L'UTOPIE DE DIODORE
qu'eux, le roi faisait remonter Mâït vers le ciel. Du moins Ramsès IV professe devant Osiris qu'il a « vu la déesse Mâit auprès de Râ et qu'il l’a fait monter à son maître », et en même temps il déclare qu'il est « devenu familier avec Thot par ses écrits »!. Quand le roi va au temple, la principale cérémonie de l'office divin qu'il célèbre, celle qui semble former le centre et le but de tout le rituel consiste précisément à « présenter Mâït » au dieu présent”. En ces termes mystiques, le roi se confesse soumis à une loi divine.
Jusqu'à quel point cette loi l’obligeait-elle ? Le liait-elle étroitement ou lui laissait-elle une large sphère d'action ? Se bornait-elle à quelques principes, ou descendait-elle dans les détails du gouvernement ? Restait-elle idéale, théorique, abstraite, ou bien prenait-elle corps dans quelque écrit ou quelque institution ?
Diodore a écrit trois beaux chapitres * sur le gouvernement et la vie des rois d'Égypte. Lui-même juge paradoxal le tableau qu'il en trace. C’est le règne de la vertu et de la raison sous la sauvegarde de la loi.
Les autres monarques agissent à leur gré en toute indépen- » dance ; tout, au contraire, (dans la vie des rois d’Égypte,) est » réglé par les prescriptions des lois, non seulement leur adminis- » tration, mais leur conduite particulière et leur régime ». Diodore s'attend à étonner sans convaincre ses lecteurs ; il ne s’en défend qu'un renchérissant dans l’extraordinaire : « S'il parait « étrange qu'un roi n’eût pas toute liberté de choisir sa nourriture » journalière, il y avait plus surprenant encore ; ils n'avaient le » droit ni de juger, ni de rendre quelque décret, ni de punir » quelqu'un, soit par passion, soit par colère, soit par toute autre
1 Stèle de Ramsès IV à Abydos, 1. 18 (Pur, Æ.Z., 1885, 16).
2 Rituel d’Amon, ch. xun : Pap. Berlin, XX, 2 à XXV, 6 (Morer, /Æituel, p. 138- 165). Il faut bien remarquer que dans ce rite il s’agit non d’une abstraction, loi ou vérité, mais d'objets concrets, les offrandes rituelles mdïtou, justa, qui composent le repas sacré : elles sont personnifiées et divinisées en Mâiït, comme l’Oudja, l'OEil d’Hor, et comme tout ce qui a trait au sacrifice et aux dieux.
3 Dronore, I, 70-72. Ce qui n’y est pas emprunt à un roman d'Hécatée d'Abdère, ou réverie utopique de philosophe déclamateur, peut être un souvenir de la constitution sacerdotale de Thèbes sous les grands prêtres des xxi* et xxne dynasties ef les Grandes
Adoratrices d'Amon, ainsi que du régime théocratique qui dura en Éthiopie jusqu'à Ergamène (Cf. Masrero, B. Eg. 1, 86-89 ; H. Or. II, 559, sqq. ; HI, 170, etc.
» raison injuste, mais devaient se conformer aux lois établies sur » chaque matière. » Comme gardiens de cette constitution, Diodore place près du roi les prêtres qui, par leurs exemples, leurs harangues ou leurs lectures des livres sacrés, doivent sans cesse l’incliner au bien, et, d’autre part, le peuple qui, après la mort du roi, aurait pu l’accuser et le condamner ignominieusement. Bossuet, quand il composait sa Politique tirée de l'Écriture Sainte dut reporter plus d’une fois sa pensée sur la prenière parte de ce programme de gouvernement ; il ne vécut pas assez pour voir réaliser la seconde, témoin de la conduite de Saint-Denis, des murmures et des pierres lancées par le peuple sur le passage du cercueil du Grand Roi.
Quand à l'Égypte, on peut se demander si pour elle cette constitution eût plus de réalité que celle de Salente, ou celle du royaume de Sancho Pança, avec lesquelles elle ne laisse pas d'offrir quelques traits de ressemblance. Lorsque Diodore écrit, le royaume d'Égypte vient précisément de cesser d’avoir son monarque propre ; et, si Auguste laisse aux Égyptiens leurs coutumes nationales, n1 lui à Rome, ni son préfet à Alexandrie ne songent à se les imposer à eux-mêmes. Les Ptolémées, les premiers surtout, avaient affecté de respecter les usages du pays et d’honorer le clergé égyptien; mais ils adoptèrent des formes extérieures plutôt que les mœurs et les croyances : ils surent fort bien retenir le solide du pouvoir et des finances, même en faisant mine de distribuer largement rentes et honneurs ; ils ne s’asservirent à personne ni à rien, pas plus à un corps constitué qu’à une morale; et ce ne furent certes point les derniers d’entre eux qui, n'écoutant que la sagesse, auraient pris en pitié les autres hommes entraînés par leurs passions. Diodore n’a donc ni peint ce qu'il aurait vu, ni recueilli les souvenirs de témoins directs. Tout au plus a-t-il entendu les doléances de personnages désormais sans influence polititique et prenant pour la réalité passée l'idéal évoqué par leurs regrets.
Est-ce à dire que tout soit imposture. erreur ou utopie dans le récit de Diodore? Non. Il n’a rien imaginé; les éléments de son tableau ne sont pas fictifs; il s’est trompé seulement sur leur