L'ESPOIR DES FAIBLES
Les justiciables d'Égypte ne se défiaient donc pas sans quelque raison des tribunaux et des juges subalternes. Leurs prières s élevaient aussi légitimes que sincères vers Amon-Rä, le dieu invisible, mais aussi vers le pharaon, image visible du maitre de la loi.
C'est dans un éloge du roi Ménéptah, recopié ensuite pour Sét Il, qu'un scribe intercale ce fragment d’hymne à Amon-Rà :
pole, on visite les tombes des reines et des princes qui sont reconnues sans dommage. on confronte les détenus, leur innocence éclate; on les relâche, et la population de la nécropole se répand dans la ville (Pap. Abbott, p.1v, L. 14-48 ; v, 1-11 : p. 77-81). Le préfet de la ville est de mauvaise humeur, quoique le même jour, une 2e instruction ait convaincu de leurs crimes 8 individus arrêtés comme auteurs du pillage de la tombe royale violée (Pap. Amhurst, p. 11 et ur: Cnapas, Mél., IV, p. 8-19) et que la Commission les ait déférés au roi. Le préfet s’agace d'autant plus que les gens de la nécropole affectent de parler devant sa porte avec l'air de le narguer ; il s’emporte contre eux, il les menace, il jure, il cite les témoins dont il a recueilli les dépositions, et il en appelle au roi (Pap. Abbott, p. v, 1. 12-18 : Cnapas, p. 95-06). Le commandant de l'occident tient sa vengeance : ilrédige avec délices un long rapport sur les paroles imprudentes de son collègue; il insinue que suspecter la police de la nécropole c’est offenser le roi gardien de ses ancêtres; il inerimine les témoins invoqués par le préfet de la ville, 2 scribes de .la nécropole qui auraient dû s'adresser à lui-même (on voit bien ici sa rancune et les raisons de sa conduite); il réclame enfin une enquête sur lés paroles de son collègue. En déplaçant l'affaire il espère bien l’étouffer (ébid., p. v, 1. 19, à vi, L. 24: p. 103-106). En effet le lendemain 21 athyr, ont lieu les grandes assises de la ville; le vizir fait comparaitre les ouvriers qui ont été reconnus innocents et expose lui-même l'affaire, il raconte que la commission a trouvé intacts les tombeaux que le préfet de la ville accusait ces ouvriers d’avoir violés. Par complaisance sans doute pour le commandant de l'occident, il omet de parler des tombeaux visités le premier jour, et de l'enquête qui avait abouti à l'arrestation et à la confusion des violateurs du tombeau de Sobekemsaouf; et en effet le commandant de la ville avait commis une grosse faute : il avait signalé comme violé le tombeau d’Amonhotpou, alors que ce fut celui de Sobekemsaouf que l’on trouva vide, et il s’étail trompé sur la culpabilité de 3 individus jugés 2 ans plus tôt pour une affaire semblable et qui cette fois s'étaient dénoncés eux-mêmes. On ne fit pas comparaître les deux scribes dont les témoignages avaient engagé l'affaire ; les prévenus furent renvoyés indemnes, et ce fut le magistrat vigilant qui fut blämé et déclaré coupable (ibid. p. vu :p. 131-132). Le vizir semble avoir eu peur en poussant l'affaire, d'aboutir à un énorme scandale, celui de toute une administration coupable. — Qu'advint-il des voleurs avérés? Le papyrus Amhurst ne le dit pas. En tout cas le brigandage continua : après les tombeaux, les temples, le Ramesséum et Médinet-Habou, avaient été exploités. Mais le préfet ne désarma pas. Trois ans plus tard, l’an xx de Ramsès IX, ou lui ou son suecesseur se montra plus habile ou plus heureux ; car le verso du papyrus Abbott porte une longue liste de « voleurs de la nécropole » déférés au phaâraon par le préfet Choouh. On y devine l'intérêt des gens de la nécropole à détourner les soupçons ; il ne s’agit plus cette fois de quelques comparses, ouvriers ou laboureurs ; la bande était très nombreuse et s'était assuré la connivence ou la complicité de gardiens, de portiers, de scribes, même de prêtres de Thèbes et d'Hermonthis, et aussi de marchands étrangers au pays (p. 144-147). Échappérent-ils encore au châtiment? Il est à croire que non. De nouveaux pillages provoquèrent de nouveaux procès : de nouveaux vizirs moins timorés reprenaient l'affaire. Dès lors, pendant de longues années, sous Ramsès IX (ans 19 à 28) et Ramsès X, procédures, poursuites, arrestations, enquêtes, descentes de justice, interrogatoires, questions, dépositions, jugements se succédérent indéfiniment (Pap.Mayora ets: SPIEGELBERG, Translation; Pap. Vassali, Van de Burgh, Harris 1, 498, 499 : REVILLOUT, Actions, p. 21, 71-161). — Enfin le premier roi de la xx dynastie transporta les momies des rois dans les cachettes de Déir-el-Bahari, où elles reposérent jusqu'à nos jours : tel fut l’aveu indirect d'impuissance auquel finalement se résignèrent police, magistrature et royauté dans cette lutte contre le brigandage sacrilège (Cf. Maspero, H. Or., IT, 562 et 770).
« O Amon-Rà! le premier fait roi, — le dieu de la première fois, » le vizir des faibles, — qui ne reçoit pas les présents des malfaiteurs,
Diese — Qui ne dit pas : « Qu'on amène les témoins décisifs! » » (qui ne parle pas à qui fait incliner la justice, — qui ne considère pas les pro- » messes pour décider).
» O Amon-Rà! qui (tient) la terre (en équilibre) sur son doigt, — dont les paroles ré-
» jouissent, » qui juge les malfaiteurs à l'Orient — et les justes de voix en Occident! 1»
Le roi des dieux et des hommes, chef de toutes les dynasties d’après le dogme thébain, donne l’exemple à son lointain successeur ; le dieu prototype enseigne l'équité parfaite à son fils en qui il s’incarne.
Cependant le roi ne rend pas la justice lui seul, ni le plus souvent par lui-même. Si haut que l’on remonte par les textes, on voit ou l’on devine le roi entouré de ses conseillers et barons pour juger, comme un suzerain féodal.
Dans le récit de la destruction des hommes par les dieux, gravé dans le tombeau de Séti 1°, Rà, « roi des hommes et des dieux » tout ensemble », ne sévit pas sans conseil.
Au temps des pyramides, les dieux dans l’autre monde, et les rois sur la terre, jugent toujours ainsi entourés d’une cour judi-
1 Pap. Anastasi Il, pl. vi, L 4 et sq. (Maspero, Genre Epist., p. 80-81) et Pap. de Bologne 1094, p.11, lettre 4 (Cnapas., Mél., p. 145 et 158). — Les 4 premiers vers forment manifestement 2 strophes. Au milieu il reste des bribes d’une autre strophe : j'ai cité la traduction de Chabas pour en figurer plutôt l'allure que le contenu. Chabas traduit tout différemment les deux derniers vers: «il désigne le coupable, et celui-là est pour la » demeure du feu; le juste, et celui-là est pour la droite. » Il y voit une formule anticipée du Jugement dernier selon l'Evangile. Mais Anastasi porte makhrôou au lieu de maou; Ament ne signifie pas forcément la droite et kha est l’illumination non la combustion. M. Maspero ne s’est pas assez dégagé de l'influence de la 1{re traduction; en traduisant : « qui condamne les malfaiteurs au bûcher, lui dont la parole est puissante dans l’Occi- » dent». Quelque séduisant que paraisse le rapprochement imaginé par Chabas, il faut, ce semble, l'abandonner définitivement.
2 L'absence absolue d'Amon dans ce texte permet d’en attribuer les idées à un âge antérieur et à l’école héliopolitaine.
3 Irrité par l'audace des hommes, il convoque tous les grands dieux, Shou, Tafnouït, Gab (Sib), Nouït, et les pères et mères qui étaient avec lui quand il était dans le sein de Noun, et Noun lui-même. Quand ils sont rassemblés dans le grand palais (ou temple) et lui ont témoigné leur vénération, il les consulte : « Toi, l’ainé des dieux, de qui je suis « né, dit-il à Noun, et vous dieux antiques! voici les hommes qui sont nés de moi-même, » ils prononcent des paroles contre moi ; dites-moi ce que vous feriez à ce propos. Voici, » j'ai attendu, et je ne les ai point tués avant d’avoir entendu vos paroles. » Avec beaucoup de déférence, les dieux expriment l'avis que les hommes doivent tous périr, et Sokhmit-Hâthor est désignée pour les massacrer (1. 1-15 : Navizue, Trans. S.B.A., IV, 1875, p. 4-7).