LE ROI ÉMANATION DES DIEUX
de leurs fils que « le soleil qui est sur l'Égypte, c’est le même que » celui qui est au haut des cieux; c’est le roi du Midi et du Nord,
Ousirmarà-Mériamoun » !. Dans le conte de Sinouhit ?, ce sont les Égyptiens eux-mêmes qui « proclament Rà, maitre des deux
pays » le roi Sénouserit, lui souhaitent d’être « puissant comme » maitre des astres », de « parcourir le firmament en barque cé-
leste » et « crient vers lui comme vers le maitre de tout ». Le roi Piänkhi suit donc bien la tradition quand il dit : « Dès le » sein de ma mère, j'ai été enfanté dans un œuf divin. Dieu m'a » donné sa substance, il à placé en moi sa personne, je ne fais rien sans Lui’. » Et le roi d’Héracléopolis complète l'idée en théologien orthodoxe, non moins qu’en parfait coursan, quand il lui répond : « Vois l’image d'Harmakhis audessus des constellations : son existence est ton existence, » de même qu’il n’éprouve aucun dommage, tu ne subis aücun dommage *. »
Ce double, qui pendant sa vie s’était uni au corps du roi, retourne après sa mort vers l'essence divine dont il émanait, et se confond de nouveau avec Le ou le soleil°, et il redevient le « lu- » minaire de son père Rà » °
Les diverses époques re out avec quelque Rue cette croyance commune. Le dieu Rà ne se distinguait pas plus du roi, statue de chair, idole vivante, digne de toute adoration, qu'il ne se distinguait du soleil : les deux identifications jouirent de la même fortune. Longtemps en effet on avait complètement confondu
4 Médinet-Habou, tableau de Ramsès IIT offrant ses prisonniers aux dieux (CHapas, Et., p. 282).
2 Contes, p. 125-126.
8 Stèle de Piänkhi, IL. 68.
4 Jbid. 1. 75. — Osiris disait de même à Ramsès II : « Ton existence (oun) est l’exis- » tence de Toum ». (Inscr. dédic. d’Abydos, 1. 5; MartertTEe. pl. 5 ; MAspero, pl. 8).
5 Ainsi Amonemhabi narre-t-il le décès de Thotmès II : « Ensuite le roi Menkhoperrä, » se leva au ciel et s’unit au disque solaire, suivant le dieu et se répandant pour deve- » nir l'ilumination du monde chaque ee devenu le disque solaire qui éclaire le » ciel fécondé. » (Stèle d’Amonemhabi, L. 35-38; Cnaras, Mél., IV, 289). — Chabas ne voit là que le pir m hrou commun à ne les hommes ; mais le vulgaire ne se fond pas ainsi en dieu : c’est seulement par imitation du roi, et non pas dès les temps les plus reculés, que l’âme du simple mortel s'éloigne dela tombe et participe à la survie météorique du roi.
6 « Tu te lèves dans Sebti-Res (quartier de Memphis) comme Toum, à luminaire de » ton père Râ ». (Pap. Anast. 2, v, 6 : Maspero, G. £p., p. 83).
Rà avec le soleil ; puis des philosophes distinguèrent l’astre matériel et l'essence divine qui s’y manifestait : le soleil ne fut plus alors que « l’image » ou « le corps de Rà ». De même le roi, au lieu d’être dieu par lui-même, ne parut plus qu'un corps où la divinité descendait résider; il ne fut plus à proprement parler un dieu distinct, mais une des incarnations, — non pas la moindre ! — du dieu suprème. La doctrine de lémanation * était venue confirmer, tout en la subtilisant, l'identification primitivement grossière du roi et du dieu.
Si le roi est dieu, si nommément Rà, Harmakhis, Horus s’in-: carnent en lui, il se donne aussi souvent pour fils de dieu. Pépi [° s'intitule déjà « dieu fils de dieu » *.
Cette conception est plus facile à expliquer que celle de l’identification du roi aux grands dieux. Si elle peut s’accorder avec la doctrine de l’émanation, elle n’en a nullement besoin, et l’a dû précéder dans l’ordre des temps. Elle ne s’accommode pas moins bien du totémisme et peut en dériver mais sans y être liée nécessairement”. Le roi sans doute apparaît toujours comme supérieur à l'humanité ; on le nommait donc « dieu » légitimement. C’est bien. Toutefois il n’était pas absolument semblable aux autres dieux. Quelle que fût sa puissance, de quelque pompe qu'il s’entourât (or le cérémonial de la cour se compliquera avec le temps, avec le développement de la richesse générale et de lacivilisation), le roi, malgré toutes ses prétentions, gardait la forme et l’aspect d’un homme. Tout naturellement on attribua cette surhumanité à une génération mystérieuse. De même que, dans les familles des simples mortels, le fils perpétue le père, en reproduisant naturellement les traits du père, ses qualités physiques et morales, ses
! Les rois sont dits souvent « émanation de Rà » par exemple, at Ra. Or, à proprement parler, af c'est l’image des objets que nous voyons dans la pupille de l'œil. Les anciens physiciens lui attribuaient une existence propre indépendante de l’objet réflété. Au contraire de nos conceptions modernes, la figure e/dwko sortait de l'œil et allait donner leur forme aux objets. Ainsi l’âme royale, émanée de la personne divine, en est-elle un prolongement, une extériorisation.
2 Pépi I, 1. 461 : (R. Tr., VII, 169).
8 Voir infra, p. 28.