‹ Le Régime Pharaonique: Dans Ses Rapports Avec L'évolution De La Morale En ÉgypteChapitre 323 sur 433 · HYPOTHÈSE DE L'HABITUDE ET DE L'HÉRÉDITÉ · texte numérisé non relu

HYPOTHÈSE DE L'HABITUDE ET DE L'HÉRÉDITÉ

pouvait, en hypothèse absolue, que jamais l’acte initial ne se produisit, que jamais la misère du pauvre n’éveillàt la pitié du riche, que jamais celui-ci ne nourrit l’affamé. La qualification de l’acte comme bon n'était pas moins arbitraire et fortuite. Plus tard, on aura pris l'habitude d’admirer et d'aimer la bonté. Aujourd’hui elle s’impose à nos esprits comme une obligation; en la nommant € l'humanité », nous la désignons comme la vertu par excellence, sans laquelle l’homme déchoit au niveau de la brute. Mais, alors, on eût pu réprouver l’acte du premier bienfaiteur comme bizarrerie, faiblesse ou duperie. Sans doute, les obligés, qui profitaient de cet acte désintéressé chez son auteur, penchaient par intérêt personnel à y faire bon accueil; mais le point de vue du donateur et de ses pareils pouvait différer tout à fait du leur. L'habitude, seconde nature, de la race comme de l'individu, nous fait regarder la bonté comme un idéal naturel; mais la nature pure, d'avant cette habitude héréditaire, n’y était-elle pas indifférente ou même hostile ?

Voilà une première thèse. Elle n'échappera pas à toutes objections.

En Égypte même, au déclin de la monarchie, il se rencontrait des sceptiques qui doutaient de la loi de bonté et d’amour. L’habitude tant de fois séculaire de leur race ne les avait pas convaincus de l'illégitimité de la violence. Leur porte-parole fut l’auteur des Zntretiens de la chatte et du chacal, dans deux apologues significatifs. Isis gourmandait un jour le vautour qui dévorait les petits oiseaux de la montagne. Le vautour s'excuse : il s’était fait toutes les réflexions que lui représente Isis; il avait résolu de s'abstenir de meurtres; il demeura chez lui à jeun un jour et une nuit; mais son gosier se desséchait. Il n’achève pas; mais Isis devine ce qui est arrivé et se prend à rire. Le vautour alors développe longuement le tableau de la lutte pour la vie dans le monde et de l’entr'égorgement de tous les êtres. Ainsi l'habitude du bien ne peut-elle naître spontanément dans le monde. Elle serait loin de susciter confiance et bon accueil, dé-

montre l’autre apologue. Des chacals discutent sur la maxime « rendre le bien pour le mal ». Survient un lion qui maintes fois les a décimés : fuite générale. « Pourquoi fuir? dit le lion ; je veux » vivre en paix avec vous. » Mais un chacal : « Monseigneur, » nous avons vu tes victimes. Notre peau est sur notre dos : nous » y tenons. Sur tes pas la mort arrive. Quand j'entends rugir, je » me sauve. » Et le lion s’en alla penaud”.

L'hypothèse de l'habitude, mème renforcée par l’hérédité, pèche à la base même. Il est vrai que le premier bienfait engendrait chez le bienfaiteur un commencement d'habitude et une propension à renouveler son acte, chez les obligés un embryon de reconnaissance que la répétition renforcerait et qui encouragerait encore le bienfaiteur dans la voie où il entrait. Maïs, en revanche, ces habitudes à leurs débuts se heurtaient tout d’abord, par hypothèse même, à des habitudes contraires qui, étant déjà invétérées, devaient être plus fortes, si nul autre ressort n’entrait en jeu : l’égoïsme préexistant eût dù étouffer la bonté naissante, si celle-ci ne renfermait en soi un principe de vie et de progrès.

Il a été de mode d’expliquer bien des choses ot en particulier les origines de la morale par un {abou primitif, une prohibition sans motif allégué ni sanction : « tu ne tueras point », « tu ne » voleras point ». On peut se servir de cette théorie pour classer et relier certaines données de l’histoire de la morale. Mais en vertu de sa définition même, ce n’est pas une explication. Ou bien la prohibition est purement arbitraire, c’est une sorte de superstition sans fondement; mais alors loin de s'imposer par l'habitude, elle devait être étouffée par elle, aussi bien qu’une maxime positive de bienfaisance. Ou bien elle repose sur l’observation de faits naturels; alors, elle a beau ne pas énoncer ses motifs, elle est une conclusion, juste ou erronée, de cause à effet

1 Les Entretiens philosophiques de la Chatte éthiopienne et du petit Chacal koufi :

Pap. démot. ne 384 de Leyde (Leemans, Ile p., pl. 220 et sqq.: R Re : pp qq-; Reviczcour, R. Eg., II,

Page 1