CRITIQUE MÉTAPHYSIQUE
peuples dont naquit notre civilisation chrétienne d'Occident, ni par suite sans influence sur eux. Loin de là! Les guerres de la xvu® et de la xix° dynasties mirent en rapports intimes l'Égypte et l'Asie antérieure ; les marins de Phénicie colportèrent dans toute la Méditerranée des pacotilles et des idées égyptiennes; la loi du peuple hébreu lui enjoignait de traiter les Égyptiens en hôtes et en frères; bien avant qu’ait commencé pour elles ce que nous appelons les temps historiques, les populations grecques et italiques, par la piraterie ou le négoce, connaissaient l'Égypte comme une terre d'élection; les relations commerciales et politiques se multiplièrent par la suite ; les sages grecs s’instruisirent à l’école de l'Égypte; sous les Ptolémées enfin, Alexandrie devint l’entrepôt des denrées et des idées du monde et l'isisme essaima dans tout l'empire romain‘. Les idées vont encore plus loin et plus vite que les armées, les vaisseaux et les voyageurs; et si elles se déforment souvent en route, jamais elles ne reviennent en arrière. Le courant des idées de l'Égypte ne s’est point perdu dans les sables ou les mers qui la bornent : si notre civilisation n’en dérive pas directement, il est venu cependant jusqu’à nous, invisible, après s'être mêlé à d’autres sources qui suivaieni [a même pente.
$ 8. — Critique métaphysique de l’idéal égyptien.
L'idéal de la morale égyptienne a fourni une belle carrière. Nous avons tâché de le rejoindre à son point de départ, de le suivre en marquant des repères, d'atteindre avec lui le terme où il se perd, non qu’il cesse d'opérer dans le monde, mais parce qu’il cesse d’être distinct. Nous cherchions à déterminer comment il s'était développé, par quel mécanisme et dans quel sens.
Pouvons-nous pousser plus loin l’analyse et découvrir les raisons de ce développement ? Saurons-nous pourquoi il est résulté
1 Cf. Larave, Culte des divinités d'Alexandrie hors de l'Égypte, 1883; Fr. Cumonr, Les religions orientales dans le paganisme romain, 1906 (2e éd., 1909).
des causes indiquées, pourquoi il est sorti des origines présumées, pourquoi il s’est produit dans le sens constaté? Si nous tentons de répondre à ces questions, il nous faut quitter le terrain historique et nous lancer dans la critique des hypothèses métaphysiques sur les origines dela morale égypüenne et de toute morale.
L'idéal de la morale égyptienne s’explique-t-il par l'habitude et l'hérédité? S’est-il formé par la répétition arbitraire de certains actes et de certaines pensées tout d’abord fortuits? Tout idéal ne s’expliquerait-il pas ainsi? Essayons de cette hypothèse.
Imaginons un temps bien reculé où l’on n’estimait que la force, où l’on n'avait d'égards comme motifs des actes qu'à l’intérèt personnel immédiat. Alors un souverain, un seigneur donne du pain à un affamé, pour employer lexpression égyptienne et choisir un acte de bonté des plus simples. Sans doute ce n’était pas la première fois : toujours jusque-là, il avait nourri sa famille, ses serviteurs, ses compagnons ; mais sans réflexion, par instinct aveugle, par une sorte d’automatisme nécessité. Cette fois obligé n'est pas une personne qu'il regarde comme une partie de luimême, comme son bien, comme quelqu'un qui le serve ou qui le doive payer de retour, c’est un enfant, une veuve, un vieillard ; il n'a aucun service à en attendre ; l’acte est gracieux et désintéressé, il le remarque et il s’en vante. Sur ce intervient soit un railleur qui s'en moque et, piquant l’amour-propre, incite à la contradiction, soit un flatteur qui tire prétexte du fait pour un compliment peu convaincu, sans soupçonner la future portée sociale de son invention naïvement géniale. L’éloge plait par sa nouveauté; on y applaudit; on le répète; on l’inscrit sur une tombe; il se multiplie sur les épitaphes ; tout le monde veut se le voir décerner, même à faux; voire même, on s’efforcera de le mériter pour s’en parer plus sûrement : on ne saurait plus s’en passer. Get acte de libéralité est devenu d’ordre moral le jour où s’y est jointe une intention consciente ; il est devenu moralement bon parce que l’on a loué cette intention, et que l’on a continué à la regarder comme louable et préférable à l’égoïsme. Mais il se