CONSTRUCTION DE TEMPLES
entretien simple et affectueux, plein d'abandon, comme il convient entre père et fils. Le roi exprime son respect, son amour, sa confiance ; il rappelle tout ce qu'il a fait pour témoigner son dévouement à son père; il le prie de continuer sa protection à l'avenir. Le dieu épanche ses sentiments à l'égard du fils qu'il aime; il est très touché de ses preuves d'amour; il lui donne de bons conseils et lui promet la gloire pour lui, la prospérité pour son royaume. Des inscriptions et des stèles conserveront le souvenir de ces dialogues'. Enfin le roi referme le tabernacle, replace un nouveau sceau d'argile sur le verrou, et y imprime son cachet'. Le fils du dieu s'est acquitté envers son père du devoir de culte famdial.
Un fils pieux fait vivre le nom de son père en construisant et en ornant la demeure de son double, en y érigeant une stèle qui perpétue le nom, les titres et comme l'état civil du défunt, en faisant peindre ou sculpter sur les murs des textes et des scènes qui servent au mort ou rappellent à la postérité sa vie passée. Si les tombes de ses ancêtres ont été endommagées, si le nom de l'aïeul ne se lit plus, si les rites ont été interrompus, le descendant conscient de ses devoirs fait réparer les dégradations, regraver les inscriptions abîmées et renouveler les offrandes. Le roi « se souve- » nant de ce qu'avait fait Horus pour son père Osiris » ^ agit de même à l'égard des dieux. 11 les aime, glorifie leur nom et sert leur double. « C'est une chose excellente, dit Ramsès IV, qu'un » fils qui est bon pour son père, et celui-ci le récompense d'es- » claves sans nombre. Et voici que je n'ai pas négligé le bien [je » n'ai pas manqué] de le faire à vos doubles ; car mon cœur était
1 Presque tous les textes épigraphiques, accompagnant la scène du roi en face d'un dieu, devraient être cités ici.
2 « Il monta l'escalier qui conduit au grand sanctuaire pour y voir le dieu d'IIéliopolis, » lui-même. Tout seul il tira le verrou, ouvrit les battants, contempla son père Rà, » mit en ordre les deux barques sacrées; puis il ferma les battants, plaça la terre » sigillaire et y imprima le sceau royal. » (St. de Piànkhi à, Gebel-Barkal, 1. 103-lOb : M.4.RIETTE, M. D., pi. 1-6; M.\sPERo, Guide, p. 60: E. de Rougk, Chvest., p. .59-61; Sch.€FER, Urkunden, l\\, 39; Moret, Rituel, p. 216).
3 Stèle d'Apis n» 2,2S9, Louvre, an 23 d'Amasis (Piehl, /. //., p. 24).
» plein d'amour » ^ Le roi donc aime la demeure de son père et peut dire comme Salomon : dilexi decorem domus tuœ. Il la veut spleiidide « comme le double horizon du ciel » -. Il fait construire en beaux matériaux qu'il envoie chercher au loin ^, une maison /9/r ou un château haït, qu'habitera le double divin. Les carrières de Roufou* (Tourah), de Rohannou' (Hammamat), d'Abou^ (Eléphantine et Syène), d'Hàït-noubou ^ fournissent leur calcaire fin, leur granit ou leur albâtre. Le nom du dieu et sa figure se verront sur tous les murs. Des statues artistement sculptées dans de belles pierres offriront au double divin un support matériel digne de lui. Des tableaux indiqueront les anniversaires à commémorer et les cérémonies à faire, ou instruiront sur la personne du dieu, les mystères de sa nature, ses opérations, son histoire. Des stèles fixeront les droits du temple, en perpétuant le souvenir des donations royales ^
Il faudrait une revue complète de l'histoire monumentale de l'Egypte pour énumérer les constructions dues à la piété des rois. Sur les deux rives du Nil et du nord au midi, le pays tout entier
1 st. de Ramsès IV, 1. 31 (Champollion, Not. II, 489; Mariette, Abydos, II, pi. 5S; PiEHL, TË. Z , 1884, 41 ; 1885,18).
'^ Di oun Amon pi, ma khouit nti pet : Obélisque de Thotmès I à Karnak, inscr. de Ramsès III (L. D., III, 6 o).
3 Amonemhàït III, l'an XIX, va lui-même à Hammamat chercher la pierre nécessaire au monument de Sobkou, maître de Chodit (L. D., II, 138 d; cf. 138 b; Maspero, H. 0., 1,511, n. 2).
*L. /)., II, 143; III, 3, 71. Cf. Vyse-Perring, Pyramids, 1837, III, p. 70-99; Isnard, Descr. de l'Eg., t. v, 672-674; Brugsch, Das ■'Efjypt. Troja, ^. Z., 1867, 92; Bec, pi. 10.
s GoLENiscHEFP, Soc. arck. de Saint-Pétersbourg , 1888, II, 65-79, pi. 1-18 :— L. D., II, 115, 136 A, 138, 149 (vi« et xi-xn« d. : Maspero, Hev. or., 1877, I, 327-341 = B. Erj. VIII. 1-14) ; — L. D., III, 219 e (Ramsès IV : Ghabas, Mél. I, 52-54, II, 144 ; Brugsch, Gesch., 620-623 ; yÉ'^?/p/., 38, 227-232) ; — /6., III, 75 a-d (Ahmasis); — Ib., III, 283 (Darius: Burton, Exe, pi. 3-4, 14 ; Rosellini, Mor. Stor. II, 174).
6 Inscr. d'Ouni, 1. 37-45 (Mariette, Abydos, I, pi. 44-45; cf. Maspero, ^.-^^r., VIII, 340-345).
"^ Ibid., 1. 42-43 (Cf. Brugsch, Gesch., p. 401; Newberry, Eg. Expl. Fund, Report, 1890-91, p. 27-28; W. Frazer, Pr. S. B. A., XVI, 1893-94, p. 73-82; Maspero, //. Or. I, 383-384).
8 Voir entre autres ; Calendrier de Palerme, Stèle de Karnak et Annales de Thotmès III, Stèle d'Aménôthès III (St. Pétrie), Stèle de Toutânkhamon, Inscr. dédicatoire d'Abydos, Stèles de Ramsès IV à Abydos, Inscr. d'Osorkon à Bubastis, Stèle d'IIorsiatef au Barkal, Stèle d'Apriès à Mendès (dons à Ptah), Stèle de Nectanébo II à Naucratis (dime des douanes). Stèle do Ptolémée I à Bouto, Stèles de Ptolèmèe II à Mendôs et à Pithom, Décret de Ganope (St. de Tanis), Décret de Memphis (Pierres de Rosette et de Damanhour), Don du dodccaskhène à Isis de Phike, Décrefs de Ptolèmèe XI à Edfou et Dendèrah (Bauurkunde). Cf. Parchemin d'Hèliopolis (Sènuuserit I) et Pap. Ilarris (Ramsès III).
COiNSTRUCTION DE TEMPLES 61
est couvert des ruines de temples élevés par leur munificence. Tout souverain qui avait des ressources et des loisirs voulait immortaliser son règne en élevant un sanctuaire nouveau ou en embellissant les anciens. Aujourd'hui môme c'est peut être surtout au nombre et à la splendeur de ces constructions religieuses que nous jugeons l'étendue du pouvoir d'un prince ou d'une dynastie, l'importance, l'activité et l'éclat d'un règne ; contestée pour une époque, l'unité du royaume s'affirme lorsqu'on voit le même souverain bâtir dans toutes les provinces, ou du moins dans des nomes éloignés les uns des autres. Si d'autres sortes de monuments permettent de contrôler cette déduction, généralement ils en confirment la justesse.
Tels sanctuaires présentent en raccourci l'histoire de leur ville et du pays entier, comme celui de Karnak K Quand Thèbes est devenue capitale et Amon dieu du monarque, la chapelle antique qui suffisait au petit dieu féodal disparaît : un édifice nouveau surgit et,
1 Antouf-âa avait embelli Thèbes et réparé son temple (Mar., M. D., pi. 49, p. 15); Amonemhàït I le reconstruit ; Sénousorit I l'agrandit en même temps qu'il consolide la dynastie (Wilkinson, Modem Egypt, II, 248; Mariette, Karnak, pi. VIII a-e, p. 41-42; ViREY, Notice, p. 41. n» 131; Maspero, H. Or., I, 507; piliers retrouvés : Legrain, 2^ rapport, p. 12-14, Annales, 1902). Les Sobek-hotpou et les Nofirhotpou de la XIIP dynastie y travaillèrent et l'embellirent de leurs statues (Mariette, Karnak, p. 44-46, pi. VIII k-m statues, n-o bloc, ix-x tables d'offrandes ; Virey, Notice, p. 39, n" 123; Maspero, H. Or., I, 530). La domination des Hycsos ruine le temple aussi bien que la monarchie nationale. La XVIII» dynastie relève l'un et l'autre : Ahmès rouvre pour Amon Thébain les carrières de Roufou (Stèle de Tourah : L. D., III a, 1. 34; de Bougé, Mél. I, 41; Maspero, H. Or. III, 92, fig. p. 93); les quatre Thoutmès, la reine Hâtchopsou, les Amènôthès II et III restaurent et prolongent l'ancien sanctuaire, accumulent au devant chambres, salles hypostiles et cours à cariatides, construisent trois pylônes, érigent de grands obélisques, ornent, remanient et achèvent les constructions l'un de l'autre. Thotmès III entoui'e l'édifice d'une enceinte que doublera Ramsès II; Ramsès I élève un nouveau pylône et la grandeur de la XIX» dynastie se reflète dans la grande salle hypostyle que construisent Séti I et Ramsès II; à l'instar des Thotmès, ils en ornent les murs du récit de leurs exploits et Ménéptah en achève la décoration. Aux alentours du grand temple, Thotmès I commence les Propylées du Sud que continuera Harmhabi; Thotmès III bâtit le grand édifice de l'Est ainsi que les temples de Ptah et de Montou; Amènôthès III relie ce dernier au grand temple par uneavenue de sphinx criocéphales et bâtit le temple d'Aton et le temple du Nord; Séti II, le petit édifice de l'Ouest; à l'Ouest aussi Ramsès III consti'uit un nouveau temple d'Amon et celui de Khonsou auquel s'attachent ses successeurs. Les prêtres-rois de la XXI» dynastie se contentèrent de célébrer par des stèles les oracles d'Amon. Les Bubastites se remirent à bâtir et fermèrent la première cour. Les Ethiopiens et les Saïtes, entre les invasions assyriennes et perses, continuèrent les constructions et, entre autres, dressèrent les grandes colonnes de la preinièi'e cour. Les Ptolèmées restaurèrent le sanctuaire et insérèrent dans la grande enceinte le premier pylône d'Amon et celui de Klions (Cf. Mariette, Karnak, plan en couleurs ; Isambert, Guide, p. 577, tableau des époques du grand temple; Borchakdt, Zur Baugeschichte des Amonstempel von Karnak, Untersucliungen de Sethe, V, 1905).
dans ses développements, suit toutes les vicissitudes de la monarchie, grandissant ou végétant comme elle. Plus de trente souverains ont collaboré à cet ensemble et y ont laissé leurs noms. Les sanctuaires de Ptah à Memphis* ou d'Osiris à Abydos- ne s'enorgueillissaient pas de souvenirs moins riches. Tout du long de la vallée chaque ville possédait son monument de la générosité des rois bâtisseurs envers sa divinité.
Après le légendaire Menés, fondateur de Memphis et de son grand temple de Ptah, et après les autres rois fondateurs de temples en telle ou telle localité, leurs successeurs avaient encore la partie belle.
La vétusté, les tremblements de terre, les inondations, des vices de construction, les guerres civiles ou étrangères, bien des causes endommageaient les édifices les plus respectables et nécessitaient des réparations. Les modifications du goût public, le dédain de dimensions trop petites, ou d'ornements trop pauvres, ou d'un style trop archaïque, le désir d'égaler Taspect d'un sanctuaire à sa renommée, prétextaient aussi les injures du temps. Restaurer les temples occupa donc souvent les rois. Ils en tirèrent gloire aussi bien que de les créer de toutes pièces. Peut-être même mirent-ils parfois une certaine coquetterie à parler seulement de restauration quand ils créaient : la modestie n'entrait pour rien dans le calcul ; mais on évitait de passer pour novateur, sans rien perdre de son mérite ; au contraire, on le rehaussait par l'anti-
1 HÉRODOTE, II, 99 (Menés), 101 (Mœris), 108, 110 (Sôsostris), 112 (Protée), 121 (Rhampsinite), 136 (Asychis), 153 (Psamtik), 176 (Amasis); Diodore, I, 50-51 (Uchoreus et Mœris), 57 (Sesoosis), 67 (Psamtik) et 97.
2 Travaux sous Sénouserit I" : Stèle de Montouhotpou (Mariette, Abydos, II, pi. 23; DE RouGÉ, I. H., pi. 303-304; Daressy, R. Tr., X, p. 144-149; Brugsch, Gesch. p. 132-133; LusHiNGTON, Tr. S. B. A., VIII, 353-369; Virey, Notice de Giseh, p. 38, n» 120 ; — sous Sénouserit III : Stèle d'Ikernofrit (Berlin, n» 1204 : Sch.iîfer, Mysterien des Osiris, ap. Sethe, Unter.mchungen, IV, fasc. 2); — sous Nozirrî : Stèles d'Amonisonbou, Louvre, c 11-12 (de Horrack, ap. Ghabas, Mél., IV, 203-217) ; — sous Thotmès I»"- : Stèle au Caire (de Rougé, /. //., 19-22; Mariette, Ab., 31; Sethe, IJrkunden, IV, 94-103; — sous Séti !<"• et Ramsès II : inscrip. dédie. (Mariette, ^6., I, pi. 5-9; Maspero, /Ats«\ dédie. 1867; Lauth, Z. d. Morg. (Jes., XXIX, 456 sqq.; Brugsch, Gesch, 479-490; Wiedemann, yfiJg. Gesch., 418-420); — sous Ramsès IV : inscr. de l'an IV, 1. 22 (Pieruet, li. Arch., 1869, 282). -- Pour les temps archaïques: tombeaux royaux, palettes de Nar-Mer, Den,etc. (Amélineau, Nouvelles fouilles d.' Abydos, 1899; de Morgan, Recherches, II, Ethnogr., 1897; Pktrie, The royal tombs of the 1^ dyn., 1890; Masi-eko,/?. C'/-/7..1901, 1, 385 sqq.).— Pour le règne de Pépi I»'', cf. Mariette, Abydos Gai., p. 83-92.