LE ROÏ LÉGISLATEUR
Tous ces titres ne signifient pas du tout que le roi fasse la loi selon ses caprices et son bon plaisir.
Il édicte parfois la loi; mais c’est un fait presque exceptionnel. Au contraire, son rôle constant, c’est celui de gardien et de conservateur de la loi. Il « affermit la justice » ‘. Il empêche les lois de s’altérer ou de tomber en désuétude. Il « fixe les lois de » tout le pays »*; il « maintient les lois et parfait les deux » régions »° ; il « maintient les lois dans la terre entière comme » Shou, fils de Rà »‘'. Vis-à-vis des hommes, comme vis-à-vis des dieux”, il est soumis à un idéal permanent.
$S 17, — Le législateur : lois, investitures, impôts.
Les lois auxquelles les magistrats se référaient dans leurs jugements ®, étaient, au dire de Diodore, renfermées en huit volumes placés devant eux quand ils rendaient la justice’. Nous n'avons pas de raisons pour contester ce chiffre et ce détail matériel, quoique les Grecs et Diodore en particulier se laissent prendre parfois en flagrant délit d’inexactitude matérielle. Certainement il existait des lois écrites auxquelles certains textes font allusion. Il existait aussi des stèles perpétuant le souvenir de certains arrêts consultés et invoqués par la suite. Telle la stèle d'Harmhabi à
1 Smen mait, nom d'Iorus d'Amasis (2. Tr. XXII, 20).
2 Men hapou nou to seref (CnampozuoN, Not., I, 290. Cf. MarrevrEe, Dendérah, 1, pl. 57). Men hapou pe ta zeref (Guieysse, 2. Tr., XIII, 18, (?) ap. Lerésure, Sphinx, V, 134).
3 Smon hapou, segorh taoui : Légende d’Aménôthès IT (Æ. Z., 1880, 82).
4 CuampoLzioN, Vot. : Kalabsché, p. 10 ; De RouGé, Ahmés, p. 71.
5 Cf. chap. «1, p. 96-97 et 103-105.
6 Sur les lois en Égypte, voir RevizLour, Notice des papyrus, 1896, Introduction, p. 49-204.
7 Driopore, I, 75; cf. 48. — CLémenr n'AzexanDRie (Séromates, NI) cite les lois parmi les matières contenues dans les dix livres hermétiques, qu'apprenaient les prophètes.
8 Un des complices de Penhouiban subit « les grands châtiments de mort que disent » les divines paroles de lui faire » (Pap. Lee I, L 7 : Devérra, Pap. judiciaire, p. 127). Un autre est également condamné à « mourir [avec les autres grands criminels qu'exècre » le] Soleil de même que lui, puisque les écrits des divines paroles disent que cela lui » soit fait » (Pap. Lee IE, 1. 5; ébid., p. 129). — Dans le tombeau de Rekhmarà, on voyait ce préfet de Thèbes à son tribunal, avec « quarante rouleaux répandus devant lui » ou plutôt rangés en quatre caisses de dix (Virey, M. M. C., t. V, pl. nr et mr, p. 26; Neweerny, Life of Rekhmara, pl. 1v, p. 25; Revizour, Mélanges, 1895, p. 490-498).
Karnak. D'après le texte même de cette stèle il semble bien que les décisions d'espèces, prises par le roi en matière criminelle, aient fait jurisprudence pour l'avenir. Ainsi la décision, prise au sujet d’un malheureux dépouillé de sa barque et de ses biens par un collecteur d'impôts, est suivie immédiatement d’un rapport et d'une poursuite pour une affaire toute semblable’. Il devait aussi exister, sur papyrus, des recueils de décisions judiciaires, comme il existait des collections de textes épistolaires, littéraires et religieux. Toutefois les juges n'avaient sans doute sous Îles yeux que les lois et arrêts qui pouvaient les guider, et par conséquent la plus nouvelle recension des seules lois encore en vigueur et la compilation d’arrêts la plus récente, et non, avec tout l’ensemble des ordonnances et règlements anciens, un corpus juridique complet.
Hommes ou dieux, on honorait fort les auteurs de ces lois. Diodore a conservé le souvenir de six grands législateurs égyptiens : Mnévès, Sasychès, Sésoôsis, Bocchoris, Amasis et Darius *. Cette liste est bien suspecte”.
1 U. BourrAnT, À. Tr., VI, 41-51.
2 Dropore, I, 94.
3 Après le fondateur de la monarchie, on passe bien rapidement à trois rois récents, en notant seulement comme intermédiaires Sésostris, à qui les Grecs attribuent toutes les gloires, et un énigmatique Sasychès ou Asychis, à qui Diodore fait honneur de règlements sur le culte des dieux, avec l'invention de la géométrie et de l'astronomie, et qu'Hérodote rapproche des grands rois Memphites constructeurs des Pyramides, en lui attribuant une loi sur le prêt gagé par la momie paternelle (I, 436, cf. Dionore, Ï, 93). Sésostris, en qualité de conquérant légendaire serait l’auteur d’une législation militaire : il aurait constitué et doté d’apanages la caste des guerriers (Dionore, I, 73, 78, 94; Héropore, Il, 164-168). Après de nombreux siècles bien vides, on arrive trop vite à Bocchoris qui recueille un honneur disproportionné à limportance de son règne : Diodore lui attribue une législation sur les contrats appuyée sur le respect du serment (I, 79); il faut sans doute comprendre à l'inverse que, tout en admettant l’ancienne preuve du serment, la législation saïte poussait à l'usage de la preuve écrite, qui se développa de plus en plus par la suite; mais peut-être encore le patriotisme a-t-il trop complaisamment accepté de belles légendes sur un prince habile et équitable peut-être, regretté surtout comme prince national, mais, somme toute, éphémère (Cf. MasPero, 4. A., 415; Morer, De Bocchoride rege). Au roi Amasis Diodore attribue des lois sur l'administration; Hérodote en rapporte une sur le recensement que cite aussi Diodore comme imitée par Solon (Æér., IT, 177; Dion., I, 77). Que de souverains, dans la longue série des rois d'Egypte rendirent des décrets aussi importants ! (Cf. RevicLour, Amasis, R. Quest. hist., 1906). Darius éclairé par l'exemple de Cambyse et les révoltes que sa tyrannie avait soulevées, ordonna son vaste empire avec un grand génie d'organisation et une sagesse qui consista principalement à respecter en chaque pays les lois et les mœurs compatibles avec l'existence de l'empire; c'est ce dont lui surent le plus de gré les Égyptiens.