ÉCHANGE ENTRE ROIS ET PEUPLES
la justice et la bonté dans le gouvernement du roi, puis, en continuant à descendre, la générosité dans l’administration des grands, enfin la charité chez les particuliers.
Les besoins des petits créent les vertus des grands, comme ils | créent le pouvoir des dieux capables d'y subvenir. La souffrance des humbles leur arrache des plaintes qui ne s’entendent ni loin, ni longtemps, mais se répètent. Elle ne philosophe point; elle n'édifie ni sociologie ni morale; mais à la longue elle s'impose comme une conscience externe. Le travail pour le pain quotidien absorbe la foule; elle passe du labeur sans pensée à l’engourdissement de la fatigue et du sommeil. Elle ne connaît et ne recherche par elle-même ni la cause de ses maux, ni leurs remèdes. Mais elle bénit ou maudit la main qui la courbe ou qui la frappe. Par là elle avertit de l’existence d’un mal; elle provoque les réflexions des sages et les efforts des bons.
La plèbe, plus ou moins libre ou servile, ne peut rien sur ses maîtres, mais elle les aime ou les hait. C’est une sanction qu’ils ne peuvent fuir et qu'ils apprécient : à leur tour ils craignent ou espèrent pour leur renommée. On les juge. Qu'on motive ou non ces arrêts, peu importe : eux-mêmes interprètent les arrêts sans considérants. Ils se heurtaient à une force naturelle ; ils ont constaté une limite imposée par la nature à leur arbitraire ; ils se sont vus moins bien servis par la haine et la crainte que par l’amour ; ils ont échoué à inspirer l’amour par l'injustice et la brutalité. Ils ont senti qu'une loi de la nature serait violée ; ils ont cherché à distinguer et à formuler cette loi ; suivant les données de l’expérience, ils épurent et reetifient leurs formules.
Ainsi suggérées à la théorie par l’expérience, les vertus qui rendraient heureax les petits, ainsi que l’admiration de ces vertus et la haine des vices qui les font souffrir, ne peuvent manquer d’être attribuées aux grands que l’on croit meilleurs, aux rois et aux dieux que l’on croit parfaits. Désormais ces vertus feront partie pour tous de l'idéal moral entrevu.
4 Cf.: supra, chap. xux, p. 470-474; x1v, p. 611-612.
La religion les impose à tous avec la crainte et l’imitation des dieux. Pour plaire aux dieux et mériter leurs faveurs, ne faut-il pas faire ce qu'ils aiment, éviter ce qu'ils détestent? en tout agir selon leur cœur? Pour devenir un vrai suivant d’Osiris, il faut se montrer bon comme lui! et non pas seulement momifié comme lui. Mais si les Égyptiens, au témoignage de Jamblique*, « savent que » tous les dieux aiment que leurs inférieurs leur ressemblent et » veulent combler ceux-ci de biens en raison d’une imitation » aussi grande que possible », les maîtres de la terre ont le même désir.
L'influence du roi sur ses sujets répand semblablement la pratique de ces vertus. « Que tout homme fasse pour Amon ce que » j'ai fait! »* leur dirait le roi, s’ils ne se portaient d'eux-mêmes à limiter. Mais le plus souvent ils n’attendront pas ce rappel à l’ordre. Ils adorent, ils aiment et servent les dieux, ancêtres du roi, comme il leur en donne l’exemple“; ils font aussi ce qu'aiment les dieux; comme eux, ils haïssent Le mal et combattent les impies”. Ils adorent le roi, l’aiment et le servent comme un dieu‘; ils font en tout ce qu'il aime et approuve, et font remonter le bien (ou : la justice, sdr mat) vers lui, comme lui-même vers les dieux”.
Les grands seigneurs féodaux se comportent dans leurs domaines à l’exemple du roi dans les siens. Comme lui, ils font vivre leurs sujets, développent la prospérité en dirigeant avec humanité leurs travaux, et, dans les calamités, adoucissent leurs misères®; on les en bénit, comme on bénit le roi de ses bienfaits°. Les gouver-
1 « J'ai fait le bien (vérité, justice, mdit) pour Celui qui le fait.» Livre des Morts, cx1v, 76).
2 IamBricaus, De mysteriis Ægytiorum, vu, 1.
#<Ammd arin-ef sa neb ma ari-n-i ». Inscr. de Pinozmou sur un ceriosphinx de Karnak (2. Tr., XIV. 30).
4 Voir ch. 11.
5 Voir ch. 1v, p. 467-184.
6 Voir ch. 1x et x. — Quand Honnou, parlant de sa croisière en Pouanit, dit: « Je fis » cela pour $. M. à cause de la grandeur de l'amour qu'Elle me porte », il use des mêmes termes que tout roi qui a fait ceci ou bâti cela « à cause de la grande amour de son père » Amon. » (Hammamät : L. D., Il, 150 A; B. Æg., VIII, 82)
7 Voir ch. 11, p. 96-97; ch. x, 423-424.
8 Comparer les ch. vr et xrr.
% « Quiconque couchait sur les routes me donnait adoration. » Téfabi, prince de Siout (Marierre, M. D., pl. 69, p. 22; Grirrir, Siut, pl. 11).