‹ Le Régime Pharaonique: Dans Ses Rapports Avec L'évolution De La Morale En ÉgypteChapitre 63 sur 433 · CHANTS TRIOMPHAUX · texte numérisé non relu

CHANTS TRIOMPHAUX

traite”; le chant triomphal de Thotmès III et le décret de Ptah en dérivent?, mais plus particulièrement le chant où Amon se tourne versles quatre points cardinaux, et montre à Aménôthès III son empire :

« Je fais des merveilles pour ta Majesté ;

» tu renouvelles ta jeunesse, — car je t’'établis roi de la double terre. » Je tourne mon visage vers le Sud — et je fais pour toi des merveilles :

» je fais ranger autour de toi les princes de la vile Ethiopie, — avec tous leurs » tributs sur leurs dos.

Je tourne mon visage vers le Nord — et je fais pour toi des merveilles : » je fais venir à toi les pays extrêmes de l’Asie, —avec tous leurs tributs sur le dos. » ils se livrent eux-mêmes à toi avec leurs enfants ; — ils accourent pour que tu » leur donnes le souffle de la vie.

» Je tourne mon visage vers l'Occident, — et je fais pour toi des merveilles : » je te fais saisir les Libyens (Tahennou) ; — ils n’échappent point.

Ils construisent ce monument en l'honneur de Ma Majesté, — entouré de grands murs, » qui s’élancent vers le ciel, —colonisés par les enfants des chefs des Anou de Nubie.

CA

Je tourne mon visage vers l’Aurore, — et je fais pour toi des merveilles : » je fais venir à toi les pays de Pounit, — avec toutes les épices agréables de » leurs régions.

» pour implorer les dons de ta main, — et respirer l'air que tu donnes 3 ».

1 « Il est venu à nous, il a saisi le Saïd, et il a coiffé le pskhent sur sa tête!

» Ilest venu, il a assemblé les deux pays, et il a marié le jonc à l'abeille !

» Il est venu, il a régné sur la noire Egypte, et il a mis le désert rouge avec lui!

» Il est venu, il a protégé les deux terres du Midi et du Nord, il a pacifié les deux » bandes de l'Ouest et de l'Est

» Il est venu, il a foulé les barbares du Midi, il a assommé ceux du Nord qui ne le

» redoutaient point |! »

(Pap. Petrie, I. pl. IT, p. 3; Masrero, B. Æq. VIII, 408-409). — Cf. dans le discours

de Safekhit à Séti Ier : « Tous deux (Thot et Safekhit) nous avons rassemblé pour toi les

» deux régions sous tes sandales ; tous deux nous avons réuni pour toi la plante du

» Midi à la plante du Nord, et tu es devenu roi des deux Egyptes. Tu t’avances en roi du

» bas pays ; tu as saisi les deux mondes en même temps que la double couronne. »

(MarreTTe, Abydos, I, 51, 1. 39-40 ; Masrero, G. Ep., 96).

2 Cf. supra, p. 85-86 et 93. ;

8 Stèle F1. Petrie, 1. 27-31 (Karnak, temple de Ménéptah Ler : W. SrreceLserG, R. Tr, XX, 34-35). — Séti Ier imita ce chant à Karnak (Salle hypost., Mur ext. N.) avec de très notables changements (CHampozzron, Not. II, p. 95-97, Mon., pl. 294; RoseLrant, Mon. Slor., pl. 60-61 ; Brucson, Rec., pl. 60 c, D; Masrero, G. Ep. p. 90 ; Gureysse, R. Tr. XI, 65-67). A son tour Ramsès III le reproduisit avec de nouvelles variantes à Médinet-Habou, (der pyl. N., face E.; Dümicaen, A. L., pl. 17; Cuapas, Æt., p. 115; Daressy, M. HA. p. 72-73). Voici la version de Séti : ;

« O mon fils de mon flanc, que j'aime, seigneur des deux régions, — Menmarà, maître » du glaive sur tout pays!

» je suis ton père et j'établis les terreurs sur le Rotennou supérieur et inférieur ;

' » — les Anou de Nubie sont sous tes sandales.

» Je fais que viennent à toi les chefs du pays du Sud; — ils te font recevoir leurs tributs » en fait de toutes bonnes offrandes de leurs pays, — amenés (pour satisfaire le

» cœur de Ta Majesté).

» Je tourne ma face vers le Nord ! — je t’accorde de châtier les nations.

» et de réprimer les révoltés dans leurs retraites — par la puissance de ton glaive. » Je fais que viennent à toi les pays, — qui ignoraient l'Egypte, avec leurs produits,

» chargés en argent, or, khesbet — et toutes pierres précieuses du To-Noutir.

Pharaon « commande à toutes les nations » ; il règne en effet surses sujets égyptiens par son gouvernement direct, sur ses alliés par son protectorat, sur les autres nations par sa terreur. Tous disent d’une commune voix : « Tu es le maitre » !. Tous obéissent humblement et joyeusement à Sa Majesté.

« On ne se révolte plus contre elle (Hâtchopsou) aux contrées du Midi, on ne se ligue » plus contre elle aux contrées du Nord ; mais le ciel, toutes les régions étrangères que » Dieu a créées, la servent le cœur soumis, la tête inclinée, leurs cadeaux sur leur » échine et lui présentent leurs enfants pour que leur soient donnés les souflles de » vie 2 ».

Il faudrait d’ailleurs de la déraison ou une ignorance bien profonde pour le braver; ceux-là seuls l’attaquent qui ne connaissent pas son nom, ou l'Égypte, ou les dieux ; mais ceux qui s’y risquent, acquièrent une expérience salutaire’. On affecte de regarder les étrangers autonomes comme des sujets révoltés, et nous savons comme on les traite“. S'ils sollicitent une alliance ou

» Je tourne ma face vers l'Est, — et je l'accorde que tu les lies en leur pleine totalité » dans ta main :

» je réunis les nations de Pounit — et tous leurs produits en huiles, parfums, » bois et toutes herbes » agréables, odoriférantes du To-Noutir, — renfermés pour toi dans le diadème à » uræus (qui est sur {a tête).

» Je tourne ma face vers l'Ouest ! — je t’accorde de châtier les nations de Tahennou ; » leurs chefs poussent des cris, — en se retournant dans leur fuite à tes clameurs, » les chefs (de tous pays et de toutes régions) sont à t’adorer.

» Je tourne ma face vers le Ciel ! — je l'accorde les acclamations des dieux de l'horizon » du ciel,

» à ta naissance, comme Rà à l’aurore, — et à ton renouvellement, comme Rà

» quand il passe au milieu du jour.

» Je tourne ma face vers la Terre ! — je t’accorde ma préparation pour toi des victoires » sur tous pays.

» les Dieux se réjouissent pour toi dans leurs temples. — te donnant l'éternité

» comme roi sur le trône de Gab ».

1 « Les souffles sont en ta main, O roi! tu es la vie, la condition de la terre est selon » ce que tu as ordonné, Roi vainqueur, tu as mis fin à l'opposition de nos pays; nous » sommes venus et ta crainte nous a écrasés, la terreur pénètre nos membres, tu fais » que les plus braves des combattants s’enfuient à ton aspect sur le champ de bataille : » ton grand nom vainc les Barbares. L'Egypte et nous disons d’une seule voix : « Tu es » le maître » (Médinet-Habou, Pavillon : Daressv, 52).

? Deïr-el-Bahari, insc. de la croisière en Pounit (Dümicnen, Die flotte, pl. xvur, A; A. L., XX, 1. 1-6; Manierre, D.-el-B., pl. x; Serns, Urkunden, IV, 341; Cuapas, £tudes, p. 156; Masrero, Oq. navigations, B. Eg., NII, 83). — Cf. Stèle de Thotmès III à Karnak.

3 (Il a réuni les peuples sous sa domination... Ce qu’est son nom les Asiatiques s’en » souviennent; ils apprécient ce qu’il a fait sur terre : c’est un dieu qui se venge », et Qils fléchissent sous leurs tributs. » Ramsès IV, stèle d’'Hammamat, an II, 1. 6 sqqpe 223; Prerrer, Rev. Arch., 1869, p. 277). Cf. Ramsès III, an VIII, L. 4-5 (CraBas, p. 247).

4 CE. chap. 1, $ 1.

SOUVERAINETÉ ABSOLUE AAl

des relations pacifiques, on n’y voit qu'hommage et soumission au souverain légitime! ; leurs cadeaux de bonne amitié passent pour des tributs*. Aïnsi le poète Pentaour interprétait les négociations avec les Khétas ; dans son épopée, leur parlementaire flatte les prétentions du Fils du Soleil et admet la théorie de son empire universel. Dans la réalité, si les Khétas, trop forts ou trop fiers, ne tinrent pas authentiquement ce langage, d’autres peuples et bien des princes asiatiques reconnurent en termes équivalents, le Pharaon pour leur maître et s’avouèrent ses esclaves “; Les archives de Tell-el- Amarna en témoignent encore.

Rarement on se contente de revendiquer pour Pharaon une simple suprématie d'honneur et de glorifier « sa tête exaltée » parmi les royautés de la terre »°. Le plus souvent on évoque l’idée d’une souveraineté absolue et d’une pleine propriété, don

des dieux‘. Amon-Râ livre à son fils tous les pays avec leurs richesses, leurs habitants et leurs chefs’, pour les traiter selon

1 Cf. La lettre poétique soi-disant adressée par le grand prince des Khétas au prince de Qodi, pour l’inviter à venir faire la cour à Ramsès II qui donne la vie à son gré (Pap. Anastasi Il, pl. 1, L. 1-5; et Anastasi IV, pl. vix, 1. 7-9 : Maspero, G. ÆEp., p. 102; À. O., I, 406; ErmaN, Æg., p. 707).

2 Cf. Certaines correspondances de Tell-el-Amarna.

3 « Le serviteur parle pour te faire savoir qu'étant fils d’Amon, sorti de sa substance, » puisqu'il t'a donné toutes les contrées réunies ensemble, le pays de l'Egypte et le » pays de Khéta s'unissent pour mettre leurs services à tes pieds.» (Poème de Pentaour, 1. 81-82 : ne Roucé, 2. Tr., I, 7).

4 Par exemple Akizzi, roi de Qathna, écrit à Aménôthès III : « Mes ancêtres ont été » tes serviteurs, ce pays-ci est ton paÿs, la ville de Qathna est ta ville, et moi-même je » suis à mon maître » (BezoLn-Bunce, T'ablets of Tell-Amarna, n° 36, 1. 7 sq., p. 74; Harévy, Rev. Sém., I, 315; Maspero, À. Tr., XIX, 65).

5 Contes, p. 113.

6 « Les dieux dans leurs conseils lui ont donné tout ce qui le joint. » (Ramsès II, Médinet-Habou, an V, 1. 33; CHaBas, p. 230).

7 « Dit Amon-Rà à Séti Ier :..…

« Je t'ai amené les nations qui attaquaient tes frontières... » [Je te donne] leurs chefs avec tous les excellents produits de leurs pays; » je te donne l'Egypte [et ses habitants] pour ton trésor ; » je fais venir à toi le Sud en s’humiliant et le Nord en se prosternant ;..…. » Je te donne les royautés exercées sur la terre ; » je te donne de faire retentir tes cris [sur les bords de la] Grande [Verte et de » son] circuit (?); » Je t’ouvre les routes de Pounit [et que vienne] ce qui s’y trouve... » [Je te donne les pays] ignorant l'Egypte, et je donne que Ta Majesté les parcourre à » son plaisir comme un chacal [rapide]; » je te donne le bien d’Horus et de Sit, et leurs deux moitiés divines (c.-à-d. » l'Egypte du Nord et du Midi), comme tes moitiés ». (Séti, Karnak, mur nord de la salle hypostyle, dr., 4er et 2e reg., tab. V: 2. Tr.,XI,76-77).

son bon plaisir! S'il aime la guerre, il la mènera contre quiconque n'accepte pas son joug ; il brisera toute opposition ; il jouira de la volupté des conquêtes. S'il préfère la paix, il verra les tributs du monde affluer en Égypte et se concentrer entre ses mains. Vaincus ou volontairement soumis, les étrangers l’enrichiront de leurs dépouilles ou de leurs présents. Ainsi l’ordonnait Amon-Rä.

Malheur donc aux peuples qui résistent ! mais quant à ceux qui obéissent, le roi sera leur bienfaiteur, comme celui de l'Egypte *.

Il n'est point de qualité que les sujets de Pharaon ne reconnaissent en lui. Qualités physiques et morales, qualités du cœur et de l'esprit, il les a toutes. De là une certaine monotonie dans l'éloge des divers rois. N’en accusons pas trop le lettré égyptien : ne le blâämons pas trop fort de dédaigner l'originalité, et si à la variété il préférait la virtuosité dans le maniement des expressions connues, ne crions pas trop vite au centon et même au plagiat ! Ne se préoccupe-t-il pas toujours d’assimiler les mérites de son héros à ceux de la divinité qu'il incarne ? Tous les rois n’étaient-ils pas des répliques d’un type unique auquel ils s’efforçaient à l’envi de ressembler ? Par suite, les différences individuelles ne constituaientelles pas seulement des imperfections qui ne donnaient point matière à louange ? Tous les panégyriques se ressemblent ! Oui, comme se ressemblent les portraits idéalisés que les sculpteurs du même temps font pour les rois et ceux où ils représentent les dieux : dieux et rois ont les mêmes traits, les mêmes formes élégantes, la même noblesse de port ct d'aspect. Dans les panégyriques aussi revient sans cesse l'éloge des mêmes qualités : beauté

1 « Toutes les eaux, toutes les terres, toutes les nations, fais en ton bon plaisir, Je » décrète qu'elles t'adorent à jamais. » Amon à Hätchopsou, Deir-el-Bahari (DümicHEN. » À. I., pl. 20; Cuapas, Æt. p. 158). — Les dieux ont attribué tous les pays à Aménô- » thès III, pour y faire son bon plaisir » (L. D., IX, 73 8; À. Tr., XIV, 122).

2? « Puisse-t-il connaître ton nom, dit Sinouhit au chef de Tonou, par l'hommage que

» tu adresseras à S. M.! car ne fait-il pas le bien au pays étranger qui lui obéit?» (Contes, p. 104).

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