L'OPINION PUBLIQUE
ment Osiris et les dieux lui tiendront compte, aux Champs Élysées, de sa conduite terrestre; mais, sur terre même, il se survivra florissant où honni dans son nom, partie intégrante et très précieuse de sa personnalité', et la postérité se souviendra des choses parfaites qu’il aura accomplies ?. Les maximes de Ptah-hotpou, qui constataient l’irresponsabilité apparente des grands, constatent aussi l'indépendance de l'opinion qui prend sa revanche contre les mauvais maitres :
« Celui qui, commandant le travail en qualité de propriétaire, se conduit comme le » crocodile 3 fait à l'égard de son entourage, ses enfants sont un objet de malédiction, de » mépris et de haine à cause de cela, tandis que son père est grandement dans le cha- » grin, et la mère qui l’a enfanté, heureuse une autre plus qu’elle. »
« (Au contraire) un homme devient un dieu quand il est maître de serfs-ruraux qui » ont confiance à son service 4. »
On veut donc, — et l’on agira en conséquence, — on veut plaire à tous, grands et petits : être loué de ses supérieurs et du roi, estimé de ses égaux, béni de ses inférieurs. « Moi », dit un contemporain de l’ancien empire, «je fus un ami des hommes ; » moi, j'ai fait ce qu'approuve tout le monde’. » Les formules pour exprimer ce désir sont abondantes et variées à toute époque‘. Très souvent l’amour et les éloges des hommes sont mis en parallèles avec les éloges et l’amour des dieux, ou ce qui revient à peu près au même avec ceux du roi. Ces mots de Samnofir : « C’est une bonne chose d’être cité par le roi, célébré par » les hommes”? » semble un aphorisme d'usage courant. On se
1 « Que mon nom soit solide à l'extrême dans la bouche des gens. » St. de Turin, ne 453 : Thotinofri, xviue d. (Maspero, À. Tr., IV, p. 128).
2 Prag-Horpou, Préceptes, $ 16 (Pap. Prisse : VIIL, 14 — IX, 2) : « Si tu es en qualité » de directeur faisant marcher les volontés à tes ordres, accomplis des choses parfaites » dont se souviennent les jours à venir, »
3 Cf.: « Les gens de la Thébaïde m'aiment, car jamais je ne lui ai monfré un visage » de crocodile ({ep khent). » Montou-nsisou, xu° d., Louvre CG 1 (Masrero, B. Eg., VI, 157). — « Ne fais pas le crocodile (ar adou : ne te mets pas en colère) contre un homme » qui a tort : fâche-toi contre ce qui mérite colère (ad-k her ad-tu her-s). » Instructions au visir (Newserry, Rekhmara, X. 1. 18,; Garnier, À. Tr., XXVI, 12). — Ménéptah fait cracher au Lybien envahisseur « ce qu'il a dévoré comme un crocodile (di-f cheb-f » dmam-f ma doupi). » Stèle d'Israël, L. 20 (Srrecerserc, Æ. Z., XXXIV, 7).
4 Pran-Horpou, Préceptes, $ 9 (Pap. Prisse, VIT, 5-7).
5 Stèle de Nozemab, Mus. Caire, n° 1,732 (Marre, Mast., 417; Brucscn, Thes., V, 1,242; Serxe. Urk., I, T5).
6 Cf. supra, ch. vin, p. 326-332; /ntroduction à l'étude de la morale, ch. vi.
1 Ar-ni mert rdu hosst nuteru. Tomb. de Samnofir, ve d. (L. D., IT, 81).
rend témoignage d’avoir « agi en ami des hommes, en adorateur » des dieux, en féal vrai »!, d'avoir « fait ce qui plail aux » hommes, ce qui est agréable aux dieux »*, ou « l’amour des » hommes et la joie des dieux »*, aussi bien que d'être « aimé » des hommes, favori des dieux pour son mérite » *. On souhaite que son nom « se garde auprès des hommes, subsiste auprès des » dieux »°. On veut être « sans tare aux yeux des hommes »°.
Mais, au lieu d'adresser un appel général à tous les dieux et à l'humanité entière, on aime mieux s’en référer à ceux qui ont vécu près de soi et ont eu effectivement affaire à soi, aux dieux et aux hommes de sa petite patrie. Ainsi un prophète du X° nome, Hora, se dit « loué par les dieux d’Aphroditopolis, loué depuis sa nais- » sance, loué, unique, parfait, illustré dans sa ville » 7. On fait grand cas de l'appréciation de ses concitoyens ou compatriotes immédiats, des habitants de sa ville et de son nome. Ceux-là sont véritablement le prochain, dont on se soucie d’attirer la sympathie. On se dit donc :
« dans la faveur de son dieu, estimé de son nome8 », — «aimé des gens de son » nome %», — « l’aimé des gens de sa ville, le loué des gens de son nome 10 », — » l’aimé de sa ville, le loué de son nome, l’affectionné de ses concitoyens 11! », — « le » noble bienfaisant, aimé des dieux, le chéri de ceux qui étaient en rapport avec lui, » le favori de sa ville, le désiré de mon nome, le chéri d’un chacun {2. »
1 Statue d'Haroua (Louvre À 84; Sarre, Æq. Ins., Il, 35; Preur, J. As., 1881, 172).
2 Stèle d’Antef, f. de Bouta, x1-xue d. (Caire, À. Tr., XI, 85); — Senouserit, xx d, (Louvre C 174); — Thot, xviue d., Kom-el-Ahmar, I. 7-8 : Sayce, Pr. S. B. À., X, T6; Bourranr, Zt. à Leemans, 38; Serue, Urk., IV, 131); ce dernier est « dans le cœur » des hommes et aimé de mon dieu » Rta-nf oun-a m hätiou redou mert-a kher noutir-a (ibid., 1. 16).
3 Tomb. de Râmès, xviue d. (Peur, Æ. Z., 1887, 37) ar-ni n merrt remdu, herrt nuteru (Cf. Daressy, Ostraca, p. 97, n° 925,374). — Senmaah, trésorier d'Hätchopsou, est avec de légères variantes, «ami des hommes, favori du dieu (le roi) pour son mérite : meri remdu hos n nouter her bat-f (Stèle : Bourranr, À. Tr., XIII, 174; SeTHE, Urk., IN, 495). :
# Amonembhäit, xvine d. (Bourianr, 2. Tr., XIV, 72).
5 Sarc. du Museo Grégoriano, ép. saïte (Prenz, 2. Tr., II, 30.
6 An-ti ounn-f kher remdou : Tombeau d'Anna, Abd-el-Gournah (Peur. Z AÆ., I, 430; SETHE, Urk., IV, 68),
7 Stèle d'Hora, Caire, 27,692 (R. Tr., XI, 87).
8 Stèle de Naples, 1. 19 (Brucscn, Gesch. Æg., p. 164; Preur, À. Tr., I, 138). Le ütulaire réclame, comme tel, les faveurs des dieux et déesses d’Héracléopolis.
2PrErL, RP, 01, 457:
10 Tomb. de Khiti à Béni-Hassan (L. D., IT, 442 1) : meri nuit-n-f, hosi n hospit-u-f.
#1 Mer nouitou-f, hos n hospitou-f : Statue d'Haroua, xxvie d. (supra, n. 1)
12 Sarc. d'Ounnofri, f. de Néftis, ép. Saïte (Marrerre, 4. D., pl. 59, p. 49).