Le Régime Pharaonique: Dans Ses Rapports Avec L'évolution De La Morale En Égypte
De tout temps l'Égypte a piqué la curiosité. Ses monuments, l'originalité de ses mœurs, les singularités de sa religion, son antiquité, le mystère dont elle aimait à s’envelopper, atliraient et captivaient l'attention des voyageurs, des savants, des gens instruits, du vulgaire même. Tour à tour Grecs, Romains et modernes se passionnèrent pour elle. Au XIX° siècle, Le déchiffrement des hiéroglyphes, la découverte de monuments disparus, le déblayement de ceux qui étaient partiellement connus, l'accès à tous facilité, la création de riches collections et de musées, ont permis de renouveler l'histoire de l'Égypte, en l'étudiant sur les documents contemporains des faits.
Mais l'intérêt que soulève l'Égypte, ne se borne pas à elle seule. C’est l'humanité tout entière qui s’étudie elle-même en étudiant l'Égypte. Nul pays en effet, jusqu’à ce jour, ne lui fournit autant d'éléments anciens et précis en vue de la solution du problème des origines, posé avec tant d’acuité au siècle dernier.
Le monde civilisé classique et le monde moderne ont reçu de l'Égypte beaucoup plus qu’ils ne l'ont avoué et qu'ils ne s’en doutent encore. Que l’on se préoccupe de l’origine des races, de celle des institutions politiques et civiles, de celle des religions, des idées, des arts plastiques, il est indispensable de recourir à l'Égypte. Nulle part plus de textes authentiques et de documents certains ne permettent de jalonner de faits, aussi loin dans le passé, le champ des hypothèses.
C’est, sans doute, pour éclaircir sur un point ce problème des origines que l’Académie des Sciences morales et politiques avait
Il PRÉFACE
proposé à l’un de ses concours pour 1891, la question de l’évolution des idées morales en Égypte.
Outre le mémoire couronné de M. Amélineau, un autre mémoire fut distingué par l'Académie (qui lui décerna une mention très honorable). Resté inédit depuis lors, il se représente aujourd'hui, après certaines retouches, aux suffrages de la Sorbonne comme thèse secondaire.
L'auteur y avait envisagé la question dans ses grandes lignes. II ne l'avait pas épuisée, loin de là ! dans tous ses détails. Il considérait cette première étude comme une introduction générale et se réservait de reprendre, avec les mêmes principes et les mêmes méthodes, en les traitant avec plus d’ampleur, tels ou tels des problèmes secondaires que soulève l'étude des idées morales en Égypte. Entre ceux de ces problèmes qu’il a étudiés du double point de vue historique et moral, la propriété en Égypte, la famille, la femme, le travail, l’esclavage, ete., il s’est attaché particulièrement aux rapports du gouvernement pharaonique avec le développement des idées morales. Telle est l’origine de la présente thèse.
Comment dans l'Égypte antique, gouvernants et gouvernés comprenalent-ils leurs relations entre eux? Se croyaient-ils les uns envers les autres liés par des obligations réciproques ? Sur quoi estimaient-ils fondées ces obligations ? Quelles sanctions les garantissaient à leurs yeux ? Les regardaient-ils comme des devoirs moraux ? Distinguaient-ils, plus ou moins nettement, deux morales, une morale d'état propre à la vie sociale et une autre bonne pour la vie privée? Et encore : d’où leur venaient ces conceptions? La nature les leur suggérait-elle? Un conquérant les leur imposa-t-il ? Résultaient-elles chez eux d’un développement interne de la pensée et des mœurs ? Conservaient-ils, plus ou moins nette, la mémoire de ces origines ?
Ces questions eussent fait sourire les anciens sages Égyptiens, comme celles d'Hérodote et autres Grecs curieux qu’ils traitaient
; N QUESTIONS DE MORALE EGYPTIENNE In
d'enfants. Ils vivaient leur sociologie, leur politique et leur éthique sans les distinguer, ni les raisonner ou les discuter. Des modernes les ont, non sans raison, traités de réfractaires à l’abstraction et à la dialectique. Leur morale individuelle procédait de l'instinct, des coutumes et, pour le reste, elle empruntait ses règles à la sagesse sociale et à la religion, qui d’ailleurs se compénétraient. Pour eux, comme pour leur disciple Platon, l’homme moral et la cité offraient le même tableau, seulement reproduit à des échelles différentes !. Quant aux devoirs des gouvernants envers les subordonnés, la question leur eût semblé plaisante. S'il s'agissait des administrateurs intermédiaires entre le peuple et le roi, n’était-ce point à ce dernier seul que tous avaient des comptes à rendre ? S'il s'agissait du chef même du gouvernement, n’était-il pas lui-même la source de tous les droits et l’objet de tous les devoirs ?
Toutefois rien n'interdit aux modernes de distinguer ce que les anciens confondaient, d'analyser leurs jugements et leurs témoignages, même de classer et d’étiqueter autrement qu'ils n’eussent fait eux-mêmes leurs actes et leurs sentiments, pourvu seulement qu'en traduisant leurs pensées, on ne les trahisse pas, qu'on ne leur prête pas des raisonnements abstraits et des généralisations auxquels ils se fussent refusés.
Nous étudierons donc ici non seulement les devoirs des hommes entre eux et vis-à-vis de leur gouvernement, mais les devoirs des gouvernants et du pharaon même à l’égard des gouvernés. Nous examinerons non seulement les prohibitions, dont la fameuse Confession négative s'occupe exclusivement, mais les devoirs positifs. Non content de constater que les Égyptiens se croyaient obligés à ceci ou cela, nous interjetterons des « pourquoi ? » auxquels ils ne songeaient pas ; nous expliquerons des actes auxquels ils se pliaient de gré ou de force mais sans explications ; alors qu’ils ne connaissaient que des devoirs, nous chercherons à leur place à déterminer en quoi pour leur conscience, sinon pour leur doctrine, consistait le devoir ; et tandis qu'ils croyaient la
1 Patron, République, 1. 1v.