tion tous les jours et écartez tout mal qui s'approche de moi. » (Ibid.).

8 « Le glaive de victoire m'a été donné en plus de mes armements par les dieux et les

» déesses au cœur aimant Leurs mains sont pour moi comino un bouclier de genou

» afin d'éloigner de mes membres les coups des ennemis (Médinet-IIabou, 2» pyl. N.,

face E., an IX de Ramsès III, 1. 27 et 37-38 : Daressy, p. 96).

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