CHAPITRE PREMIER
LE ROI-DIEU ET LA MORALE. — DIiVINITÉ DU ROI DÉFUNT ET DU ROI VIVANT. — LE ROI APPELÉ DIEU, IMAGE DES DIEUX, LEUR INCARNATION, LEUR FILS ÉLU ET EN- GENDRÉ, LEUR HÉRITIER.
Entre ciel et terre, entre le monde des puissances visibles seulement par intermittence et le cercle des humains, tout au sommet de l'échelle sociale, au-dessus de l’humanité et plus près des dieux que des hommes, être extraordinaire et unique, quasi surnaturel, apparait le roi.
Les titres par lesquels on le connaît composent un protocole imposant. Tel celui de Ramsès IL, le Sésostris des Grecs :
« L’Horus, taureau puissant, aimant la vérité, seigneur des fêtes trentenaires comme » son père Ptah-Totounen, — le seigneur des deux diadèmes, qui soigne l'Egypte et châtie » les nations, Ramessou, enfant des dieux, qui possède les deux mondes, — l'Horus » divin, toute vie, tout salut, toute force, maître des années, le très victorieux, — le » roi de la Haute et de la Basse Egypte, seigneur des deux mondes, Ousormarä-Sotepenrâ,
» — le fils du Soleil, seigneur des diadèmes, maître des deux couronnes, semblable à » Toum, Ramessou-Mériamon, vie-santé-force, seigneur d'Hermonthis 1 ».
4 Protocole de Ramsès II, copié comme exercice de calligraphie (Pap. magique de Leyde, I, 348 ve, p.rv et v : Leemans, Mon. ég., pl. 148 ; CnaBas, Mél., IV, 122).
tel, en remontant sinon aux premiers âges de la monarchie, du moins à la vi° dynastie, celui de Pépi [°* :
« L'Horus, aimé de la double terre, Pépi; le roi du Midi et du Nord, Pépi ; l’unisseur » des diadèmes, aimé de son peuple (?), Pépi; le triple d’Horus d’or, Pépi ; l'enfant de » Gab (Sib), qui l'aime, Pépi; aimé de tous les dieux, Pépi; qui donne vie, stabilité, » sérénité, santé, toute joie du cœur, comme Rà, vivant éternellement. 1 » tels ceux de tous leurs successeurs.
La morale a-t-elle quelque chose à dire à propos d'un pareil être ? Elle énumérera ses droits et les devoirs de ses sujets à son égard, comme elle analysait les devoirs des hommes envers les dieux. Sans doute ! Tous les droits, le roi les possédait; tous les devoirs, il lui appartenait d’en exiger l’accomplissement. Mais la morale ira-t-elle plus loin? Osera-t-elle devant ce Tout-puissant dresser la barrière d’une loi, à ce Maitre absolu parler de ses devoirs ? Ses blâmes s’appuyeraient-ils sur quelque sanction ? De qui emprunterait-elle la voix pour se faire entendre et pour demander au roi comple de ses actes ?
$ 4°, — Divinité du roi défunt.
La voix du peuple, selon Diodore, aurait eu ce pouvoir prodigieux. Après la mort d’un roi, dit-il, au jour des funérailles, on procédait au jugement de tout ce que le roi avait fait pendant sa vie. Le premier venu pouvait émettre une accusation. La masse des assistants témoignait par ses acclamations ou ses murmures, son approbation ou son improbation au panégyrique du souverain décédé. L'opposition du peuple privait le roi de sépulture et inspirait à ses successeurs une crainte salutaire ?. Dans ce jugement posthume, la morale eût donc exprimé ses désirs, ses commandements ou ses doléances, et pris même au besoin sa revanche contre l’autocratie royale.
1 Pyramide de Pépi I, 1. 65 ,(R. Tr., V, 167). 2 Droporx, Bibl., I, 72.