ARTISANS, PÉCHEURS
Ce dernier traitement est le plus brutal qu’ait noté le scribe. Insupportable pour des hommes libres, il rappelle ceux que subissaient les esclaves des civilisés classiques.
Ces deux listes n’épuisent pas la matière. Elles ne comprennent que la domesticité d’un temple ; encore ne la font-elles pas entièrement connaître, car elles ont des lacunes et se terminent brusquement. Le petit peuple, libre ou non, pratiquait beaucoup d’autres métiers que révèlent les bas-reliefs, les épitaphes ou les papyrus et ostraca de comptabilité. Avec ces divers éléments, M. Wilcken a dressé une liste de 179 métiers !.
Même la pêche et la chasse, qui attirent les caractères indépendants, ne trouvent point grâce devant le scribe. En vain, les rois et les grands y goûtent un vif plaisir : tout n’y est pas charmant ni pour les pauvres diables qui leur font le rabat dans les étangs, pendant que leurs seigneurs voguent en nacelles, boumerang au poing, ni pour ceux qui opèrent à leur compte et «ne » trouvent des vivres que s'ils rapportent du gibier »?. Le correspondant d'Enna, dans une composition fort mutilée, faisait ressortir les ennuis subis et les dangers courus par le pêcheur et le chasseur *. Douaouf-si-Khrodi termine par eux la satire des
métiers :
« Le preneur d'oiseaux aquatiques peine beaucoup : il ne trouve rien, (même) en plon- » geant. — C’est le domaine de Khnoum qui est devant toi : — si le dieu le dit, le filet » refuse (son service)...
» Je te dis comme le preneur de poissons, — peine plus que tout métier ; — il n'est » pas (plus tôt) à sa besogne sur le fleuve, —le voilà mêlé aux crocodiles. — Si les touffes » de papyrus viennent à manquer, — et que le crocodile soit là, — en vain il crie au
secours,— la peur l’aveugle. # »
$ 8. — Travailleurs libres et corvéables.
Des travailleurs étrangers viennent librement en Égypte. L’édit de Sénouserit II gravé à Semnéh leur reconnaît ce droit. En
4 WicckEN, Griechische ostraca, t.1, ch. vu.
2 Pap. Anastasi IV, 1, 1. 4 (Masrero, G. Ep.. p. 41). 3 Pap. Anastasi IV, 1 et 1 (Masrero, G. Ep., 44-47). 4 Douaour-s1-Karonr, Satire, $ x1x-xx (Pap. Sallier IT, vin, 6-9, 1x, 1-2 : Maspero, G. Ep.
interdisant aux Nègres l’accès du Nil au-dessous des cataractes, il fait exception en faveur des marchands de bestiaux et « du Nègre » qui viendrait se mettre à gages à Aken »'. Or le Nègre est méprisé. Quand on veut prouver que l'éducation vient à bout de tout, on cite divers animaux sauvages ou domestiques, et on ajoute que «l’on instruit le Nègre dans la langue des Égyptiens » ?; dans une comparaison peu flatteuse pour un élève indocile, on associe « le Nègre qu'on amène en tribut » à l’âne qu’on bâtonne vertement?. Libres semblent aussi avoir étéles ouvriers (miratiou) que l’expédition de Pouanit, sous Hâtchopsou, ramène «avec leurs » enfants » ‘. Comment ce qui est loisible au vil Nègre ou au sauvage de Pouanit, serait-il impossible à des indigènes? Pourquoi ne découvrirait-on point des Égyptiens mercenaires ?
En fait, il y a des travailleurs et des traficants de condition libre. Il y en a même qui échappent à toute dépendance sociale, ce sont des « hommes sans maîtres » ”, comme le paysan du conte. Mais loin de les envier, on les méprise plutôt. Sans maîtres, ils sont sans protecteur contre les vexations, et sans sécurité de la vie du lendemain. Le bon Égyptien a un maitre et s’en félicite, et tient à le conserver dans l’autre vie : « Je suis un homme muni » de son seigneur », dit-il; ou encore : « Mon âme n’est point » séparée de son seigneur » . Nul donc ne revendique une liberté qui ne serait que la liberté de mourir de faim. A l'indépendance absolue, les Égyptiens semblent avoir bien préféré le système de la vassalité ou de la clientèle qui, en laissant des droits, laisse aussi le moyen de les faire valoir.
À défaut de la nature du travail, la manière dont il est rémunéré pourrait-elle établir une distinction entre esclaves et travailleurs libres ?
! Edit de Sénouserit III, Semnéh (L. D., IT, 436 1; supra, p. 198).
? Anr, Maximes : Pap. de Boulaq IV, pl. 28, 1. 5-6 (CmaBas, Ægyptol., II, 193-195, $ 62 : AMÉLINEAU, p. 223-234).
3 AMONEMANIT, Lettre à Pentaour : Pap. Sallier I, vu, 41 ; (CHapas, Voyage, p. 303).
4 Scène de Déïr-el-Bahari (Dümicmen, Die flotte; H.1., II, pl. 42; Marerre, D. el B., pl. 6; Navirce, D. el B., III, pl. 74; Serue, Urk., IV, 329 ; Crapas, Et., p. 153).
5 Conte du Paysan : Pap. Berlin Il, 1. 90-95 (Maspero, Contes, 2e édit., p. 47, n. 3).
6 Livre des Morts, Lxxviu, 1. 26 et 20 (Morer, À. Tr. x1x, 139)
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