LE ROI MANDATAIRE PACIFIQUE DES DIEUX
Loin de rougir de cette subordination, le roi en tire gloire ; car sur terre lui seul représente ainsi la divinité. Sénouserit P"" s'enorgueillit de bien servir par son gouvernement Harmakliis qui le lui a donné :
« Il m'a donné de mener cette terre; il a su l'organiser; et il m'a gratifié de son » appui. J'ai rasséréné l'CSIil qui est en lui, agissant en tout comme il lui plaisait, et
» j'ai recherché ce qu'il avait résolu qu'on connût Le monde me fut donné et je fus
» son seigneur,.... actif pour accomplir sur le champ mon oeuvre, me conciliant le dieu *. »
Comme les chants de Thotmès et d'Aménôthès posaient les pharaons en lieutenants du ciel pour la guerre et les conquêtes, le poème connu sous le nom de Décret de Plah, gravé pour Ramsès II à Ibsamboul et pour Ramsès III à Médinet-Habou, montre de plus en eux les ministres des dieux, chargés de réaliser en leur nom les œuvres de paix'-. Ptah dit à Ramsès :
« T'ayant placé comme roi pour l'éternité, te confiant le gouvernement pour toujours,
— je t'ai confié la mission divine de gouverner les deux terres comme souverain 3.
» Je t'ai donné le Nil pour combler le paj^s, l'enrichir de produits alimentaires ; — il inonde les terres pour toi, approvisionnant les lieux que tu parcours.
» Je te donne les grains de blé pour nourrir les Égyptiens, les épis nombreux comme les sables des dunes; — leurs greniers approchent du ciel, leurs tas sont comme des montagnes.
» Eux t'adorent joyeux et t'acclament en voyant les récoltes : — c'est fête pour la bouche que l'abondance (sous tes pas) : ce pays se rassasie de tes productions.
» Je te donne ce que le ciel renferme en lui, ce que Sib (Gab) fait croître en lui : — étant rafraîchis, là où tu as passé, les volatiles, et les bestiaux recevant leur nourriture.
» Les quatorze doubles de Râ sont mis par Thot sur ton chemin, tu n'as qu'à ouvrir la bouche — pour t'enrichir de ce que tu désires, comme ton père Khnoum....
» Je donne que tu façonnes les montagnes en monuments (très imposants) ; — je donne que t'arrivent toutes les pierres précieuses, tous les bois estimés.
» Je donne que ton cœur s'illustre en les employant à toutes sortes d'oeuvres parfaites ;
— j'ai mis au cœur de tous les peuples de te présenter eux-mêmes leurs travaux
» Je donne que tu acquières une grande renommée, tout ce qui est bien provenant de
toi ; — les pays qui sont à toi sont en joie, l'Egypte t'acclame à ton apparition
» Le ciel et la terre se joignent en leur allégresse, heureux de ce que tu produis ».
Ramsès répond, remerciant le dieu, et s'avouant son mandataire :
» Moi, je suis ton fils, tu m'as placé sur ton trône, tu m'as transmis ta souveraineté; — tu m'as enfanté à l'image de ton corps, me donnant de commander à ce que tu as créé.
» Tu m'as mis comme seigneur unique, tel que tu l'as été, pour maintenir l'Egypte audessus des nations ; — ô modèle des dieux..., je gouverne pour eux l'Egypte (selon leur cœur). »
1 Dédicace d'Héliopolis (supra, p. 78).
» Décret de Ptah : Ibsamboul, 1. 9-15, 23-24, 30-31 (loc. cit.) ; Médinet-Habou, I. 13-22, 34-37 et 41-44 (de Rougé, /. H., p. 133-138 ; trad. Daressy, p. 65-68, retouchée).
3 Cf. : « Il (Amon) t'a mis comme seigneur unique sur la double terre, pour gouverner » l'univers solaire » (Thot à Ramsès III : loc. cit. supra, p. 85, n. 1).
Ce dernier détail doit se prendre à la lettre. L'intérêt des dieux prime pour le roi toute considération. C'est pour leur service qu'il règne, à la fois pour les honorer et pour continuer leur œuvre. Il leur élève des temples, des tabernacles, des statues; il enrichit de ses dons leurs domaines; il célèbre leurs fêtes ; mais encore il ne doit pas gaspiller les réserves de l'avenir. Sans un bon gouvernement, le culte cesserait de se développer ; le roi prévient ce malheur : il prépare de nouvelles générations de maçons et d'agriculteurs, et les dieux lui en savent gré ^ Afin de contenter les dieux, il sera un bon roi.
C'est donc bien aussi pour le bonheur de l'Egypte que les dieux se sont incarnés en lui et l'ont placé sur le trône ^. Il doit la défendre et en écarter les ennemis ; mais il doit aussi la faire vivre, la bien gouverner et la rendre florissante : « c'est le dieu qui fait qu'il répand » la vie » ^ La divinité agit en lui et par lui; elle Taide à faire le bonheur des peuples, et il en répond devant elle. Ainsi Ramsès IV se sent-il comptable vis-à-vis d'Osiris de toutes les mesures qu'il prend et non pas seulement des manifestations de sa piété. « C'est moi qui accomplis les actes pieux envers toi, c'est moi qui » te place dans mon cœur cTiaque jour. C'est moi qui rends compte » de mes projets devant ta sainteté et le grand cycle qui t'accom- » pagne, en qui réside la vérité (la loi, mâït) et avec qui la faus- » seté (le crime) n'a rien à faire *. »
Pour tout son gouvernement, le roi relève ainsi de l'approbation des dieux. Sans cesse, il sent planer sur lui leur surveillance : « Râ dans son arche... ses deux yeux contemplent ce que tu as
1 « Tu crées les humains, tu fais naître les générations, (afin que), toi le sachant, ils » travaillent aux constructions des dieux. (Aussi) tout dieu, toute déesse se réjouit de » tes efforts ; tout leur bon plaisir, c'est ce que tu as fait. » (Abydos, escalier, discours de Thot : Mariette, Abijdos I, 5:2, 1. 17-18 ; Maspero, R. Crit., 1870, II, 40 ; G. Ep. 98).— Cf. « C'est toi qui me donnes des inondations très grandes pour alimenter tes offrandes » et pour alimenter les offrandes à tous les dieux et déesses du Sud et du Nord. » (Abydos, Prière de Ramsès IV, 1. 17-18 : Mariette, Ab., Il, 35; Pierret, R. ^rcA., 1869, p. 281).
2 « Montou lui a donné ses facultés dans leur plénitude entière pour faire vivre » l'Egypte. » (St. de Ramsès IV à ilammamat, an II, 1. G : L. D., Ill, 223 ; Pierret, R. Arch., p. 277).
3 stèle du songe, 1. 33 (Maspeho, p. 9).
* St. de Ramsès IV, 1. 12-13 (Mariette, Abydos, II, pi. 55; Piehl, JE. Z., 1885, 15).