‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 3)Chapitre 89 sur 182 · MASSACRE DES IMPIES · texte numérisé non relu

MASSACRE DES IMPIES

Aussitôt Horus égorge les prisonniers. Les dieux accordaient aux rois des permissions toutes semblables dans des termes équivalents. Ainsi Amon concède à son fils Ramsôs III tous droits sur la tête des prisonniers ramenés de Nubie à Médinet-ïlabou ^ :

« Je t'amène, lui dit-il, les chefs des contrées méridionales qui t'apportent leurs » eni'ants chargés sur leurs dos et tous les produits précieux de leurs pays. Laisse la » vie à qui tu voudras parmi eux, tue ceux que bon te semblera. »

Les imperatores romains abandonnaient aux licteurs le rôle d'exécuteurs des hautes œuvres; Pierre le Grand y savourait un acre plaisir ; en Egypte, ce rôle ne dégoûte ni les dieux ni les rois. Un texte des Pyramides, énumérant tous les services que Pépi a rendus à Osiris, ne manque point de le montrer rivalisant dans ce rôle avec les dieux :

« Tandis que Sib (Gab) ali'ute ton couteau, et que Thot qui manie le couteau, qui » tranche les têtes, qui coupe les cœurs, tranche les têtes et coupe les cœurs de ceux qui » les font naviguer [tous deux], voici que ce Pépi vient à toi, ô Osiris, et il tranche les

» têtes de ceux qui se mettent à rencontre de ce Pépi et il anéantit les membres de

» tes ennemis, il les met en pièces, ô Osiris, et il se change en Celui qui est parmi les » mis en pièces ". »

Pylônes des temples ^ bas reliefs du Sinaï*, palettes d'Hiéracônpolis^, mettent sous nos yeux cette émulation des rois et des dieux.

Tout homme, dans la limite de ses forces et de ses moyens, imite et le roi et les dieux. Lui aussi s'associe aux querelles des dieux : c'est son devoir, et son intérêt le lui indique. Quelque faveur qu'il désire obtenir des puissances célestes ou du pouvoir terrestre, il kii faut leur plaire en voulant ce qu'ils aiment et en agissant comme eux.

En temps ordinaire, le. simple particulier se contente d'une fiction mystique et il s'assimile à Thot, se vantant d'exploits qu'il ne peut accomplir que dans l'autre monde :

1 Hymne des points cardinaux (DumicheNj//'. /.,17: Chabas, £'?., 115; DARESSY,il/.-/r.,72).

2 Pyr. Pépi I", 1. 188-189 (/?. 7V., V, 19:^).

3 L. D., III, 61, 139 A, 144, 186, 194, 19b. 207, 209, 210; IV, 51 b, 74. * L. D., II, 2, 39 F.

6 Palette de Nar-Mer(sî//)rrt,p.l68); Ivoire Mac-Gregor(SpiEGELBERG,y®.Z., 1897, 7-11, fig.)

<f J'ai combattu pour toi... Tes compagnons sont les miens, Osirisl Je suis l'un de ces » dieux nés de Nouït, qui massacrent les ennemis de l'Immobile de cœur, qui empri- » sonnent pour lui ses adversaires. — Tes compagnons sont les miens, Horus ! J'ai com- » battu pour toi, je me suis rangé auprès de ta personne i. »

Faute de se ranger réellement parmi les fils de Nouït et les compagnons d'ïïorus, on ne manque pas d'emploi pour sa combativité. Horus a laissé des successeurs ; il s'incarne, avec les plus grands dieux, dans la personne de pharaon. Les sujets de pharaoQ continuent donc le service des compagnons d'ïïorus. Ses ennemis se confondent avec les ennemis des dieux. Etrangers ou sujets insoumis, envahisseurs ou partisans d'un compétiteur au trône, on les nommera, comme les adversaires d'Osiris ou de Râ, les (( fds de la rébellion ». On ne leur ménage pas les appellations injurieuses- : ce sont toujours des « renversés » ^ des « éva- » nouis » ', des « misérables », « pervers », ou (c infirmes » % des « barbares violents de cœur » ^, ou encore « des impies » ', naturellement désignés à la colère des dieux. On ne les regarde pas comme des adversaires avec lesquels on mesure ses forces, mais comme des méchants, des peuplades à châtiera Carnages, incendies, razzias deviennent des.punitions méritées par eux ; nul excès ne passe pour acte de barbarie. Contre eux, la guerre est œuvre pie. Et on les massacrait sans scrupule, pour imiter les compagnons d'Osiris et d'ïïorus.

La guerre des princes de Thèbes contre les rois Pasteurs qui aboutit à l'expulsion des étrangers et à l'établissement d'une nouvelle dynastie nationale, resta dans le souvenir du peuple empreinte d'un caractère rehgieux. Ce n'étaient pas seulement

2 Cf. supra, p. 1G8-4G9; et aaditiou, « pestes » : infra, p. 180.

3 Kherou. Ce mot est parent de kher « immoler », khert « sacrifice » (avec un animal aux pattes liées comme déterminatif : Kaa (Mariette, Mastabas, 229 e) et Ti (De Rougé, Sixdyn., p. 96) portent le titre de 7nour khert).

't Kkesou (Ghaius, Mél., I, 35).

5 Kaïnu (SiiAUPE, Efj. Ins., i'2, 58 ; Dûmichen, H. /., II, 38 c ; L. D., III, 132 c; Pap. Harris, pi. 78. Cf. Ghabas, Et., 263; XIX" d., p. 73).

6 Khaouk-hdti (CiiAnAS, XI X" d., 25).

7 Sebaou : St. de Ramsès IV, 1. 7 (Piehret, R. Arch., 1869, p. 279), etc.

8 « Nous avons marché selon notre désir;.... les Libyens nous ont égarés avec eux;.... » le feu nous a pris; nous sommes comme des misérables; (si d'autres) voulaient se )) rendx'c coupables à notre égal, que nous leur servions d'exemple pour l'éternité. » (Médinet-IIabou, l" pyl. N., lace 0. : Dûmichen, H. L, pi. xxv; Daressy, p. 86).

INJURES AUX ennemis; les pestes d'hycsos 179

deux familles royales qui s'étaient disputé l'empire ; ce n'étaient pas même deux races dont on considérait la rivalité ; c'étaient deux dieux dont les partisans cherchaient à faire prévaloir la souveraineté. Les Hycsos tenaient pour Sit ou Soutekh; les purs Égyptiens pour Amon-Rà. La lutte fut sanglante : Soqnounrî périt dans une bataille ; Ahmos prit d'assaut les villes du Nord. Mais la tradition populaire conserva le souvenir de débats dogmatiques autant que de rencontres militaires. On raconte donc, sous forme de chronique d'allure historique, que le roi Pasteur Apopi envoya à Soqnounri un message énigmatique ; il terminait par une sommation de se convertir et de se soumettre à la fois au souverain et à son dieu :

« Si le chef du Midi ne peut pas répondre à. mon message, qu'iljne serve d'autre dieu » que Soutekhou ! Mais s'il répond et qu'il lasse ce que je lui dis de faire, alors je ne lui » prendrai rien, et je ne m'inclinerai plus devant aucun autre dieu du pays d'Egypte, » qu'Amon-Rà, roi des dieux K »

D'ailleurs les ennemis ne se faisaient pas faute de justifier cette manière de voir. Ils opposaient divinités à divinités, et, en n'épargnant pas les temples dans leurs ravages, ils dénonçaient leur hostilité contre les dieux égyptiens. C'était donc bien défendre ceux-ci que défendre la vallée du Nil : on méritait leur alliance en leur portant secours. Ainsi les Égyptiens expliquaient-ils la défaite des Libyens et de leurs confédérés : c'était la revanche des dieux après des attentats sacrilèges :

« Les vils Asiatiques et les Tahonnou pillards — avaient fait main mise sur les desti- » nées C?) ; l'Egypte était dévastée ; — la terre dépérissait depuis qu'y régnait leur engeance ; » — les dieux étaient comme les hommes ^ sans que paraisse un brave pour les secourir » — ... Mais l'affection de Dieu brisa les exigences de leur chef — ... Il ne laisseront plus » voir le mal s'élever jusqu'au ciel — ... Les dieux (disent-ils) [nous ont repoussés] parce » que nous avons violé leurs territoires ; nous avons dû nous abaisser devant la grande » valeur de l'Egypte ^ ».

Dans la mémoire du peuple, les Hycsos garderont ce caractère d'usurpateurs sacrilèges qui perpétuera contre eux la haine et le

1 La querelle d' Apopi et Soqnounri : Pap. Sallier I (Maspero, Contes, p. 282).

' Comparer p. 180, n. 4, l'expression pour peindre l'anarchie au temps d'Irisou (Pap. Harris, p. 7b, 1. 6).

3 Médinet-Habou, 1" pylône S., face 0., Inscr. de Tan V, 1. 20-22, 28, 35, 48-39 (Chabas, Et., p. 228-233; Daressy, M.-H., p. 110-H2).

mépris. Manéthon ne manque pas de relater qu'ils associèrent les crimes contre les dieux aux crimes contre les hommes :

« Dieu, je ne sais pour quel motif, étant plus irrité contre nous, des hommes de race » ignoble... incendièrent avec cruauté les villes et renversèrent les temples des dieux ; de » plus ils se conduisirent de la manière la plus barbare contre les habitants du pays, » taisant périr les uns et réduisant en esclavage les femmes et les enlanls des autres ^ ».

Aussi les dieux prédirent-ils leur défaite dans des oracles qu'on répétait encore longtemps après-. Pour ces maudits, on avait inventé une épithète infamante particulière, celle de aaditiou, ((. pestiférés, fiévreux », que les Grecs ont traduite par « im- » purs^ ». Le temps brouillant les souvenirs, on confondit les Hycsos, avec les peuples de la mer et les Libyens envahisseurs, avec les Sémites dlrisou qui répandirent sur l'Egypte l'anarchie et l'athéisme, au temps de la fin de la xix^ dynastie où les gens s'entretuaient et s'entrepillaient « et, comme on traitait les dieux » de même que les hommes, il n'y eut plus d'offrandes dans les » temples » *, et aussi avec les Hébreux qui se vantaient d'avoir quitté l'Egypte après l'avoir accablée de plaies. Ainsi naquit la légende populaire des Impurs, qui s'enrichit encore de détails lors des conquêtes persanes avant d'être rapportée par Manéthon et

1 Manéthon, ap. Josèphe, Contre Apion (Mûller-Didot, Fragni. hist. Gr., II, 566; Chabas, Les Pasteurs, p. 11).

2 « Un roi viendra du Sud, Aniéni le véridique de nom. Il sera fils de femme de la

» Nubie. 11 naîtra dans Il prendra la couronne de la H'' Egypte et élèvera la cou-

)) ronne rouge de la B'»" Egypte. Il réunira la double couronne et il posera les 2 diadèmes

» sur leurs supports (?), parcourant le Sud en ti^availlant de la rame dans Les gens

» de l'époque du fils de l'homme (si n sa) se réjouiront au point de perpétuer son nom » à toute éternité. Les Aâmou tomberont devant ses coups, et les Timihou tomberont » devant sa flamme. Les impics dépendront de ses décisions ; les révoltés, de sa puis- » sance. L'urœus à son front calmera les révoltés. On bâtira un mur, celui du Prince, » afin de ne pas laisser entrer les Aàmou dans l'Egypte. » (Pap. 1116, de St-Pétersbourg, m fine, Golénischeff, R. Tr., XV, 89). Si le manuscrit n'était contemporain de Thotmès III, on pourrait croire que la prophétie date des rois Ethiopiens. On peut la rapprocher des prophéties relatives à Nectanébo dans la Chronique démoUque de Paris (Revillout, Bev. Eg., II, 3-6).

3 Elle s'applique, en dehors des Hycsos (Pap. Sallier I, i, 1 et passim), aux Nubiens battus par Ahmès(Inscr. d'El-Kab, 1. 19-22 : L. D., III, 12 d; Sethe, Urkunden, IV, 5-6), aux victimes de Sokhmit dans la Chronique de Râ (supra, p. 172), au sorcier éthiopien du Conte de Sénosiris (Maspeko, Journal des Savants, 1901,480; Contes, 3" éd., p. 138 sqq.). Elle a été traduite « rebelles » par Bnucscu i/Eg. Stud., % II, p. 10), « envahisseurs » par GooDWiN (Cajnbridge Essays, 1858, 243), « llcaux » ou « pestiférés >•> par Chabas {Mél., I, 35-41 ; Pasteu7's, 24 et 45-46), « fiévreux » par Groff (Pet. Et. Arch.) « peste d'Ethio- » pien » par Maspero (loc. cit.). — Cf. Maspero (//. Or., II, 57).

'^ Discours de Ramsès JII : Vo.\^. l\iivv\?., T^\. 75, 1. 6 (Chabas, p. 6; Maspeko, H. A., p. 260; H. Or., H, 57). Cf. supra, p. 179, n. 2.

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