‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 3)Chapitre 58 sur 182 · LE ROI BIENFAITEUR AU NOM DES DIEUX · texte numérisé non relu

LE ROI BIENFAITEUR AU NOM DES DIEUX

» fait en compte juste » K II regarde Tadministration de la justice comme un des principaux attributs de la royauté ; il sait que les diA^inités n'y restent pas indifférentes. En faisant régner l'équité, il s'efforce de leur plaire : « Depuis que je réside comme roi sur » le trône d'Horus, je dirige' la justice en ce pays où elle n'exis- » tait pas; car, je sais, tu souffres, si elle fait défaut dans le pays » de l'Egypte » -. Il maintient l'ordre public à l'intérieur, comme il repousse les ennemis du dehors, et il travaille après les dieux et comme eux au bonheur du pays.

Pour prix de ses efforts, il leur demande de parachever son œuvre et de lui accorder la prospérité de son peuple, « la terre » en paix, le Nil donnant toutes sortes de richesses et d'abondances » ^. Le soleil distribue la vie et fait naître l'abondance, personnifiée par les déesses Chaït et Rannout ; on implore à ce titre sa protection sur le roi *. L'alimentation du peuple tient en effet une grande place dans les soucis du roi. Amonemhâït P% le grand instigateur des travaux d'irrigation en Egypte, savait bien comment l'amitié des dieux récompense sur ce point l'activité royale et il le rappelait : « Je fis produire du blé, étant l'ami de » Népra; je fis des adorations et le Nil couvrit toute la terre : il » n'y eût point d'affamé grâce à moi^. » L'inondation annuelle, condition de toute récolte, est un bienfait des dieux, dû à leur amour pour le roi : « Son père Nil l'aime et étend sa protection » sur rÉgypte dans la sagesse de son cœur '^ » . Ramsès IV compte également sur l'assistance divine :

« C'est toi qui fais être pour moi l'amour dans les cœurs ; c'est toi qui me donnes des » inondations très grandes pour alimenter tes offrandes..., pour l'aire vivre l'Egypte..., » pour faire vivre la totalité des hommes de ton pays (ainsi que) tous leurs troupeaux

1 Inscr. dédie. d'Abydos, 1. 106-107 (Maspero, p. 61).

2 Stèle de Ramsès IV à Abydos, 1. 13-14 (loc. cit.).

3 « Quant à ce que l'on m'accorde en partage suivant mes mérites, que ce soit une » grande puissance sur la terre, la terre en paix, etc. » (Stèle de Ramsès IV, 1. 31; PiEHL, loc. cit., 18).

■* « La vie est dans ta main, la force est en toi; Chaït et Rannout dans ton poignet. » Protège ton fils qui t'aime, le Sg-" Séti II. » (L. A, III, 237; Ghabas, ^. Z., 1873, 137).

5 Instructions d'Amonemhdït, | 11 (Amélixeau, R. Tr., XI, 104).

6 Hymne au Nil de Silsileh (en trois exemplaires : an I de Ramsès II, an VI de Ménéptah et an VI de Ramsès III : yË. Z., p. 1873, 31).

» et leurs plantations qu'a créées ta main. Certes t c'est toi qui as créé tout cela : tu ne » saurais l'abandonner.... Tu es le repos (ou la paix) de la terre d'Egypte : (ton) pays est » sous mes ordres *. »

Le roi continue donc l'œuvre créatrice des dieux ; il y collabore par les ordres qu'il donne, en union de pensée avec eux.

Telle est la volonté des dieux. Telle sera l'œuvre du pharaon, comme l'examen des rapports du roi avec ses sujets nous la montrera plus amplement. Dans ces conditions on conçoit facilement qu'il ne soit responsable d'aucun de ses actes devant nul mortel.

Le pharaon est souverain absolu et maître de ses sujets. Personne dans ses États n'a le droit de lui dire : « Qui t'a fait » roi ? » ni de lui demander compte de son gouvernement. Cependant il n'est point libre absolument d'agir à sa guise, de se conduire en tout à sa fantaisie, de décider de tout arbitrairement.

Au-dessus de lui plane la loi. En tout, quoi qu'il en ait, il doit obéir comme un fils à la volonté des dieux et faire ce qu'ils aiment. Or avant tout, les dieux aiment l'ordre, la régularité, la tradition, le bien selon les lois existantes, écrites ou non écrites. Le roi doit se soumettre à ces lois, maintenir l'ordre et Iharmonie sur la terre d'Egypte comme eux-mêmes les maintiennent dans le ciel et dans l'univers.

Les simples mortels se vantent d'avoir obéi à la loi, et par là, mérité la faveur des dieux. Ils ont « fait remonter Mâït vers les » dieux », en leur apportant le bien^ ; ils ont « fait remonter Mâït » vers le maître de Mâït'^ y), « vers celui qui l'aime »'*; ils « donnent Mâït à Râ » ^ ; préparés par Thot, ils « font voyager J/a«7 » à l'avant de la grande barque » ^ En agissant ainsi, ils imitent des êtres supérieurs : les quatres singes cynocéphales, gardiens du bassin de feu purificateur, « résident à l'avant de la barque » du Soleil » et « font monter Mâït vers le Seigneur suprême » ' ; Sokhmit aussi « debout à l'avant de la barque de son père », y installa Mdit^. Comme les hommes, avant eux sans doute et mieux

1 Prière à Oairis, 1. 17-21 [R. Arc.h., 1869, p. 281).

2 L. d. M., LXXIX, 5. 3 ii,jd., LXXI, 4. * Ib., CXXIV, 10. s Jb., XCVI, 1. 6 Ib., CXXX, 17. ' Ib., CXXVI, 1. 8 Ib., CLXIV, 3-4.

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qu'eux, le roi faisait remonter Mâït vers le ciel. Du moins Ramsès IV professe devant Osiris qu'il a « vu la déesse Màït auprès de Râ et qu'il l'a fait monter à son maître », et en même temps il déclare qu'il est « devenu familier avec Thot par ses écrits » K Quand le roi va au temple, la principale cérémonie de l'office divin qu'il célèbre, celle qui semble former le centre et le but de tout le rituel consiste précisément à « présenter Mâït » au dieu présent'-. En ces termes mystiques, le roi se confesse soumis à une loi divine.

Jusqu'à quel point cette loi l'obligeait-elle? Le liait-elle étroitement ou lui laissait-elle une large sphère d'action ? Se bornait-elle à quelques principes, ou descendait-elle dans les détails du gouvernement? Restait-elle idéale, théorique, abstraite, ou bien prenait-elle corps dans quelque écrit ou quelque institution ?

Diodore a écrit trois beaux chapitres ' sur le gouvernement et la vie des rois d'Egypte. Lui-même juge paradoxal le tableau qu'il en trace. C'est le règne de la vertu et de la raison sous la sauvegarde de la loi.

« Les autres monarques agissent à leur gré en toute indépen- » dance ; tout, au contraire, (dans la vie des rois d'Egypte,) est » réglé par les prescriptions des lois, non seulement leur adminis- » tration, mais leur conduite particulière et leur régime ». Diodore s'attend à étonner sans convaincre ses lecteurs ; il ne s'en défend qu'un renchérissant dans l'extraordinaire : « S'il paraît « étrange qu'un roi n'eût pas toute liberté de choisir sa nourriture » journalière, il y avait plus surprenant encore ; ils n'avaient le » droit ni de juger, ni de rendre quelque décret, ni de punir » quelqu'un, soit par passion, soit par colère, soit par toute autre

1 stèle de Ramsès IV à Abydos, 1. 18 (Piehl, ^. Z., 1885, 16).

! Rituel d'Amoii, ch. xlii : Pap. Berlin, XX, 2 à XXV, 6 (Moret, Rituel, p. 138-163). Il faut bien remarquer que dans ce rite il s'agit non d'une abstraction, loi ou vérité, mais d'objets concrets, les offrandes rituelles màïtou, justa, qui composent le repas sacré : elles sont personnifiées et divinisées en Màït, comme l'Oudja, l'OEil d'Hor, et comme tout ce qui a trait au sacrifice et aux dieux.

3 Diodore, I, 70-72. Ce qui n'y est pas emprunt à un roman d'Hécatée d'Abdère, ou rêverie utopique de philosophe déclamateur, peut être un souvenir de la constitution sacerdotale de Thèbes sous les grands prêtres des xxi« et xxii» dynasties et les Grandes Adoratrices d'Amon, ainsi que du régime théocratique qui dura en Ethiopie jusqu'à Ergamène (Cf. Maspero, B. Eg. I, 86-89 ; H. Or. II, 559, sqq. ; III, 170, etc.

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» raison injuste, mais devaient se conformer aux lois établies sur » chaque matière. » Comme gardiens de cette constitution, Diodore place près du roi les prêtres qui, par leurs exemples, leurs harangues ou leurs lectures des livres sacrés, doivent sans cesse l'incliner au bien, et, d'autre part, le peuple qui, après la mort du roi, aurait pu l'accuser et le condamner ignominieusement. Bossuet, quand il composait sa Politique tirée de V Ecriture Sainte dut reporter plus d'une fois sa pensée sur la prenière partie de ce programme de gouvernement ; il ne vécut pas assez pour voir réaUser la seconde, témoin de la conduite de Saint-Denis, des murmures et des pierres lancées par le peuple sur le passage du cercueil du Grand Roi.

Quand à l'Egypte, on peut se demander si pour elle cette constitution eût plus de réalité que celle de Salente, ou celle du royaume de Sancho Pança, avec lesquelles elle ne laisse pas d'offrir quelques traits de ressemblance. Lorsque Diodore écrit, le royaume d'Egypte vient précisément de cesser d'avoir son monarque propre ; et, si Auguste laisse aux Égyptiens leurs coutumes nationales, ni lui à Rome, ni son préfet à Alexandrie ne songent à se les imposer à eux-mêmes. Les Ptolémées, les premiers surtout, avaient affecté de respecter les usages du pays et d'honorer le clergé égyptien ; mais ils adoptèrent des formes extérieures plutôt que les mœurs et les croyances : ils surent fort bien retenir le solide du pouvo'ir et des finances, même en faisant mine de distribuer largement rentes et honneurs ; ils ne s'asservirent à personne ni à rien, pas plus à un corps constitué qu'aune morale ; et ce ne furent certes point les derniers d'entre eux qui, n'écoutant que la sagesse, auraient pris en pitié les autres hommes entraînés par leurs passions. Diodore n'a donc ni peint ce qu'il aurait vu, ni recueilli les souvenirs de témoins directs. Tout au plus a-t-il entendu les doléances de personnages désormais sans influence polititique et prenant pour la réalité passée l'idéal évoqué par leurs regrets.

Est-ce à dire que tout soit imposture, erreur ou utopie dans le récit de Diodore? Non. Il n'a rien imaginé; les éléments de son tableau ne sont pas fictifs ; il s'est trompé seulement sur leur

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