JUGEMENT DES ROIS SELON DIODORE
Seulement le récit de Diodore suscite bien des doutes : il a tout l'air d’un roman historico-philosophique. Le jugement des rois tombe sous les mêmes objections que les jugement des simples particuliers racontés par le même historien ‘ Les inscriptions funéraires des rois, comme des particuliers, si orgueilleuses des faits qui illustrent le défunt, si verbeuses au sujet des aventures de l'autre vie et du jugement d’outre-tombe, ne soufflent pas mot d’un jugement terrestre, dont pourtant on eût dû tirer vanité s’il avait entrainé les conséquences importantes que lui attribuent Diodore et les écrivains qui le guidaient. Probablement on a confondu ce qui se pratiquait sur terre avec ce qui se passait dans le monde des âmes; ou bien, en admettant que quelques cérémonies telles que la récitation de la confession négative ou la lecture de la stèle aient servi de point de départ à l’erréur, on a pris pour réalités des simulacres et des représentations symboliques.
Innocentons tant qu'on voudra, Diodore et les Grecs de cette méprise. On leur avait raconté que Khéops et Képhren auteurs des pyramides n’avaient pu jouir de leur sépulture à cause de la haine populaire *, tradition qu'Hérodote ignorait *. Les Egyptiens eux-mêmes ont pu la fabriquer pour justifier par des précédents des profanations semblables à celle que Cambyse fit subir à la momie d’Amasis * et qui a pu se renouveler au cours des guerres civiles du Bas Empire. Toutefois des textes tels que celui de la stèle de l’an III de ce même Amasis, qui raconte la révolte et la mort d’Apriès, ont peut-être pu prèter à l’'équivoque et servir de point de départ à la légende. Il est dit que Amasis témoin de la mort de son ami (c'était son rival) « le fit enterrer là, lui-même, » l’établissant en roi maitre de la perfection, car Sa Majesté » avait décidé de lui pardonner son péché envers les dieux. Elle » institua des revenus divins très nombreux °. »
1 Dropore, I, 92. Cf. Prenrer, Dictionnaire d'archéologie égyptienne,s.v.Jugement : «C'est absolument faux, et, on peut le dire, anti-égyptien..... il faut renoncer à cette légende... »
2 Jbid., I, 64.
3 Héronote, II, 427.
4 HéronoTe, III, 16.
5 « Rmen Sutn neb menkh, au hon-f r hp r khem-n-f but nuleru ». (St. d'Amasis, an III, Caire, 1. 48 : Daressv, À. Tr., XXII, p. 2-4).
Mais la différence est très nette : ce n’est pas le peuple qui juge un roi mort sur le trône de ses pères, c’est un roi vainqueur qui, sans tribunal, sans cérémonial, décide du traitement d’un roi détrôné, et encore pardonne-t-il et décerne-t-il les honneurs divins.
Quand il passe dans l’autre monde, le roi ne se mêle pas à la foule des morts vulgaires. Il diffère d’eux en nature. Alors queles simples sujets n’ont qu’une seule âme et qu'un double pour subsister, plusieurs âmes et plusieurs doubles garantissent la survie du roi ‘. Sa destinée ne se confond donc pas avec la leur. Il ne tombe sous la dépendance de personne *. Au contraire, bien vite il prend le commandement chez les morts comme 1l en usait parmi les vivants. Mort, il règne encore comme « chef des doubles »*°. Ïl n’est pas jugé : loin de là, il trône au tribunal des morts, et c’est lui qui juge *
Mais il r'est pas seulement souverain des morts ; il est dieu. A son arrivée les dieux l’accueillent dans leur compagnie. Il siège avec eux et partage leurs repas. Il vit de leur vie ; il participe à leur puissance et leur éternité. Mieux que cela : ils’assimile à eux, il s’identifie aux plus hauts d’entre eux, aux dieux du grand cycle, il se confond avec Osiris”. L'univers dépend de lui et l’adore. Des chants pleins d'enthousiasme éclatent sur son passage :
« Isis le prend, Nephtys le saisit — et toutes deux l’asseoient à cette place qu'ont faite » les dieux ; » Et alors les éléments viennent à lui en joie, — les dieux en proscynème ; » Les Habitants des horizons viennent à lui en se traînant sur la face, — les Indestruc- » tibles en courbant l’échine ;
1 Comme son père le Soleil qui avait 7 âmes et 14 doubles (BerGmann, Æier. Inschriften, pl. 62. 2 ; Maspero, Contes, 2e éd., p. 216, n. 2 — Cf. Hermès Trismégiste, III: 2, trad. MénarD, p. 201-203. — Znfra, ch. IX).
2 « Ce Pépi est un de ce grand corps (de dieux) né dans Onou, qui ne sont point gou- » vernés par un roi, et que des princes ne dirigent pas... Pépi est Horus..….…., aucun roi » ne gouverne Pépi, aucun prince ne dirige Pépi. » (Pyr. Pépi Il, I, 1. 1230-1933 : Maspero, À. Tr., XIV, 138). ;
3 Pyr. d'Ounas, 1. 396 (Maspero, 2. Tr., IV, 45). Il est aussi « le chef des suivants de Rà » (/bid., 1. 496 ; p. 59).
#4« Cest Ounas qui pèse la parole avec le dieu sans nom » (Pyr. Ounas, 1. 508 : BR. Tr., IV, 60). — « Assieds-toi sur ton trône de fer, car tu as pris ta massue blanche » et ton fléau, tu rends tés décrets aux dieux. » (Pyr. Pépi IL, L. 414 : R. Tr., XIII).
5 L’assimilation du défunt aux grands dieux fut d'abord le privilège du roi, leur descendant, et peut-être des dynastes locaux, prêtres et chefs ; elle s'étend ensuite à tous ceux qui obtenaient la faveur d’user des rites osiriens.