BASTONNADE. SUJÉTION HIÉRARCHIQUE
frappée sur les épaules ; un conteur nous narre comment Rouditdidit en colère fit fouetter sa servante, et comment celle-ci, s’étant allée plaindre à son frère avec trop d'inscrétion, n’y gagna qu'une nouvelle fustigation !. Au demeurant, l'usage de la bastonnade était tellement ancré dans les mœurs, qu'Ammien Marcellin encore constate « que c’est une honte chez les Égyptiens d’avoir payé le » tribut de bonne grâce, sans y avoir été forcé à coups de fouet * ».
La hiérarchie descend par des degrés nombreux du souverain à l'esclave. Mais, sous quelque nom que l’on reconnaisse ce dernier, quels que soient ses labeurs et son traitement, arrivé à lui, on n’est pas tout à fait au bas de l'échelle. La hiérarchie continue à descendre. L’esclave commande à d’autres esclaves comme lui”, mais parfois aussi à des hommes libres *; et les commandements qu'il exerce semblent souvent le propre d'hommes libres qui s’élèveront plus haut, tandis que des hommes libres, incapables de porter la palette de scribes et d’aspirer aux honneurs, se confondront dans les rangs des travailleurs. En sorte qu’on ne sait vraiment où s’arrèêter pour marquer l’étiage de la liberté.
Hors le roi, au-dessous de lui, tous les hommes sont des sujets, des serviteurs, des esclaves. Les fonctionnaires sont les premiers à transmettre et à exécuter ses ordres ; ils lui doivent toute leur vie ; ils ne lui opposent aucun droit, et n’ont que ceux qu'ils tiennent de lui ou qu'il veut bien leur reconnaitre ; aussi forment-ils une classe ouverte. Les autres hommes, vaquant aux métiers manuels, servent plus humblement le roi, dont la personne incarne l'État. Prisonniers échappés au massacre et au sacrifice, comme indigènes nés depuis des générations sur le sol de l'Égypte. tous dépendent du roi. Attachés à une terre, à une administration, àun
{1 Khoufou et les magiciens : Pap. Westcar (Contes, p. 84).
2 AMMIEN-MARCELIN, Ch. xxut, ên fine (ap. Cuapas, B. Eq., XII, 308).
3 Cf. supra, chap. xux, p. 524, 529-530 et 534-535.
ä Cf. supra, p. 534, n. 6; p. 535, n. 1. Rappelons l'exemple de Joseph, acheté à l'étranger et devenu ministre, comme les Mameluks modernes (Genèse, xxxvir et xL1).
temple, à la maison d’un particulier, ils ont toujours un maitre, et si ce maitre n’est le roi, c’est un serviteur du roi, qui leur commande au nom du roi et tient du roi ses droits sur eux. Privés de maitres, ce seraient des vagabonds, menant une existence précaire : si par hasard ils n’en ont pas, ils se hâtent de s’en donner un. Leur travail ne leur appartiendra donc pas : d'avance il est donné, loué ou vendu. Non sans compensation : la vie leur est assurée par l'employeur et protecteur, le maître, le représentant du roi. Mais le maître suprème est le roi qui donne la vie à tous et a droit à tout le travail.
A chacun le roi assigne un poste. Colon dans une métairie, ouvrier dans un atelier, manœuvre dans un chantier, rameur sur une barque, le travailleur est attaché à une maison. Ce lien est constaté sur un registre public. Mais cette attribution n’est pas absolue ni irrévocable. Quand il concède un homme ou un champ à un particulier ou à un temple pour récompenser un bon serviteur ou se concilier un dieu, le roi, sans avoir besoin de l’exprimer, se réserve une sorte de domaine éminent. Il abandonne, jusqu'à nouvel ordre, des services dont il n’a que faire en ce moment; mais il n'abandonne pas tout droit à ces services ; il les requerra au moment opportun. Le pharaon créancier de tous, n’est débiteur de personne. Au lieu que l’état moderne emprunte de toutes mains, à charge de rentes, le pharaon place partout les richesses qui lui appartiennent, à charge d'impôts et de services, et sans clause de non-remboursement.
Tant que le roi ne voit point d'intérêt à un changement quelconque, les choses restent en l’état. Fonctionnaires et serfs demeurent à leurs places respectives. De fils en fils, de descendants en descendants, à perpétuité et à jamais, ils se succèdent. Des familles de paysans retournent la glèbe ; des générations d'ouvriers emmagasinent les blés dans les greniers royaux ; le scribe instruit son héritier des secrets de son art ; l'architecte engendre un architecte: le fils du fermier, du bourgmestre, du gouverneur ou du premier prophète, administrent après stages convenables la ferme, la ville. le nome ou le temple ; les mêmes cantons nourrissent les mêmes