SOUVERAINETÉ ABSOLUE
des relations pacifiques, on n'y voit qu'hommage et soumission au souverain légitime ^ ; leurs cadeaux de bonne amitié passent pour des tributs^. Ainsi le poète Pentaour interprétait les négociations avec les Khétas ; dans son épopée, leur parlementaire flatte les prétentions du Fils du Soleil et admet la théorie de son empire universel ^ Dans la réalité, si les Khétas, trop forts ou trop fiers, ne tinrent pas authentiquement ce langage, d'autres peuples et bien des princes asiatiques reconnurent en termes équivalents, le Pharaon pour leur maître et s'avouèrent ses esclaves * ; les archives de Tell-el- Amarna en témoignent encore.
Rarement on se contente de revendiquer pour Pharaon une simple suprématie d'honneur et de glorifier « sa tête exaltée » parmi les royautés de la terre » ^ Le plus souvent on évoque ridée d'une souveraineté absolue et d'une pleine propriété, don des dieux '^. Amon-Râ livre à son fils tous les pays avec leurs richesses, leurs habitants et leurs chefs \ pour les traiter selon
• Cf. La lettre poétique soi-disant adressée par le grand prince des Khétas au prince de Qodi, pour Tinviter à venir faire la cour à Ramsès II qui donne la vie à gon gré (Pap. Anastasi II, pi. u, 1. 1-5; et Anastasi IV, pi. vu, 1. 7-9 : Maspero, G. Ep., p. 102 ; H. 0., II, 406; Erman, JEg., p. 707).
- Cf. Certaines correspondances de Tell-el-Amarna.
^ « Le serviteur parle pour te faire savoir qu'étant fils d'Amon, sorti de sa substance, » puisqu'il t'a donné toutes les contrées réunies ensemble, le pays de l'Egypte et le » pavs de Khéta s'unissent pour metti'e leurs services à tes pieds. » (Poème de Pentaour, 1. 81-82 : DE RouGÉ, R. Tr., I, 7).
^ Par exemple Akizzi, roi de Qathna, écrit à Aménôthès III : « Mes ancêtres ont été » tes serviteurs, ce pays-ci est ton pays, la ville de Qathna est ta ville, et moi-même je » suis à mon maître » (Bezold-Budge, Tablets of Tell-Amarna, n» 36, 1. 7 sq., p. 74 ; Halévy, Rev. Sém., I, 315; Maspero, R. Tr., XIX, 6a).
5 Contes, p. 113.
6 « Les dieux dans leurs conseils lui ont donné tout ce qui le joint. » (Ramsès III, Médinet-Habou, an V, 1. 33; Chabas, p. 230).
7 « Dit Amon-Râ à Séti \" .....
« Je t'ai amené les nations qui attaquaient tes frontières
» [Je te donne] leurs chefs avec tous les excellents produits de leurs pays ; » je te donne l'Egypte [et ses habitants] pour ton trésor ; » je fais venir à toi le Sud en s'humiliant et le Nord en se prosternant ;.... » Je te donne les royautés exercées sur la terre ;
» je te donne de faire retentir tes cris [sur les bords de la] Grande [Verte et de
» son] circuit (?) ;
» Je t'ouvre les routes de Pounit [et que vienne] ce qui s'y trouve
» [Je te donne les pays] ignorant l'Egypte, et je donne que Ta Majesté les parcourra à
» son plaisir comme un chacal [rapide] ; » je te donne le bien d'Horus et de Sit, et leurs deux moitiés divines (c.-à-d.
» l'Egypte du Nord et du Midi), comme tes moitiés ». (Séti, Karnak, mur nord de la salle hypostyle, dr., 1" et 2« reg., tab. V:/î. Jr., XI, 76-77).
son bon plaisir ^ S'il aime la guerre, il la mènera contre quiconque n'accepte pas son joug ; il brisera toute opposition ; il jouira de la volupté des conquêtes. S'il préfère la paix, il verra les tributs du monde affluer en Egypte et se concentrer entre ses mains. Vaincus ou volontairement soumis, les étrangers l'enrichiront de leurs dépouilles ou de leurs présents. Ainsi l'ordonnait Amon-Râ. Malheur donc aux peuples qui résistent ! mais quant à ceux qui obéissent, le roi sera leur bienfaiteur, comme celui de l'Egypte ^
Il n'est point de qualité que les sujets de Pharaon ne reconnaissent en lui. Qualités physiques et morales, qualités du cœur et de l'esprit, il les a toutes. De là une certaine monotonie dans l'éloge des divers rois. N'en accusons pas trop le lettré égyptien : ne le blâmons pas trop fort de dédaigner l'originalité, et si à la variété il préférait la virtuosité dans le maniement des expressions connues, ne crions pas trop vite au centon et môme au plagiat ! Ne se .préoccupe-t-il pas toujours d'assimiler les mérites de son héros à ceux de la divinité qu'il incarne ? Tous les rois n'étaient-ils pas des répliques d'un type unique auquel ils s'efforçaient à l'envi de ressembler? Par suite, les différences individuelles ne constituaientelles pas seulement des imperfections qui ne donnaient point matière à louange? Tous les panégyriques se ressemblent ! Oui, comme se ressemblent les portraits idéalisés que les sculpteurs du même temps font pour les rois et ceux où ils représentent les dieux : dieux et rois ont les mêmes traits, les mêmes formes élégantes, la même noblesse de port et d'aspect. Dans les panégyriques aussi revient sans cesse l'éloge des mômes quaUtés : beauté
* « Toutes les eaux, toutes les terres, toutes les nations, fais en ton bon plaisir. Je » décrète qu'elles t'adorent à jamais. » Anion à Hâtchopsou, Deïr-el-Bahari (Dûmichen. » H. /., pi. 20; Chadas, Et. p. 158). — Les dieux ont attribué tous les pays à Ainénô- » thés III, pour y faire son bon plaisir » (L. /)., III, 73 b; R. Tr., XIV, 122).
2 « Puisse-t-il connaître ton nom, dit Sinouhit au chef de Tonou, par l'hommage que » tu adresseras à S. M. I car ne fait-il pas le bien au pays étranger qui lui obéit ? » [Contes, p. 104).
BEAUTÉ DU llOI 113
et force, puissance et courage, sagesse et bienfaisance. Plus que les qualités réelles des souverains, inscriptions officielles, ou exercices de composition des scribes, lettres privées, odes, épopées, récits romanesques, célèbrent les qualités dont les souverains voulaient passer pour dotés. On y voit sinon ce qu'ils furent, du moins lidéal qu'ils se proposaient. L'histoire dédaignerait ; une étude morale ne saurait y méconnaître un profit autre mais non moindre.
Par sa vue seule le roi réjouit TÉgypte. Sa beauté, sa prestance, sa vigueur charment les yeux. On ne se lasse point de le voir; on ne se fatigue point de l'entendre. La nature entière s'unit à la population égyptienne dans cette joie, car dans le Pharaon elle reconnaît le Fils de ce Soleil qui la rend heureuse. Les hymnes célèbrent la beauté, la face radieuse du Soleil : or, comme Ptah le créateur, comme Rà qui se manifeste dans l'astre du jour, le roi paraît toujours « beau de visage » nofri-ho, dieu « au frais » visage » *. La poésie et la langue vulgaire môme multiplient les comparaisons entre sa beauté et celle du Soleil". Elles prêtent à son visage les mêmes rayons qu'à l'astre, et l'urfleus de sa coiffure les symbolise. Son palais est comme le point du ciel d'où s'épanche toute lumière :
« Lo roi paraît comme le soleil de l'Egypte ; on aime son image ; sa demeure est » comme l'horizon lorsque le soleil s'y trouve ; Amon-Râ se réjouit en voyant ses splen- » dcurs 3 ».
Son noble aspect inspire partout l'admiration et met le monde en fête:
« Que ton apparition est belle, ô roi vainqueur comme Râ brillant au matin... Tous » les hommes adorent ta force ; nous te faisons les millions de fêtes que Râ accorde à » ta royauté * ».
A le regarder, la gaîté se répand. « Il est éclatant de la lumière
< statue de Zod-Khonsou-aoufànkh à Louqsor (Daressy, R. Tr., XVI, p. 58-59). Sur le sens solaire de ce titre, cf. Guébaut, Hymne, p. 27'J. 2 Cf. chap. I, p. 13-16.
' Médinet-Habou, mur S. (Daressy, p. 181). * Ibid., p. 179.
» d'Aton (le disque solaire); le plaisir d'Aton qui brille dans
» le ciel, il met en joie la terre La terre en s'éveillant,
» manifeste sa joie de posséder sa personne... » ; et ses bons serviteurs « sont réjouis en le voyant, sans que leurs » yeux cessent de voir Aton journellement » K L'entendre non moins que le voir fait les délices des favoris : « Qu'il est beau » le jour de ton arrivée ! Que ta voix est douce en parlant ! » - Les termes qui^ à Médinet-llabou célèbrent cette beauté, le cèdent à peine en enthousiasme à ceux qui chantent la vaillance de Ramsès III :
« Admirable dans sa royale élévation, semblable au fils d'Isis... ; gracieux avec la » couronne blanche et avec la couronne rouge ; beau de visage avec la double plume » comme Toum ; il est aimable comme Phrâ à son lever matinal ; gracieux lorsqu'il est » assis sur son palanquin, semblable à Osiris orné de ses parures ; les couronnes d'Horus, » de Sit, du vautour, de l'urœus, du Midi et du Nord ont pris place sur sa tête ; ses » mains tiennent la crosse et le fouet... 11 est très aimable en roi, semblable à Shou fils » de Phrâ. A son lever on se réjouit en lui, comme au lever de l'astre solaire ^ ».
Tel il apparaissait à ses peuples, lorsqu'il se montrait à eux environné du pompeux cortège qui défde dans les peintures de la grande cour à Médinet-Habou. Tel encore, quand il partait en guerre « admirable à voir sur le champ de bataille » *.
Théoriquement, tous les rois d'Egypte sont des dieux beaux ; en fait, plus d'un d'entre eux étaient de beaux hommes. Volontiers ils exaltent leur force comme leur beauté, et « taureau fort » n'entre pas que par métaphore dans la série de leurs titres.
Nous pouvons les juger comme tels de nos contemporains, mieux certes que ne le pouvaient leurs sujets, tenus à distance par leur respect et la garde royale. Les momies royales trouvées
1 T. de Aï à Ilagi-Qandil (Daressy, R. Tr., XV, p. 46-49).
2 Epiti'c d'A?7i07ie?napt (Pap. Anastasi III, pi. 6-7, Ch.\bas, Et., p. 219). — A plus Ibrte raison la reine « celle qui a la voix douce, et dans les mains de laquelle il est beau » de voir les sistres. » (Inscr. d'Aï, Hagi-Qandil, 1. 20-21 : R. Tr. XV, 49.)
3 Médinet-IIabou, Inscr. de l'an VIII, 1. 7-10 (Chabas, p. 247-248). — Cf. Inscr. do l'an XI, 1. 14-17 (Dumichen, H. /.; pi. 18; Lieblein, B. ri\, I. 97; Dahessy, p. 81) : « Il
» est beau lorsqu'il paraît sur le trône de Toum, on l'acclame, on se réjouit;.... c'est
» un dieu bon, un divin enfant admirable, beau dès l'enfance, comme le fils d'Isis. »
' Ménéplah, stèle d'Israël, 1. 2 (Spiegelberg, .4S. Z., 1890, p. 1; Pktrie, Six temples, pi. 13).