‹ Le Régime Pharaonique: Dans Ses Rapports Avec L'évolution De La Morale En ÉgypteChapitre 131 sur 433 · IRRIGATIONS : NIL ET CANAUX · texte numérisé non relu

IRRIGATIONS : NIL ET CANAUX

En effet, le propriétaire égyptien qui, dans le domaine qu’il cultive, petit ou grand, récolte la moisson qu’il a semée, soignée, arrosée, ne récolterait rien du tout, sans la grâce du roi. Ainsi le veut le climat. Dans la Basse-Égypte, il pleut quelques jours seulement par année ; dans la Haute-Égypte, il ne pleut presque jamais. À défaut de l’eau du ciel, en quantité négligeable, seule compte l’eau du Nil. Or, qui la dispense? Le roi.

C’est le Nil qui a créé l'Égypte, disait Hérodote. Bien longtemps auparavant, le scribe Ennana chantait dans son Z/ymne

au Nil :

« Salut, à Nil! à toi qui donnes la vie à l'Égypte : tu irrigues les vergers:.…., tu » abreuves la terre en tout lieu; tu produis le blé et l'orge; ton travail fait vivre sans » fatiguer leurs doigts des milliers de malheureux; tu es créateur comme Khnoumou.… » Tu bois les pleurs de tous les yeux, et tu prodigues l’abondance de tes biens. » ?

La religion consacrait toutes les obligations qu'engendre cet état de choses. Le fleuve était un dieu, adoré sous le nom d'Hâpi. Quand la théologie s’éleva’ et s'épura, le fleuve n’y perdit rien : on le regarda comme une des plus augustes manifestations du dieu suprême; et c'est précisément dans cet Zymne au Nil qu’on lit la belle définition du dieu créateur, invisible et immatériel. Le roi adresse des prières officielles au Nil ou au dieu maître du Nil. Les attentats contre le régime des eaux prennent la proportion de sacrilèges. Les conceptions diverses sur l’autre monde, reflètent ces préoccupations. Au moment de la confession négative, il faudra, pour être jugé pur et digne du bonheur éternel, déclarer que l’on n’a « point repoussé l’eau à l’époque » de sa crue, et que jamais l’on n’a « détourné le cours d’un canal »*. Le peuple est tellement habitué à voir des travailleurs curer les canaux et aussi à détester la corvée qui l’oblige à prendre sa part de ces travaux, qu'il ne conçoit pas Le monde des âmes, le paradis

1 « Le gouvernement n’a aucune influence sur la pluie ou la neige qui tombe dans la » Beauce ou dans la Brie; mais, en Égypte, le gouvernement a une influence immédiate » sur l'étendue de l’inondation qui en tient lieu. » (Mémoires de Napoléon dictés par lui, publiés par le général Bertrand en 1847).

2 Hymne au Nil (Pap. Sallier I, pl. 11-44; Anastasi VII, pl. 7-12: Maspero, 7. au Nil, 1868 ; Guievsse, À. Tr., XIII, 1-26).

3 Z.d. M., CXXV, 10.

osiriaque, sans des canaux à curer; mais en même temps il imagine un moyen de se soustraire à la corvée. Le chapitre vi du Livre des Morts procure le secret d'animer les pelites statuettes funéraires et d'évoquer les répondants, ouchbili, qui, aux lieu et place du défunt, devront « fertiliser les champs, faire courir » l’eau dans les canaux, transporter le sable de l’ouest à l’est ». Les lois relatives à l'irrigation sont divines : on s’en décharge personnellement, mais on ne les abroge pas.

Or, qui aménage et distribue les bienfaits du Nil et des canaux, sinon le roi? C’est lui qui règle le cours et les débordements du fleuve et son admission dans les canaux; c’est lui qui prévient les désastres des inondations trop fortes ou trop faibles; c’est lui qui tient la main à l'exécution des règlements sur l'usage des eaux ; c’est lui qui ordonne tous les travaux publics nécessaires pour porter à tous les points de la vallée l’eau fécondante; c’est lui qui fait creuser et entretenir, ouvrir et fermer en temps voulu les canaux; c’est lui qui, par les conquêtes ou la corvée, rassemble l’armée des travailleurs, esclaves ou libres, nécessaire pour ces travaux. Sans lui, les terres disparaîtraient alternativement sous les marécages et sous le sable aride; sans lui, les berges s’exhaussant perpétuellement, l’inondation directe n'aurait plus lieu chaque année, ou bien un beau jour elle se ruerait en cataclysme, dévasterait les campagnes, déracinerait les palmiers et renverserait les habitations; sans lui, chaque riverain saignerait à sa fantaisie les dérivations et, pour arroser un champ, déssècherait un canton; sans lui, les canaux anciens s’ensableraient et finiraient par se combler; sans lui, plus d'irrigation, plus de culture, plus de récolte, plus de vie.

C'est donc lui qui, sans cesse, recrée l'Égypte. C’est grâce à lui que « le Nil inonde au bon degré pour faire vivre la double terre » par ses produits »’. Cest donc même légitimement que, par une métaphore très hardie au seul point de vue grammatical, on le nommait « la rigole qui dérive les bras du fleuve pour régler

1 Ramsès III, Médinet-Habou, {re cour, porte N. (Daressv, M.-H., p. 89). Cf. mésori an XI, 1. 83 (16., p. 87).

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