ÉCHANGES ENTRE DIEUX ET ROIS
la subsistance de tous les êtres. Parallèlement le protocole des rois se surchage de titres solaires et leur panégyrique énumère leurs bienfaits comme vivificateurs, nourriciers et pères de leurs peuples.
La multiplicité des personnes royales n'arrête point ce double travail d’idéalisation des rois et de réalisation des dieux. Leurs dissemblances même ne rompent point l'unité de cet idéal perpétuellement en train de se modifier, Tour à tour, chaque souverain se modèle sur les dieux. La croyance en sa divinité lui vaut assez de révérence, pour que, de bonne foi ou par politique, il l’entretienne en s’y conformant. Tour à tour à l'inverse, chacun donne corps à l’idée qu'on se forge des dieux et la forüfie, en lui fournissant un nouveau modèle. Les conditions générales du gouvernement ne changent pas sensiblement d’un règne à l’autre: sous le successeur le plus médiocre d’un grand homme, la machine administrative continue à fonctionner ; on en attribue les mérites, autant qu'à l'inventeur même, au détenteur temporaire du trône ; le plus dégénéré étale sur les monuments les mêmes titres que le plus puissant. D'ailleurs, quel qu'il soit, le roi apparait au peuple dans un tel recul d’apothéose que sa personnalité ne compte guère : on adore en lui la royauté.
Cependant ce devoir d'imitation n’enchaîne aucune personnalité, n’entrave aucune initiative. La variété des actions et des qualités ne révèle-t-elle pas l’omnipotence et la perfection divines? Puis l'idéal divin, sur lequel chaque nouveau roi se modèle, évolue sans perdre son identité : tel un portrait de famille qui, sans cesse retouché d’après les traits de chacun des descendants, ressemblerait à tous et représenterait toujours l'ancêtre. Tant de dieux et de rois ont composé un ensemble de traditions assez riche pour que chacun y puise selon son tempérament et selon les circonstances. Guerrier ou pacifique, législateur ou constructeur, adonné aux arts ou à l’administration, le roi est toujours le rejeton, l'héritier et le continua-
4 Voir supra, ch. 11 et vi.
teur des dieux. Toujours, par quelque côté, il suivra la tradition ; mais, la reprenant à son compte, il la remémorera, la revivifiera et finalement l’enrichira.
Cette tradition anonyme, sous la raison sociale des dieux, est conservatrice des progrès passés ; mais elle n’interdit pas les progrès futurs. Au contraire elle les prépare et les rend possibles : de nouveaux décrets par exemple, ne se juslifieraient point, sans l'obligation de restaurer la justice d'Osiris. Chacun des aïeux y à mis du sien; chacun des successeurs y ajoutera à sa façon: et l'ensemble passera pour immobile et constant dans sa beauté primitive. Si chacun des rois aime à dire, à propos de ses propres actes qu'on ne vit rien de tel depuis le règne de Rà, c’est donc que Rà avait offert Le prototype de leurs exploits, de leurs bienfaits, de toutes leurs grandes œuvres’. Ainsi ne croira-t-on pas que le roi le plus novateur commette rien d’inédit : il joint à la gloire de ses actes inimitables celle d’imiter le modèle primordial; mais, grâce à chaque imitateur original, la figure légendaire de Rà se précise et grandit d'autant.
Ainsi s'opère un perpétuel échange entre la conception de l'idéal divin et celle de l’idéal royal incarné dans le roi vivant et régnant.
Du roi aux sujets et des sujets aux rois, s'opère un échange analogue. Alternativement les sujets imitent le roi avec dévotion, ou réclament de lui un idéal plus haut que, au besoin, ils lui prêtent. | |
La création et la providence des dieux, deviennent la sagesse,
1 Diodore a bien discerné le principe d’émulation dans la conduite officielle des rois d'Egypte : « Jaloux, de vivre d'après l'exemple des hommes les plus sages, ils ne pou- » vaient tomber que dans des erreurs légères » (I, 71): seulement ce ne sont pas les hommes sages, même leurs prédécesseurs, que les rois prétendent imiter, ce sont les dieux mêmes. On peut toutefois citer Sénouserit III reniant pour sa postérité le successeur qui laisserait amoindrir son royaume (supra, ch. n, p. 84), Ramsès III singeant Ramsès Il jusque dans les noms donnés à ses fils (Erman, Æ. Z., 1883, 60-61) et Ramsès [V aspirant à ses 67 ans de règne (Prerrer, 2ev. Arch., 1871}, ou Ptolémée II célé-
brant des fêtes « comme avaient fait les rois d'avant lui » (Stèle de Thmouis; MARIETTE M. D., pl. 43, p. 12). j