PRÉLUDE AU CHRISTIANISME
garanties et de sécurité. On cherche avec un succès relatif, donner à la situation de la femme plus de dignité et de oué La morale individuelle s’efforce de panser les plaies sociales. Le Livre des Morts se répand de plus en plus; les simples particuliers usent couramment du chapitre exxv, dont les formules assouplies conviennent à toutesles conditions. La charité et ses œuvres sont connues, louées, pratiquées, vulgarisées en Égypte’, bien avant l’éclosion du christianisme.
Quand je dis que la charité et ses œuvres précèdent en Égypte l'éclosion du christianisme, entendons-nous bien. Il ne s’agit pas plus d’opposer sur ce point la morale égyptienne et la morale chrétienne que de les confondre, mais seulement de les distinguer.
La bienfaisance égyptienne n’est pas de tout point la charité chrétienne. Je me suis efforcé de démèêler ses origines gouvernementales et administratives ; mais pour l'instant je n’en veux pas faire état : l’occasion qui provoque la manifestation du sentiment n’en détermine point la nature. La bienfaisance égyptienne, comme la charité chrétienne, assiste les faibles, secourt Îles pauvres, nourrit l’affamé et abreuve l’assoiffé ; elle revêt le nu et guide l’égaré; elle soutient la veuve, l’orphelin, l’infirme, le vieillard ; elle ensevelit les morts.
Mais cette bienfaisance n'implique pas estime et amour pour les obligés : elle ne les exclut pas non plus et les comprend même souvent; mais enfin elle ne les implique pas forcément. Si on oblige autrui, ce n’est pas tant pour lui que pour soi : l’intérèt personnel, sur terre et dans l’autre vie, reste au fond le mobile unique. Le soleil éclaire, réchauffe, vivifie les humains sans les aimer; le pharaon vivifie ses sujets tout en les méprisant comme poussière sous ses sandales; le grand maintient les distances entre les petits et lui. Mais le royaume plus prospère enrichira le roi ; le nome, le canton, la tenure, peuplés de travailleurs satisfaits,
1 Cf. supra, ch. xx.
assureront au baron, au gouverneur, au fonctionnaire, au propriétaire, l'abondance et la tranquillité d'esprit. L'administrateur se sait solidaire de ses administrés, et, en les rendant heureux, il calcule la prime par laquelle il assure son propre bonheur terrestre. Du même coup il assure son bonheur posthume ; car Osiris, roi suprème et juste juge, n’admettra dans son paradis que l’homme juste et charitable. L'Égyptien bienfaisant n’aime pas, à proprement parler, les malheureux auxquels il fait du bien, ou du moins, s’il les aime, c’est pour soi et non autant que soi. Il ignore l'abnégation et le dévouement qui s’oublie et se sacrifie'. Il sait que le Dieu suprème est, par la création, le père des pères ; mais 1l ne s’avise pas qu'un Dieu soit, par l'amour, père de tous les hommes ; il ne regarde pas l'humanité comme une famille, l'homme étranger à son sang comme un frère, sinon exceptionnellement et par métaphore. Jamais il ne conçoit l’idée de l’éminente dignité des pauvres, ne voit en eux l’image de la divinité ou les membres souffrants d’un dieu incarné.
La bienfaisance égyptienne n’est donc point dans le cœur purement une forme de l’amour du prochain et de l'amour de Dieu comme la charité chrétienne. Néanmoins elle ressemble à celle-ci, mais extérieurement dans ses manifestations, expression des sentiments et actes qu'elle inspire. Si elle n’adore pas chaque jour un Père commun de tous les hommes, elle à su pourtant trouver une formule touchante et énergique d’une quasi-fraternité des hommes le jour où elle professa « parler au prochain » me plaisant à ses projets comme s'il était sorti du sein avec » moi le même jour »*. Si elle ne combat point l’égoïsme dans sa racine même, elle lui fait du moins produire en abondance des fruits tout nouveaux ; elle se penche doucement vers les petits et les humbles; elle compatit à leur souffrance ; elle invite la force, la puissance, la richesse à les soulager; elle les considère non comme les victimes nécessaires de la lutte pour l’existence, mais comme des convives qu'il faut aider à s’asseoir au banquet de la vie.
1 Même à la guerre (cf. supra, p. 167-168), 2 Stèle des architectes Souti et Hor, xvure d. (2. Tr. 1, 72).