ORDRES DIVINS ET SONGES
dans ses pensées. Par une aperception directe, par une communication ou une communion intime, son esprit devait pénétrer les intentions divines. Toute décision royale traduisait nécessairement une résolution des dieux. Du moins il en aurait dû être logiquement ainsi ; mais les conséquences de la logique ne cadrent pas toujours avec les exigences de la réalité et celle-ci réclame de rationnelles inconséquences. Donc, afin que le roi comprit mieux ou que les sujets ne pussent révoquer en doute l’origine de l’ordre, les dieux ne se contentaient pas toujours de cette inspiration secrète.
Chaque jour, le roi va visiter le dieu dans son temple, et il est sûr de ne point perdre sa démarche et sa prière : « Car », dit Ramsès IV à Osiris, « c’est une visite qui est faite à ton double » (ka) chaque jour celle qui est faite à cette image de ta substance » intime (r2)... C’est toi qui entends ma voix chaque fois que je » te parle. » Dans le silence et l'ombre du sanctuaire, où le roi pénètre seul, pendant le tête-à-tête du roi et du dieu, s’échangent des paroles mystérieuses que le roi révèlera s’il lui plait. Alors, après des effusions affectueuses, le dieu donne ses conseils ou ses ordres. Le succès récompense toujours le roi qui s'y conforme. Ainsi, est-ce sur un ordre bien formel d’Amon que la reine Hâtchopsou envoya une flotte à la recherche des « échelles de l’encens », le pays de Pouanit. « J’entendis, raconte-t-elle, un ordre » dans le sanctuaire, un conseil du dieu lui-même... On exécuta » tout ce qui avait été ordonné par ce dieu grand *. » De même, Thotmès IIL note soigneusement qu’en entreprenant ses conquêtes il accomplissait la volonté de son père. Quand il s’en alla vers le Routen Supérieur pour abattre toutes les nations étrangères, ce fut « selon la résolution de son père Amon de les mettre sous ses » sandales » ?, Or ce n’est pas même qu'il espère plaire ainsi au dieu, dont il imaginerait les désirs, « sua fit deus cuique cupido» ; mais il professe avoir simplement obéi à un ordre reçu : s'il fait
1 Stèle d’Abydos, an IV de Ramsès IV, 1. 44 et 17 (Prerner, R. Arch. p. 281). 2 Deïr-el-Bahari (Dümicen, A. Z., Il, 20; Manerre, D.-el-B., pl. 140, L 4-6; Serues,
Urkunden, IN, 342: Cuapas, £1., 156; Masrero, À. Tr., 1,157 ; A. Or., Il, 245). 3 MarterTe, Karnak, pl. 28, trad. Maspero, Rev. cril., 1871, p. 270.
sa campagne de l'an XXII, c’est « en conformité de tout ordre » que lui avait donné son père Râ*. »
D’autres fois, le dieu n’attendait pas que le roi vint à lui, il allait au devant du roi et lui apparaissait en songe. Sans parler des traditions plus ou moins apocryphes citées par les auteurs grecs ?, des monuments authentiques attestent l'importance et lauthenticité de certains songes royaux. Après une chasse dans la montagne voisine de Memphis, Thotmès IV, alors prince obscur, s'était endormi près du grand sphinx; Harmakhis lui apparut, lui promit la royauté et lui ordonna de désensabler le sphinx *. Ainsi Ménéptah, après sa victoire sur les peuples de la mer, explique-t-il son inaction pendant le combat. Il avait « vu en songe comme une statue de Ptah se tenant pour empècher Le roi d'avancer » ; elle lui commanda de se tenir à l’écart, mais en même temps lui remit la Æhopech, symbole du commandement et de la victoire, et lui indiqua la manœuvre à faire pour gagner la bataille *. Si le roi d’Éthiopie Tanouatamon (Tandamanou) qui reconstitua pour quelques années l’empire égyptien au profit de l’Éthiopie, se détermina à entreprendre son expédition en Égypte, voyage triomphal en Thébaïde, campagne militaire assez ardue dans le Delta, c'est qu'un songe lui avait promis la royauté du Midi et du Nord ÿ. Les dieux daignaient ainsi s'occuper même de menus détails d’administration : pendant le sommeil de Smendès (Nesbitat), Thot descendit à côté de lui et lui signala un bâtiment au sud de Thèbes qui menaçait ruine à la suite de l’inondation; Smendès s’éveilla et ordonna des réparations immédiates f.
Par quelque voie que se révèle la volonté des dieux, intuition personnelle ou révélation sensible; le roi l’exécute. Il s’ingénie
1 Annales (L. D., III, 31 »; Masrero, À. .Tr., Il, 49; Sete, Urkunden, IN, 647), cf. infra, p. 85, stèle du Chant triomphal.
2 Hérop., II. 152; Dion., I, 53 et 65. |
3 Stèle du Sphinx (L. D., III, 63; Baucscx, Æ. Z., 1876, p. 94 ; Maspero, A. Or., II, 294- 295 fig.) Le même fait s'était produit sous Thotmès Ier, pour le prince héritier, de l’existence duquel parait douter Ermax (Sphinæ stele et Ein neues Denkmal von der grossen Sphinz : Silsungsb. Akad. Berlin, XI, 1904).
4 Inscr. de Karnak, L. 28-30 (Crapas, Zé. p. 195).
5 St. du Gébel-Barkal (Mus. Caire, n° 691 : Manrerre, M. D., pl. 7-8 et p. 2: Souærenr,
Urkunden, TI, 61-62; Masrero, À. Arch., 1868, XVII, 332 ; B. Eg., NII, 8 et 319). 6 Inscr. de Gebeleïn, 1. 4 sq. (2. Tr. X, 135-137).