‹ Le Régime Pharaonique: Dans Ses Rapports Avec L'évolution De La Morale En ÉgypteChapitre 312 sur 433 · PROCÈS. GRÈVES · texte numérisé non relu

PROCÈS. GRÈVES

les soulève. La fin de mois a été dure et voici que, le jour de paye, salaires et provisions n'arrivent pas! La souffrance gronde : les travailleurs font grève; des meneurs échauffent les esprits : les surveillants sont débordés ; l’'émeute franchit les enceintes et va manifester du côté de la ville. Le gouvernement, fort occupé déjà de troubles politiques, cherche quelque expédient ; il n'ose recourir à la répression et ne peut donner à l'affaire sa solution vraie et juste, car le trésor est vide. Tantôt on s’en tire avec de bonnes paroles, tantôt avec une distribution de blé ; et l’on est tranquille quelques jours, jusqu'au renouvellement prochain de la disette et des mutineries!.

On voit par les notes de ce surveillant combien était précaire la

1 Le 1 du mois de tobi de l’an 29 de Ramsès III, première mention sur le carnet. Les ouvriers ont adressé une plainte au pharaon, ils se disposent à en envoyer une au gouverneur (zat) à qui ressort le quartier de la nécropole. Des fonctionnaires secondaires, le scribe de la comptabilité et les pères divins, font une enquête: les manouvriers crient à la faim et à la soif ; ils sont sans vêtements, sans breuvage, sans poissons, sans fourrages. (Les Hébreux dans le désert regrettaient les marmites de viande, les poissons et les légumes d'Égypte : Zxode, XNI, 3; Num. XI, 5.) On leur donne des vivres pour un jour (Pap. de Turin, pl. xzur, 1. 4-5 : Caapas, Mél., IV, p. 45).

Le 13 mékhir, démonstration d’un groupe d'ouvriers au donjon de la nécropole : on les fait déménager avec leurs outils et leurs familles pour les installer au temple de Séti. (bid., pl. xuur, 1. 17-23 ; Caapas, 56).

Le 4er phaménôth, les ouvriers menés aux provisions par les: trois sergents ouvrent les enceintes. Le manouvrier Mésou refuse de travailler et jure par Amon et par le roi (Zbid., pl. xvur, 1. 6-10; Cxapas, p. 47). Les ouvriers forcent l'enceinte et se répandent vers la ville. Rapport des sergents, députation aux ouvriers. Cinq meneurs répondent : .on ne rentrera pas; tous sont solidaires: on ne veut pas mourir de faim. Tumulte, discussion. Un mot malheureux sans doute pousse au paroxysme les réclamations : « Ah! » disent-ils, honorerait-on les prévaricateurs dans le palais des pharaons? » (76., pl. xziv, 1. 41-17, p. 49).

Le 28 phaménôth, intervient le général de la milice étrangère des Mazaïou ; 1l s'adresse aux ouvriers par l'intermédiaire des sergents. Il décline toute responsabilité dans les irrégularités de l’approvisionnement : il n’a rien à apporter, rien à enlever : il n'a pas même nommé l’administrateur négligent ou prévaricateur cause de tout; mais, pour en finir, il autorise à ouvrir les greniers et à y prendre ce qu'on trouvera. Le scribe Hora réduit l'allocation de moitié et préside au partage (Zbid., pl. xuwv, 1. 17 à pl. xzv, L. 5).

Le 2 de pakhons, nouvelle grève. On a donné aux ouvriers deux mesures de blé pour ! la nourriture du 4er. Le chef ouvrier Khons excite les manouvriers : « Prenez des » vivres : vous descendrez au port, dans le donjon. Que les jeunes gens du gouver- » neur le lui disent! » Au port on les semonce; on leur donne néanmoins des grains, de crainte de plus grands dégâts, et on les ramène à leur supérieur (/b., pl. xzv, L 6 à pl. xLvi, 1. 13; p. 53).

Le 13 pakhons, les provisions insuffisantes sont épuisées. Les manouvriers ouvrent encore les enceintes en disant : « Nous avons faim » et se tiennent assis derrière le temple de Ménéptah Ie. Le commandant de la ville {hd ni nouit) vient à passer. Ils en appellent à lui; il leur dépêche un jardinier et leur fait distribuer cinquante mesures de blé « pour tenir le serment qui a été fait par le pharaon de leur donner des vivres. » (26., pl. xvi, 1. 14-18; p. 55).

condition de la classe laborieuse, sans cesse menacée de famine, n'obtenant que par la grève et la révolte des vivres en petite quantité. Comme la détresse est mauvaise conseillère. on devine quelle fascination devait exercer sur ces miséreux la spoliation des riches hypogées ‘.

Les grands monuments, dont nous admirons les ruines en Égypte, ne nous inspirent pas l’idée d’une prospérité et d’une grandeur sans revers de misères et de souffrances collectives et individuelles. Déjà les anciens et les Égyptiens même supputaient de combien de douleurs et de vies humaines s'était payée cette grandeur. Les Hébreux maudissaient le souvenir du pharaon persécuteur qui avait condamné leurs ancêtres à édifier les villes fortes, aujourd’hui disparues, de Ramsès et de Pithom. Les Grecs recueillirent des légendes où la mémoire de Khéops et de Khéphren, les constructeurs des grandes pyramides, était vouée à l’exécration, comme celle de tyrans impies et cruels, ennemis des dieux el des hommes.

À ces légendes apocryphes les cicérones opposaient la prétendue humanité d’un Amasis qui avait renoncé à l'érection d’un monolithe, déjà transporté, presque en place, à la suite dé la mort d’un ouvrier écrasé sous la pierre. L'explication sent le roman humanitaire, genre Marmontel: mais, si elle n’est pas authentique, le fait qu’on l’admettait suppose un certain état d’esprit public plein de pitié pour le monde des humbles.

Cette compassion datait-elle de peu de temps ? Certes elle n’avait pas arrêté les grands travaux des constructeurs du nouvel empire thébain, pas plus que ceux de l’ancien, ou ceux des rois Memphites. Mais la dureté de cœur des vieux potentats et de leurs contemporains n’est pas la seule explication possible de leur relative inditférence aux maux qu'ils causaient. De leur temps, la vie était dure

1 Cf. Pap. Abbott, Amhurst, Mayor, Harris (supra, ch. vn, p. 288 et passirn). 2 HéRoDoTE, II, 175.

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