REVENDICATIONS
le prélude d’une action judiciaire. Il ne suffit pas en effet de retrouver l'esclave marron pour rentrer en possession ; il faut comparaitre devant un tribunal. Sans doute il pouvait y avoir un conflit à régler entre les possesseurs successifs. Mais il y avait aussi une garantie sociale en faveur de l'esclave ou du prolétaire. Celui-ci ne devait pas être retenu injustement et au-delà du temps pour lequel il avait loué ses services. Le maître devait prouver un droit sur l’autre homme; ce dernier pouvait riposter par ses griefs : il se trouvait garanti contre une vengeance «ab tralo.
Faute de document historique, légué par un esclave qui avait obtenu gain de cause, nous devons nous borner aux réclamations des maîtres que nous avons la chance de posséder ; or elles contiennent des allusions à Pintervention des magistrats. Enna se plaint que l'adversaire, qui lui à enlevé des travailleurs des deux sexes, n'ait pas comparu avec lui devant les magistrats. Bokniamon a cité devant les grandes assises, le nouveau maitre du laboureur syrien de son père *, après avoir en vain fait appel au général des troupes royales et au gouverneur. Afnour, informant son maitre que les esclaves fugitifs du prince Atéfamon sontretrouvés, Pinvite « à envoyer devant le juge ceux qui doivent y être ame- » nés »°, c'est-à-dire non seulement les ravisseurs ou les complices, mais les esclaves mêmes ; car d’après le même rapport, ceux de Ménéptah « seront amenés, à moins que le maitre né lui » ordonne de les renvoyer à leur travail ». C’est donc que le maitre doit choisir entre une sentence arbitrale et l’amnistie.
Mais à défaut des archives judiciaires, la légende nous instruit sur le rôle du fugitif devant le tribunal et le profit que, en dehors de l’amnistie volontaire, il peut tirer de l'institution. Bitiou, serviteur chez son frère aîné, s’est enfui : Anoupou le poursuit et le rejoindrait si par miracle un fleuve ne le séparait tout à coup. Le conte nous lance en plein merveilleux ; mais j’ai peine à croire que le merveilleux n’emprunte ses éléments au réel. Or Bitiou en
1 Pap. Anastasi VI, iv, 419 ou 11, 2 (Cuaras, Mél., IF, 45; R. Tr., 1883, 38). 2 Pap. de Bologne 1086 (Cmapas, Mél., II, 232). 3 Pap. de Leide I, 368, pl. 479, 1. 11 (CHapas, Wél., I, 5).
appelle au jugement de Rà. Lorsque le jour se lève, Bitiou expose sa défense : loin d’avoir fait tort à son frère, c’est lui la victime : aussi ne veut-il point rentrer chez son frère. Anoupou reconnait la justesse du plaidoyer, se retire confus et laisse Bitiou libre de ses actions !.
Cette conclusion du jugement de Rà rappelle en une certaine mesure le droit d’asile concédé dans le temple de Canope, selon Hérodote ?, aux esclaves maltraités. On y peut encore penser en lisant l’invocation adressée à Sérapis par le serviteur de Tavé*.
Les revendications que font entendre individuellement les ouvriers, à l’occasion ils s'unissent pour les présenter en commun. Mais alors les formes de la justice apparaissent trop étroites ; elles éclatent : la misère produit la grève et l’'émenute.
Le carnet d'un surveillant de la nécropole de Thèbes, où il note au jour le jour ce qui se passe, nous édifie sur les misères de la population ouvrière au temps de la xx° dynastie”. La nécropole n'était pas que la ville des morts : pour les honorer, elle faisait vivre tout un peuple. Tous les figurants des funérailles, prêtres, embaumeurs, taricheutes et coachytes y habitaient. Chaque chapelle funéraire importante avait des gardiens. Celles des rois étaient de grands temples pourvus d’une administration complète : outre les prêtres de différents grades, les scribes préposés à divers services, les acolytes et les chanteuses, on trouvait des paysans qui cultivaient les domaines affectés en dotation et des ouvriers de tout métier, tisserands, maçons, menuisiers, fondeurs, peintres, graveurs, etc., sans compter les hommes de peine bons à tout faire. Tout ce monde vit avec femmes etenfants, au jour le jour, tant bien que mal, surtout mal, à l’intérieur d’une triple enceinte où on les parque. Mais à certains jours, la famine
1 Les deux frères (Contes, p. 14-16).
2 HéroDore, II, 443.
3 Pap. Salt 700, British Museum (RevizLour, ZX. Eg., NV, 33).
4 Cuagas et Ligpcein, Deux pap. hiérat. de Turin, 1868; Cnaras, Mél., IV, p. 44-58, Carnet d'un surveillant. — Cf. Masrero, A. Or., 539-549: Rev. Crit., 1897, I, 83-84; B. Eg., NII, 269-271; EnmaN, Ægypten, p. 183-184; HARTEN, Arbeiterbewequng vor 3000 Jahren, Kælnische Zeitung, 1892, nos 577, 580, 586, 389, 590 : SPIEGELBERG, Arbeiter und Arbeiterbewequng, 1895; La question sociale, Rev. Belg., Janv. 1897.