‹ Le Régime Pharaonique: Dans Ses Rapports Avec L'évolution De La Morale En ÉgypteChapitre 82 sur 433 · TROPHÉES SANGLANTS · texte numérisé non relu

TROPHÉES SANGLANTS

Ce traitement infligé aux ennemis fut-il une déplorable invention des Ramessides ou un vestige d’une barbarie plus ancienne ? « Les Égyptiens, disait Chabas, paraissent avoir pris l’usage de » couper les mains et les membres virils des tués à l’occasion de » leurs guerres avec les peuples des côtes de la Méditerranée ; » les textes anciens ne parlent pas de ces inutiles barbaries. » Le silence des textes anciens sur ce sujet forme une présomption très défavorable aux progrès de la civilisation égyptienne ; toutefois cet argument négatif n'emporte pas une conviction absolue. Le mutisme des monuments n’est pas aussi complet que l’affirmait Chabas. Lui-même citait ailleurs l'inscription d’Ahmès, fils d'Abina, qui raconte qu'en l'an V, au siège de Charouhana, il « prit » deux femmes et une main »'. Par le mot « main » il désigne un ennemi tué, sur lequel il a prélevé un trophée sanglant”. Par conséquent l’usage de mutiler les cadavres ne viendrait pas aux Égyptiens des peuples de la mer, avec lesquels ils ne guerroyaient que 400 ans plus tard, mais plutôt des Asiatiques ou des Pasteurs. Peut-être même remonte-t-il bien plus haut et certains détails des mythes anciens s’invoqueraient au moins comme indices. L’émasculation de Sit par Horus, dont Plutarque a recueilli le souvenir et donné une explication allégorique, est affirmée par les textes des Pyramides *. Il s’agit, à dire vrai, non de la mutilation d’un mort, mais d’une horrible blessure portée dans la chaleur du combat. La mutilation d'Osiris n’est pas non plus une preuve absolue, puisqu'elle accompagne un dépeçage complet : du moins elle

les prisonniers du roi « privés des mains et des parties sexuelles comme pour dire qu'ils » ne s'étaient pas montrés hommes dans leur courage et qu'ils étaient restés inactifs au » milieu des dangers ». Ce symbolisme dérive de l'explication donnée par H£roporg (IF, 102) des hiéroglyphes hittites. Quant aux tableaux mêmes, Dropore n’a pas compris le récit dont il se servait et en a pris le contrepied ; ils représentaient non des prisonniers mutilés, mais le produit des mutilations de cadavres.

1 Stèle d'EI-Kab, (L. D., II, 37 ; Serne, Urkunden, IV, 9; pe Roucé, Mém. sur l'Inscr. d'Ahmès, p.171; Cuazas, Mél. F, 33). Ce mot « main » n’est pas synoyme de prisonnier mâle ; un peu plus loin Ahmès dit positivement ; « je fis prisonnier un homme et trois » femmes, total quatre têtes. »

2 Cette interprétation ressort avec évidence du compte des prises faites par Thotmès IT à Mageddo en l'an II. Les deux premiers articles sont « prisonniers vivants 441, mains 83». Cette mention oppose les deux termes et fournit un nouvel exemple de la coutume en question (Inser. de Karnak, 1. 89 et 96: L. D., IL, 32, Serme, Urk. IV, 663; MasPero, R, Tr., 11, 446 — B. Eg., NIII, 226 et 230, 237-238).

3 Pyramides, passim.

prouve, avec tous les textes qui parlent de la peine du talion infligée aux vaincus, que le corps d’un ennemi tué était exposé à tous les outrages.

Les Égyptiens ne se battaient pas pour le plaisir féroce de tuer et de voir couler le sang. Dans la mélée, ils frappatent de leur mieux; mais chefs et soldats envisageaient avant tout les résultats. L'incendie des moissons, le sac des habitations, la destruction des arbres et des puits faisaient le vide devant les frontières et abritaient le pays derrière un désert. Mais les nécessités stratégiques guidaient beaucoup moins encore que l’appât du butin.

Le type idéal de la guerre à leurs yeux, c’était la razzia, courte, facile et profitable. Les expéditions lointaines les attirèrent pourtant par la perspective de mettre la main sur des richesses infinies. En Asie tous les désirs allaient être comblés ! ; les dieux ont attribué toutes les contrées à Aménôthès IIT « pour qu'il y fit son » bon plaisir » *; le marin Ahmès fils d’Abina s’en alla vers le Rotennou pour s’en donner à cœur joie au milieu de ce pays”. Ces désirs, On les conçoit au récit des aventuriers satisfaits. La promesse du pillage sur le champ de bataille et sur le territoire des vaincus excitait et entretenait l'ardeur guerrière *. Parfois l'amour du pillage entrainait trop loin les soldats, et contrecarrait les desseins du roi. Thoimès IIF, par exemple, eut à s’en plaindre après la bataille de Mageddo : au lieu de profiter du désarroi pour enlever la ville d'assaut, son armée s’attarda à capturer les chevaux et les chars ornés d’or et d'argent”; le roi gourmanda les pillards, mais seulement après le défilé du butin‘. Sur le champ de bataille on

1 Aaä-ab (Monet, R. Tr.. XIV, 122).

2 Stèle (L. D. III, 73 8).

3 Tombe d'EI-Kab (L. D. III, 125).

# CarzrauD parle de l’impatience des soldats d’Ismaïl-pacha « qui se faisaient une fête » de tuer, couper les oreilles, piller, brûler ou violer » (Voyage à Méroë, I, p. 92. Cf. Cxasas, Mél., III, 53).

5 « Plüt à Dieu que les soldats de S. M. ne se fussent pas laissés aller à prendre les » biens des vils ennemis ! Ils fussent entrés dans Mageddi à l'instant. » Le nombre des Syriens morts 83, et prisonniers 441, n’est pas proportionné à celui des chevaux et des chars. (Annales de Thotméès III, à Karnak, an XXII : L. D, IL, 32 : SETHE, Urk., IV, 660 ; Masrero, 2. Tr. III, 142 et 146 — B. Eg., NII, 295, 231).

6 En voici la liste à titre d'exemple : « Cavales2,041, poulains 491, étalons 6,pouliches (?), » char orné d’or avectimon d’or de ce vaincu 1, beau char orné d’or du prince de Mageddi 1, » chars excellents ornés [d’or des fils de ce vaincu 30], chars de ses vils soldats 892, total

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