‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 3)Chapitre 54 sur 182 · TERREUR SACRÉE · texte numérisé non relu

TERREUR SACRÉE

Si les dieux marchent au combat avec le roi, il ne peut manquer de remporter l'avantage : « La victoire sur le monde entier a été » ordonnée pour lui '. » Comme homme, il se targue de sa vaillance ; comme fds et protégé des dieux, il constate avec non moins d'orgueil que tout a cédé devant lui sans coup férir.

La peur fait l'office du fer et réduit les ennemis à se soumettre. Le roi, avec ses grands vassaux et ses soldats, bataille; Turseus de son diadème lui assure la victoire en terrifiant les ennemis-. Ainsi le roi Mirikarî, avec l'aide de Khiti II, baron de Siout, triomphe des révoltés et rentre dans sa capitale, précédé par la terreur :

« Les commandants du Sud et les archontes d'Héracléopolis, leurs jambes vacillent sous » eux quand Turœus royale, régente du monde, vient pour refouler le crime, la terre » tremble, le Midi s'enfuit en barque, tous les hommes se sauvent éperdus, les villes se » soumettent, car la crainte envahit leurs membres ^. »

Ainsi triomphe Thotmès III par la grâce d'Amon :

« J'ai donné que mon urteus qui est sur ta tête les brûlât, qu'elle ramenât prisonniers » enchaînés les peuples de Qodi, qu'elle consumât de sa flamme ceux qui sont dans » leurs marches, qu'elle tranchât la tète des Asiatiques, sans que put s'échapper aucun » de ceux qu'elle saisissait. '' »

Ramsès III s'intitule : « Seigneur de la terreur dans tous les » pays "•. » Ses ennemis, Lybiens et alliés, justifient ce titre par leur défaite et leurs discours. Ils tremblent, ils se troublent, ils sentent une flamme céleste acharnée à leur poursuite; la frayeur leur fait perdre la tète et leur enlève l'usage de leurs bras pour frapper, de leurs jambes pour fuir :

Tous leurs membres se sont paralysés parla terreur.... « C'est, disaient-ils, le brise- » ment de nos os qui est près de nous dans le pays d'Egypte ; son seigneur a détruit » nos âmes pour jamais. » — Malheur à eux ! qu'ils voient leurs danses changées en massacre! La déesse Sokhmit est à leur poursuite ; la terreur est sur eux. — « Nous ne » marchons pas (s'écrient-ils) sur un chemin où l'on peut marcher, nous marchons sur » de l'eau, entièrement de l'eau ! Leurs guerriers (les Égyptiens) n'ont pas même » combattu contre nous dans la mêlée. Il (le roi) a été une destruction pour nous, une » flamme contre nous toutes les fois qu'il l'a voulu ; dès que nous nous sommes appro- » chés, la flamme nous a saisis, et nulle eau n'était à nous *. »

* Pap. Brit. Mus. (Chabas, Et., p. 219).

2 Cf. MoRET, Royauté, p. 300.

3 Tombeau de Khiti II à Siout (L. Z>., II, loO g: Mariette, M. D., 69 a; db Rougé, /. H., 298; Brcgsch, Thés., 1506 ; Griffith, Siut, pi. 13 = 20; M.\spero,/^. Or., I, 4.58).

^ Chant triomphal (op. cit. supra, p. 8o, n. 2; Maspero, H. 0'"., II, 268).

s Inscr. de Mésori, an XI, 1. 1 (Dûmichen, H. L, pi. 18).

6 Inscr. de l'an V, 1. 42-45 (Chabas, Et., p. 231-232. Cf. D.\ressy, p. 113).

Le panégyriste de Ménéptah décrit cette frayeur avec quelques détails plus précis :

« Tandis qu'ils combattaient, le vil chef des Lybiens... il eut peur, son cœur défaillit » et il se mit à courir [de toute la vitesse de ses] pieds ; son arc et son carquois dans sa » précipitation [restèrent] par derrière, ainsi que tout ce qu'il avait sur lui, un » violent désespoir s'empara de lui ; une grande teri'eur circulait dans ses membres '. »

Ennemis de TÉgypte ou ennemis personnels du roi, étrangers, envahisseurs ou révoltés subissent également ce vertige avantcoureur des désastres, dont Amasis menace ses adversaires :

« Ne seront pas vigoureux dans le combat les bras de ceux qui s'opposent à qui est en » son eau ; la terreur sera devant Sa Majesté, le débarrassant, quand est fait combat, de » ceux qui sont sous son influence ; la crainte de Sa Majesté les tuera, afin qu'il soit » donné que les choses rentrent dans l'ordre légal 2. »

Quelque usage et quelque abus que le style égyptien fasse de la métaphore et de Thyperbole, il y a ici plus que de simples figures de rhétorique. Terreur et flamme rappellent les textes sacrés et montrent le roi remplissant dans la réalité des fonctions mystiques ^ Il brûle comme la flamme les ennemis d'Osiris : « Il » venge tout dieu de celui qui l'outrage... il est Ouadjit, dame du » feu; ceux qui s'élèvent contre lui, malheur à eux ! » car, selon la glose, (( il est la flamme dévorante dans la lutte contre les com- » pagnons de Sit ». Comme Râ, il « précipite son ennemi par la » flamme ; c'est son œil (qui) renverse les impies » '". Comme

* Inscr. de Karnak, 1. 34-35 (Chabas, Et., p. 196). — Dans la stèle d'Israël, le chef Libyen et son peuple partagent la panique : « Il a mis la crainte dans le cœur des » Machaouachas ; il a fait retourner les Libyens envahisseurs de l'Egypte, leurs cœurs » pleins d'une grande terreur de l'Egypte. Leur marche en avant s'est changée en fuite; » leurs pieds ne tinrent pas ferme, mais détalèrent; leurs archers lâchèrent leurs arcs; » le cœur de leurs fantassins défaillit à la marche. Ils délièrent leurs tentes et les » jetèrent à terre; ils prirent leurs sacs et en abandonnèrent le contenu. Le chef vil et » vaincu des Libyens, il s'enfuit à la faveur des ténèbres, tout seul, point de panache sur

» sa tète; ses jambes se dérobaient Il est au pouvoir de tous les dieux seigneurs de

» Memphis; le seigneur de Memphis a rendu son nom maudit. » (Chant triomphal de Ménéptah, st. d'Israël, 1. 5-6 et 8-9 : Spiegelberg, JE. Z., XXXIV, 2-3, 12; Pétrie, Six Temples, p. 13-14).

2 Stèle d'Amasis, an III, 1. 6-7 (Daressy, B. Tr., XII). — Cf. «J'accorde que les peuples » d'au-delà de la Méditerranée soient saisis de tes craintes, de manière que ta crainte

» circule en tous les pays, et que tes épouvantements soient dans leurs cœurs Je

» t'ai donné que l'Occident et l'Orient s'inchnent devant tes esprits, qu'ils viennent le » dos plié à ta face. » (Table de Ficoroni, sous Nectanébo II : Maspero, ap. Lafaye, Divinités d'Alexandrie, p. 333).

3 « Le seigneur de l'Egypte était le feu de Sokhmit contre eux,.... leurs os se calci- » nèrent dans leurs corps. » (Inscr. de Médinet-Habou, Ramsès III : Dumichen, H. /., 22-27: Chabas, Et., p. 140).

* Hymne à Râ (Pap. Boulaq, col. 3, 1. 6-7 : Mariette, t. 11, pi. 11; Ghébaut, 10; et. col. 9, 1. 7).

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