TERME DE L'ÉVOLUTION ÉGYPTIENNE
Ainsi la morale égyptienne occupe-t-elle une place à part dans l'antiquité. Elle a tiré d’elle-même un principe de vie qui l'a portée d’un essor continu jusqu'à un niveau supérieur au monde qui l’entourait. Elle ne cultive ni une conception régressive, ni la contrefaçon d'un idéal plus éminent; mais au contraire elle constitue pour l'humanité un progrès sur le passé, en même temps qu'une préparation aux nouvelles leçons de l'avenir.
Est-ce à dire que le christianisme fût tout entier en germe dans la religion et la civilisation égyptiennes? Non. Pas plus que le dogme chrétien n'est issu directement de l’Alexandrinisme, la morale chrétienne ne s’est point dégagée de la morale égyptienne par la seule évolution d’un principe interne. Et, dans sa théorie, elle contient, comme nous venons de le voir rapidement, des éléments étrangers. Et, en fait, elle dérive d’une autre source historique.
Mais il y aurait égale erreur à nier toute communauté. Le christianisme ne se donne pas pour une religion née de toutes pièces à une date précise et relativement récente pour sauver quelques hommes, mais pour /a religion, la vraie, l’unique, voulue par le Créateur du monde, développée sans doute par des révélations successives, destinée cependant à sauver tous les hommes, dès l’origine de l'humanité, à la seule condition qu'ils correspondent aux lumières et aux grâces individuelles. Le chrétien est donc tout disposé à rencontrer des points communs entre sa doctrine et celles de certaines religions et certaines morales préchrétiennes, et à en expliquer l’existence par l'action du Dieu créateur et révélateur (sous quelque mode d’ailleurs qu'il conçoive cette action). Avec le critique non chrétien, 1l reconnaîtra que le précepte de justice « rendre à chacun selon son » droit » et le précepte de bonté « subvenir aux besoins des » faibles » forment le fond et les deux pôles de la morale égyptienne. C’est du christianisme, comme le parler de M. Jourdain est de la prose : christianisme avant la lettre, qui s’ignore mais
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qu’on ne doit pas méconnaître, christianisme latent et incomplet mais réel.
Telle fut, dans ses grandes lignes, l’évolution des idées morales dans la civilisation égyptienne et leur propagation des hautes sphères jusqu'aux milieux populaires. Or, admettons même, faute de vérification possible, qu'au cours de l’histoire morale et sociale de l'Égypte, la somme des intentions vertueuses et des actes vertueux ait été constante, ou, tout au moins, constamment balancée par celle des actes contraires : il n’en resterait pas moins que les intentions se sont éclairées progressivement, que des actes ont été loués et recommandés qui ne l'étaient pas auparavant. La conception des devoirs et de la vertu s’est donc modifiée. Un idéal moral s’est formé, amplifié, précisé. A-t1l pu naître et se développer sans jamais passer dans la pratique, sans qu’une expérience constante, quoique si l’on veut intermittente, le fit connaître, préférer à son contraire, regretter s’il s’éclipse, louer s’il se réalise à nouveau, ne fût-ce qu'en partie? On le croira difficilement. En tout cas, cette notion plus explicite de l'idéal, indépendamment même des actes, constituerait à elle seule un progrès moral imputable à l’actif de l'Égypte.
Une condition toutefois s'impose pour que cette évolution mérite le nom de progrès, à savoir qu’elle se soit produite dans un sens que nous jugions préférable. Or, aujourd’hui encore, la justice, la bonté, l'humanité nous semblent les qualités morales par excellence. Notre civilisation et nos idées morales ont done marché dans le même sens que les idées égyptiennes, et, par conséquent, nous ne pouvons nous empêcher d’en qualifier le mouvement de bon et de progressif.
Il y a plus. Si ce mouvement avait le même sens et la même tenue que celui qui aboutit à nos propres idées, il y aurait lieu de nous demander si nous ne sommes en rien redevables à celui-là. Or, le monde égyptien n’a pas été sans contact avec les