LE ROI COMPARÉ A HORUS
d'imagination pour chanter poétiquement la gloire royale ; à peine voient-ils des métaphores dans l’épitre la plus dithyrambique !. De la poésie ces expressions imagées retournaient dans la prose, émaillaient des récits à prétentions historiques, et ornaient jusqu’à de simples légendes explicatives.
Le dieu auquel on assimile le roi le plus anciennement et le plus fréquemment, plus peut-être mème encore que Rà, c’est Horus. Selon la théorie totémiste *, Horus est le Faucon, le {otem, ancètre et protecteur divin du clan qui a conquis l'Égypte sur les aborigènes, dominé les clans alliés et réalisé l'unité de la monarchie. Dans la doctrine solaire, Horus est le soleil rayonnant, vainqueur de tous ses ennemis, souverain du monde, ou, selon la locution égyptienne « de la double terre », du Midi et du Nord qu'il divise dans sa course. Dans la doctrine osirienne, Horus est le fils qui rend les honneurs suprèmes à son père, le venge et le réincarne en lui-même pour renouveler sa vie et son règne indéfiniment ; selon l’état de la légende, il triomphe de Sit ou partage le pouvoir avec lui. Le roi est en tout semblable à Horus : il est un Horus ; il est Horus, Horus incarné, vivant et visible, agissant, régnant et triomphant sur terre *.
L’assimilation à Horus est un fait tellement ordinaire que, dans l'écriture, l’hiéroglyphe symbole d'Horus, l’épervier ou faucon
1 & Vie, santé, force ! — Ceci est envoyé afin qu’on sache — » Au palais de Meri-Mä, v. s. f., — le double horizon où réside le soleil : — » (Tourne) ta face vers moi, dieu Shou au lever, — toi qui illumines les deux régions de tes » Disque des humains, (—) qui écarte les ténébres de l'Egypte! [perfections, — » Tu es comme la forme de ton père Râ, — qui se lève au ciel : — » Tes rayons entrent dans toute ville; — il n’y a point de lieu vide de tes perfections. » (Pap. Anastasi Il, pl. V, 1. 619 ; Anastasi IV, pl. V, 1. 6-19 : Maspero, G. Ep., p. 79-80).
2 Sur le totémisme égyptien, voir : Frazer, T'otémisme (tr. Vidal, 1898), Osiris (1906) ; Lorer, Aorus le Faucon, 1903 (Bull. Inst. Caire, II, 1-24); L'Egypte au temps du totémisime, 1905) Ann. Mus. Guimet, XIX) ; Navizce, Religion, 1906, (Zbid, XXII, p. 37-41) ; S. ReInacu, Totémisme animal (Rev. Scient., 13 oct. 1900 — Cultes, mythes, religions, 4905, ch. II et passim); Gayer, Civilisation, 1907, p. 5, 10, 20 ; A.-J. RzInac, Ægypte préhistorique (Rev. des Idées, 1908) ; — et infra, ch. IV, $3.
3 Il est « roi dans l'œuf comme la Majesté d’Horus » 4; mais il à devant lui la promesse des «années d'Horus » ? ; il est « Horus vivant » € ; ou encore « l’iorus dans son » palais » 4. Son avènement est une fête ; son aspect remplit d'admiration et de joie; il est « beau dès l'enfance comme le fils d'Isis » €. Sa mère « se réjouit très fort de voir » les splendeurs de Sa Majesté, comme Isis voit son fils Hor quand il s’est levé sur le » trône de son père » /, il est « unique comme le fils d’Osiris.…, bon fils à l'égal » d’Horus, il reproduit en double la royauté de ce dieu »4#, il « siège sur son trône » comme Horus sur le sien»#, il est l «Horus, taureau fort, à la grande souverai-
perché ou non sur son support divin, peut servir Comme l’image royale à déterminer la mention d’un roi et remplacer pour lui le pronom de la première personne. Mieux que cela : le symbole d'Horus! constitue une partie intégrante du protocole officiel des rois’. Celui-ci, à partir de la v° dynastie” au moins, com-
» neté » i. Il renverse ses ennemis « sous les pieds de l'Horus » 7; il massacre les révoltés, « semblable à Horus qui brandit la pique »#; il est «l'Horus maître du » glaive » !; « l'Horus puissant par le glaive et destructeur des Barbares »7%, « Sa Ma- » jesté est un Horus, et la puissance de ses bras s'étend sur tous les pays »”.
a Pap. Anastasi 2, pl. II (Masreno, G. Æp., p. 81).
b Cf. supra p. 14, n.8.
e « Ankh Hor », souvent en tète du protocole.
& « Hor m pir f ». Tomb. d'Amnizeh (2. Tr. VIII, 35).
e Médinet-Habou, 4er pyl. face O., 1. 16 (Daressy, 81).
f Inscr. de Taharqa (pe RouGé, /Zns. Hist., pl. 74; Masrero, À. Crit., 18TT, p. 363).
9 Abydos I, 51, Masrero, G. Ep., p. 96.
h « Ntuk m@ ma si Osiriy. Gde inser. de Ramsès IT à Abydos, IL. 55 et 60 (MasPero,
p. 34 et 38).
i Médinet-Habou, Pavillon, paroles de Thot (Daressy, p. 53). j Karnak, mur N. dr. 2e reg., tabl. 2; campagne de Séti I (CnampozLron, Mon. 297,2 ; R. Tr. XI, 68).
k Annales de Thotmès IT (supra p. 11, n. 6).
t Médinet-Habou, Pavillon, façade : Paroles des prisonniers (Daressy, 46).
mStèle de Bintrachit (Maspero, Contes, p. 216).
ñ Sinouhit (Contes, p. 119).
1 Tout en tête, au-dessus du nom enfermé dans l’image de la porte sépulcrale, serekh, figure toujours, et depuis les temps les plus reculés, un faucon ou épervier, soit coiffé d'une couronne royale ou du disque de Râ avec l'urœus, soit armé du fouet, soit sans accessoire : c’est le signe de sa divinité souveraine et immortelle. Sous les {res dyn., ce titre et ce nom constituent l'essentiel et souvent le tout du protocole royal (R. Weærzz, Evolution primitive du protocole, R. Tr., XXIX, 37-43). Un second épervier introduit le deuxième nom : en cette place il est toujours juché sur le signe de l'or, symbole de l'éclat du soleil et de ses triomphes ; il indique dans le roi | « Horus vainqueur de » tous ses ennemis, protégeant l'Egypte et châtiant les Barbares, maître de la terre » entière.» Sur le signe même de l'or, l'épervier peut ètre associé à un autre signe unique et constituer ainsi tout le nom divin : « L'Horus d'or prime, Khafrà », « L'Hor » d’or est dieu, Anou », « L'Hor d’or ressuscite, Amonemhäâit I», « L'Hor d’or existe, » Sénousrit III ». (Maspero, loc. cit., p. 284). Plus souvent le nom, moins bref, suit lépervier. Au début on hésita entre l’épervier sur l'or et le disque solaire sur l'or (Protocole de Zosiri, IIIe dyn., Pyramide à degrés de Saqqarah : L. D., II, 2r; stèle du Sérapeum : MaRieTrE, S., pl. 3, p. 181), voire même l’uræus sur l'or (Inscr. de Den, Ie dyn., Pere, Royal Tombs, I, pl. 7. n° 12). L’épervier l'emporta: cependant le disque reparaît associé à l’épervier dans les deux noms d’Horus sous l'empire Thébain, et quelquefois seul à l’époque gréco-romaine. (Stèle de Pithom : Æ. Z., XXXII, 79 ; SETHE, Urkunden, W, 81). — Cf. Morer, Royauté, p. 21-23; Le titre Horus d'or, R. Tr., XXIII, 23-32; R. WeIzz, Formes anciennes, R. Tr., XXIX, 35-37.
2 Cf. Grésaur, Zymne à Ammon, p. 185-215 ; Ermaw, Ægypten, p. 88; MasPero, Sur les quatre noms officiels (Et. Eg. Il, 273-288); Morer, Royauté, p. 17-32; AMÉLINEAU, Journ. Asiat. 1906, p. 244-256; Serus, Beitræge sur æltesten Gesch (Untersuchungen IN, 1} R. Werzz, À. Tr., XXIX, 26-53; ZZe et IIIe dynasties eg., 1909. Cf. infra, ch. 1x, $ 3.
$# Le premier protocole complet est celui de Pépi Ie « Méritooui-Merirà-Mérikhet-Pépi » de la vre dyn., (De RouGé, Six dyn., p. 117; Z. H., I, 75). Antérieurement à Khäfrà les deux noms d’'Horus et de roi existent seuls associés à un nombre variable de titres (R. Waizz, Evolution). Khâfrà, de la 1ve dynastie, inaugure un nom de nebti dérivé du nom d'Horus (Scnærer, Æ. Z., 1904, 88) et un nom distinct d'Horus d’or. Le cartouche ovale apparaît à la fin de la m1 dynastie avec Snofrou (au Sinaï : L. D., II, 2). Le pre-
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prend, en dehors des développements laudatifs, quatre ou cinq titres, suivis d'autant de noms!, qui désignent également le roi et dont les uns l’apparentent à Râ?, les autres montrent en lui un Horus.
Comme le dieu Horus, le roi s'intitule : « maître de la double » terre, seigneur (ou unisseur) des diadèmes du Midi et du Nord? ». Ces qualifications reflètent, pendant toute la période pharaonique, l’état politique dualiste de l'Égypte avant l'établissement de la monarchie. D’anciennes inscriptions marquent mieux encore la transition par une formule plus complète. Le Nord et le Midi adoraient le soleil sous la double personnification d’'Horus et de Sit. Le roi du midi passait donc pour un Horus‘, celui du nord pour un Sit. Quand le pharaon régna sur le Midi et le Nord, il fut à la fois Horus et Sit et réunit en lui seul leurs deux personnalités”, comme il réunissait leurs deux parts d’héritage®. C’est ce qu’exprime le titre des reines de la v° dynastie, Mérisänkh et autres, appelées « celle qui voit l’'Horus et le Sit »’. Plus anciennement encore la double comparaison semble avoir été plus commune. En tète du protocole des rois, l’hiéroglyphe d'Horus ne figurait pas
mier exemple de double cartouche serait, selon de Rougé, celui de Ousirniri-An (ibid. 88) ; mais déjà Khnoumkhouf-Khoufou en portait deux qui se suivent dans l'inscr. de Metniri (L. D. II, 26); et les titres de Chéri, « prophète de Pirabsen » et « prophète de Senda », qui se remplacent mais ne fusionnent jamais sous la forme habituelle « prophète de » Pirabsen et de Senda », pourraient donner à croire que les deux cartouches étaient attribués au même roi de la ne dynastie.
1 On se rappelle que ce sont : 4° le nom d’Horus ou de double (jadis nom d’enseigne ou de bannière), 2 le nom d’Horus d’or, 3° le nom de Double Seigneur (nebti, le vautour et l’urœus), 4 le nom royal (souton baiti, le roseau du $S. et l’abeille du N.), 5 le nom de fils de Râ ou prénom. Le premier était inclus dans le cartouche carré; les deux derniers dans les cartouches ovales.
2 CF. infra, p. 29.
3 Symbolisés par le vautour de Nekheb, ‘et l'urœus de Bouto. Ce nom a été lu smawti « l'unisseur » par Erman (Æ. Z., 1891, 57), puis nebti « double couronne » par Daressy (R. Tr.,XNI, 141438), Preus, Navizre (Æ.7.,1898, XXX VI,132) auxquels onserallieaujourd'hui.
4 Avant d'avoir enlevé l'Egypte aux Héracléopolites et de prendre tous les titres royaux, les Antouf, maîtres de la Thébaïde, commencent par s’intituler les Horus.
5 De là cette formule fréquente aux Pyramides : « Tu t’établis dans tes domaines de » Hor, tu parcours tes domaines de Sit. » (Pépi I, 43-44: R. Tr. NV, 164). De là peut-être aussi cette bizarre imagination : « Tu sièges sur ton trône de fer, ton avant-train en » forme de chacal, ton arrière-train en forme d'épervicer. » (Mirinri 1, 482-183: 2. T. XI, 5).
6 « Pesechtou Hor Sit » (Stèle de Tombos, L 2: L. D. II, 5 À; Serne, Urunden, IV, 82-86 ; Peux, Petites études, p. 9) ou : « pesechtou neteroui, les parts des deux dieux » devenues tes parts. » (Annales de Séti Ier à Karnak : Brucscn, Mon., I, 50 ; cf. infra, p. 20, n. 4 »; Morer, Royauté p. 13).
T1De Roucé, Six dynasties, p. 44-45, 58-59; L. D., II, 14; MARIETTE, Mastabas, 183, 208, 225.
seul : sur certains monuments produits au jour par les dernières fouilles d’Abydos, de Negadah et d'Hieracônpolis”, qui ramènent en arrière plus qu'on n'avait poussé jusqu'ici, on voit affrontés, devant le premier nom royal, l’épervier d’Horus et l'animal emblôme de Sit?. Quand le culte d'Horus l'emporte définitivement sur celui de Sit, comme les dynastes de Thinis sur ceux de la Basse- Égypte. le roi fut seulement « l’'Horus » ou «le double Horus »*: et même, d’autres idées venant de combiner avec les anciennes, Pépil#s’intitula Le triple Horus d'or. En revanche, quand la xvim° puis la xix° dynastie eurent réconcilié tous les dieux nationaux, Horus avec Sit”, Amon-Rà avec Alon, ainsi que leurs partisans et leurs cultes, on reprit sans ombre de scandale, non seulement des comparaisons entre le roi et Sit, comme avec les autres divinités, mais encore l’antique accouplement des deux dieux rivaux et leur fusion dans la personne du roi°. Toutefois, l'identification
1 Amézineau, Les nouvelles fouilles d'Abydos, 1896-1897 ; De MorGan, Recherches IT, Etnnographie préhistorique et tombeau royal de Négadah, 1897, p. 244; Quisezr, Aiéracônpolis, 1900, pl. 2; Perrre, The royal tombs of the 1t dynastie, 1900, pl. 21; Masrero, Rev. Crit, 1897, I, 145-118 ; 1897, II, p. 438 ; 1901, I, p. 382.
? Khäsokhemoui est toujours ainsi Horus-Sit; Pirabsen n’est jamais ou presque jamais que Sit (Perre, Royal Tombs, U, pl. 21-22, cylindres mes 173-186; pl. 31, stèle; GarsTANG, Mahasna and Bet-Khallaf, pl. 10, n° 8; R. Were, À. Tr., XXIX, 30).
3 Ex. : Azab-Merbap à Abydos (AmÉLineau, Nouv. fouilles, I, pl. 8; Perrie, Roy. Tombs, 1, 5, n° 12; 6, nos 4-8; IT, 48; Khäsokhemoui (Perrre, /6., Il, 23, n° 197); Khoufou au Wady-Maghara (L. D. IL, 28); Séti Ier à Radesieh (L. D. III, 138). — Cf. Prexr, Petites études, p. 9, n. 9; Pr S. B:A,,XX., p. 198; Sphinx, Il, p. 140%" En. "MEYER, Si- Typhon, p. 31, s. p. 9; Morer, Royauté, p. 12-13 et 34-36.
# Monument de Tanis (De Roucé, Six dynasties, p. 116). On retrouve ce titre dans sa pyramide (Pépi Ler, L 65 : À. Tr.V.167),et Hammamat (L. D., II, 145 c et i). Cf. Senouserit Il, «triple dieu ».
5 Aménôthes IT, porte comme prénom Ad-kheperou-R&ä Meri-Sit (Brique de Kom- Belal : 2. Tr., XVI, 44). — Aménôthès IIT s'intitule « celui qui unit Hor et Sit en » paix ». (GAyer, Louxor, pl. 67).
6 Ainsi, pour Thotmès I, « le Sud et le Nord sont les deux moitiés d'Horus et de Sît » &. Thotmès IT est « semblable à Horus et à Sit ». Toum confère à Hatchepsou, « les parts » d'Horus et de Sit » ? ou « la part d'Horus et les ans de Sît » c ; Séti I possède « le bien » d'Horus et de Sit4 dont les bras réunis assurent sa puissance »; Ramsès II est « l’'Horus et le Site; et jouit des années des deux dieux » /; et Ramsès IIL, d’après les textes de Médinet-Habou, porte «les couronnes d'Horus et de Sît »9; il a reçu d'Amon «les victoires d’'Horus et de Sit »*; il est lui-même aux yeux d'Amon et des étrangers « Horus et Sit » t: Ptolémée II à son tour occupera « le trône des deux dieux » 2.
a Stèle de Tombos, 1.2 (L. D., III, 5°; Preue, P.Et., p. 9; Serue, Urésunden, IV, 82).
> Deir-el-Bahari (Navizue, III, pl. 58, 56, 35; À. Tr., XXI, 121; Monet, Royauté, p. 410).
€ Stèle Karnak (Mxrierte, Æ., pl. 41 ; Maspero, Guide, p. 74).
4 Karnak, Mur N. (2. Tr. XI, 76-77).
€ Inscr. des mines d’or, an II., L. 3 ; (Prisse, Mon., 21; Cabas, B. Eg., XI, p. 203; Erman, Æg: 90).